Vatican II, une histoire à écrire

Le pro­fes­seur Rober­to de Mat­tei est, ce qu’il est conve­nu d’appeler, un intel­lec­tuel catho­lique enga­gé.

L’intellectuel est pro­fes­seur d’Histoire moderne et d’Histoire du chris­tia­nisme à  l’Université euro­péenne de Rome. Il a été vice-pré­sident du CNRS ita­lien et col­la­bore au Conseil pon­ti­fi­cal pour les sciences his­to­riques. Le catho­lique est titu­laire de l’Ordre de Saint-Gré­goire-le-Grand en recon­nais­sance des ser­vices ren­dus à  l’Église et pré­sident de la Fon­da­tion Lépante, dont le nom est déjà  tout un pro­gramme. Il dirige la publi­ca­tion Cor­res­pon­dance Euro­péenne qui existe sous forme papier et élec­tro­nique (www.correspondanceeuropeenne.eu) et com­mente de faà§on par­ti­cu­liè­re­ment aigà¼e et per­ti­nente l’actualité poli­tique et reli­gieuse.

De février 2002 à  mai 2006, le pro­fes­seur de Mat­tei a été conseiller pour les Affaires étran­gères du gou­ver­ne­ment ita­lien.

Il a publié, en 2011, aux édi­tions Mul­ler, La dic­ta­ture du rela­ti­visme et, en 2013, chez le même édi­teur, Vati­can II. Une his­toire à  écrire. à€ l’occasion d’une tour­née de confé­rences en région pari­sienne, notre col­la­bo­ra­teur Yves Amos­sé l’a inter­ro­gé.

Rober­to de Mat­tei inter­vien­dra sur ce sujet lors de l’université d’été de juillet 2014.


Renais­sance Catho­lique : Il n’existait jusqu’à ce jour qu’un seul livre sur l’histoire du concile, celui du père Wilt­gen Le Rhin se jette dans le Tibre. Quels sont les apports majeurs de vos tra­vaux par rap­port à ce texte déjà ancien ?

Rober­to de Mat­tei : Le Rhin se jette dans le Tibre du père Ralph Wilt­gen, paru en 1967 en langue anglaise, est un texte pré­cieux qui m’a été indis­pen­sable pour une pre­mière immer­sion dans l’atmosphère du Concile. L’auteur était un prêtre-jour­na­liste qui diri­geait l’agence d’information World Divine News. Il habi­tait près de la mai­son géné­ra­lice du Verbe Divin, où rési­dait éga­le­ment Mgr Geral­do de Proen­ça Sigaud, arche­vêque de Dia­man­ti­na au Bré­sil, qui appar­te­nait à la même congré­ga­tion. Wilt­gen était pro­gres­siste, Sigaud était l’un des chefs de file de la mino­ri­té conser­va­trice.

On peut aisé­ment ima­gi­ner qu’au-delà de la dif­fé­rence des posi­tions, il y eut entre les deux reli­gieux un échange fré­quent d’idées et d’informations. L’intérêt de l’œuvre du père Wilt­gen est qu’elle consti­tue un témoi­gnage direct et soi­gneu­se­ment docu­men­té sur les évé­ne­ments du concile. Dans mon étude j’ai cepen­dant uti­li­sé de nom­breux autres témoi­gnages dont cer­tains sont inédits comme le jour­nal de Mgr Joseph Clif­ford Fen­ton, qui était le per­itus du car­di­nal Otta­via­ni lors du concile, et comme celui du doc­teur Murillo Maranhão Gal­liez, tous deux d’orientation anti­mo­der­niste. Les thèses de fond du père Wilt­gen ne sont pas modi­fiées dans mon étude mais enri­chies et déve­lop­pées.

RC : Le débat per­siste entre les tenants de l’herméneutique de la conti­nui­té et ceux de la rup­ture, entre l’enseignement du concile et l’enseignement tra­di­tion­nel anté­rieur. Le vrai débat n’est-il pas plu­tôt sur les ques­tions de conti­nui­té et de rup­ture entre le concile et l’après-concile ? Jean Madi­ran a oppor­tu­né­ment rap­pe­lé que le Concile avait été mis en œuvre par ceux qui l’avaient mené. Le vrai Concile n’est-il pas en fait la réa­li­té de l’après-concile plu­tôt que des textes, fruits de labo­rieux com­pro­mis entre « conser­va­teurs » et « pro­gres­sistes » que cha­cun cherche à inter­pré­ter dans son sens ?
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RdeM : Le débat entre les tenants de l’herméneutique de la conti­nui­té et ceux de la rup­ture risque de nous éloi­gner du cœur du pro­blème qui, à mon sens, n’est pas her­mé­neu­tique mais his­to­rique et théo­lo­gique. Je laisse aux théo­lo­giens l’étude théo­lo­gique des docu­ments qui, par leur ambi­guï­té sont, comme l’a sou­li­gné Roma­no Ame­rio, de nature amphi­bo­lo­gique. Je crois cepen­dant que le pro­blème de fond n’est pas l’interprétation des textes, mais la com­pré­hen­sion de la nature d’un évé­ne­ment his­to­rique qui a mar­qué le XXe siècle et le nôtre. Sous cet aspect, il est cer­tain, comme vous l’avez jus­te­ment sou­li­gné, que le vrai débat devrait por­ter sur les rap­ports entre le concile et l’après-concile. Les deux phases his­to­riques sont indis­so­ciables parce que le concile Vati­can II, à cause de sa nature pas­to­rale, s’« auto-réa­lise » plus dans la pra­tique post-conci­liaire que dans les textes conci­liaires. Aucun des conciles anté­rieurs de l’Église n’a été dépour­vu d’une dimen­sion pas­to­rale, mais la pas­to­rale a été l’explicitation et l’application d’une doc­trine. Vati­can II affirme, pour la pre­mière fois dans l’histoire de l’Église, le pri­mat de la pas­to­rale sur la doc­trine. Ce qui ne signi­fie pas qu’il ne com­porte pas de doc­trine : cela signi­fie sim­ple­ment qu’il confie à la pra­tique post-conci­liaire le soin de véri­fier la véra­ci­té de cette doc­trine.

RC : Les papes Jean XXIII et Paul VI semblent avoir eu une atti­tude très dif­fé­rente par rap­port au Concile. Jean XXIII qui a convo­qué le Concile n’a pas réagi au coup de force des car­di­naux Lié­nart et Frings du 13 octobre 1962 qui récu­sait, en vio­lant le règle­ment, le vote pré­vu ce jour-là des repré­sen­tants de l’Assemblée dans les dix com­mis­sions man­da­tées pour exa­mi­ner les sché­mas rédi­gés par la com­mis­sion pré­pa­ra­toire. En revanche Paul VI semble diri­ger dis­crè­te­ment mais fer­me­ment l’ensemble des tra­vaux grâce aux quatre modé­ra­teurs qu’il a nom­més (les car­di­naux Aga­gia­nian, Ler­ca­ro, Dopf­ner et sur­tout Sue­nens) qui lui sont très liés. Ce Concile serait donc plus celui de Paul VI que de Jean XXIII, ce que pour­raient confir­mer leurs orien­ta­tions litur­giques res­pec­tives. Qu’en pen­sez-vous ?

RdeM : Le trait com­mun des deux Papes était l’optimisme. Cepen­dant, alors que l’optimisme de Jean XXIII était psy­cho­lo­gique et allait de pair avec une sen­si­bi­li­té conser­va­trice, celui de Paul VI était idéo­lo­gique et s’accompagnait d’un tem­pé­ra­ment natu­rel­le­ment pes­si­miste. Le résul­tat, dans les deux cas, fut désas­treux. Jean XXIII n’avait pas l’intention de faire une révo­lu­tion dans l’Église. Il pen­sait, avec illu­sion, que le Concile serait bref, approu­vant sans dif­fi­cul­tés les docu­ments pré­pa­rés, peut-être même par accla­ma­tion. En juillet 1962, il reçut en audience Mgr Per­icle Feli­ci, secré­taire géné­ral du concile, qui lui pré­sen­ta les sché­mas conci­liaires revus et approu­vés. « Le Concile est réa­li­sé, s’exclama avec enthou­siasme le pape Ron­cal­li, à Noël nous pour­rons le clô­tu­rer. » Cepen­dant le Concile ne dura pas trois mois, mais trois années et les résul­tats furent bien dif­fé­rents des attentes du pape, même si lui-même ne put les voir, du fait de sa mort le 3 juin 1963. Paul VI était, lui, un esprit lucide et orga­ni­sa­teur. Il mena à terme, d’une main de fer, le concile mais fut rat­tra­pé par l’après-concile. La contes­ta­tion d’Humanæ Vitæ par le car­di­nal Sue­nens, arche­vêque de Malines-Bruxelles, pro­té­gé de Paul VI et « icône » du Concile, pro­vo­qua chez le pape un trau­ma­tisme ana­logue à celui de l’enlèvement de son ami Aldo Moro, dix ans plus tard, qui contri­bua cer­tai­ne­ment à abré­ger sa vie.

RC : Cer­tains ont mis en cause le « concile des médias » qui aurait détour­né la réa­li­té du Concile. Cette ana­lyse vous paraît-elle per­ti­nente ?
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RdeM : Le concile Vati­can II cher­chait à éla­bo­rer un lan­gage nou­veau pour s’adresser au monde. L’usage du lan­gage média­tique du monde le contrai­gnit à se sou­mettre à ses règles. Ce qui explique le rôle de ce « para-concile » auquel on a vou­lu attri­buer des res­pon­sa­bi­li­tés qui cepen­dant pro­ve­naient de l’événement conci­liaire lui-même. À l’ère de la com­mu­ni­ca­tion, est vrai ce qui est com­mu­ni­qué. Donc le « concile des médias » n’est pas moins réel que celui des docu­ments. Vati­can II a été un évè­ne­ment qui com­prend certes les textes des Pères conci­liaires mais aus­si les pres­sions média­tiques qui en orien­tèrent les choix et la pra­tique pas­to­rale qui en déri­va. On dit que les docu­ments du Concile ont été mal inter­pré­tés et que le Concile « vir­tuel », celui des médias, a pré­va­lu sur le vrai Concile, celui des Pères. Mais s’il en est adve­nu ain­si, la res­pon­sa­bi­li­té n’en incombe-t-elle pas aux auto­ri­tés qui auraient pu empê­cher cette mau­vaise inter­pré­ta­tion et ne l’ont pas fait ? Pour­quoi la mau­vaise her­mé­neu­tique n’a-t-elle pas été répri­mée ? Y a-t-il eu de mau­vais her­mé­neutes sanc­tion­nés dans leurs dio­cèses, leurs paroisses, leurs sémi­naires ? On ne se rend pas compte que si la pré­oc­cu­pa­tion majeure, aujourd’hui, est de sau­ver les auto­ri­tés ecclé­sias­tiques suprêmes de toute res­pon­sa­bi­li­té dans la pro­pa­ga­tion des maux de l’après-concile, cette for­mu­la­tion du pro­blème ne fait qu’aggraver le mal que l’on cherche à réduire. Si, en effet, il était vrai que le Concile avait été tra­hi par de mau­vais inter­prètes de ses docu­ments, com­ment nier la res­pon­sa­bi­li­té des auto­ri­tés ecclé­sias­tiques qui virent se répandre le fléau d’une her­mé­neu­tique infi­dèle et ne le répri­mèrent pas ?

RC : Com­ment expli­quez-vous que, de la mino­ri­té conser­va­trice réunie au sein du Coe­tus Inter­na­tio­na­lis Patrum et com­por­tant cepen­dant plu­sieurs cen­taines de membres, il n’y ait eu fina­le­ment que deux évêques, NNSS Lefebvre et Cas­tro-Meyer, à remettre publi­que­ment en cause le concile et les réformes qui en furent issues ?


RdeM : Les causes de ce qui arri­va dans l’après-concile sont à recher­cher dans le Concile lui-même, quand une large part des Pères conser­va­teurs – je pense en par­ti­cu­lier au car­di­nal Siri – refu­sèrent de s’engager acti­ve­ment dans la lutte entre les deux mino­ri­tés, conser­va­trice et pro­gres­siste. On pen­sait qu’après le Concile la Curie réus­si­rait à « nor­ma­li­ser » la situa­tion. C’était une illu­sion. La mino­ri­té pro­gres­siste était active, orga­ni­sée, appuyée par les mass-médias et jouis­sait sur­tout de l’appui de Paul VI, au moins jusqu’en 1968. À mon avis, la cause prin­ci­pale de la défaite des conser­va­teurs et la racine de la fai­blesse de l’Église contem­po­raine face au monde, réside dans la perte de la vision théo­lo­gique, carac­té­ris­tique de la pen­sée chré­tienne, qui inter­prète l’Histoire comme une lutte inces­sante, jusqu’à la fin des temps, entre « les deux cités » selon saint Augus­tin : celle de Dieu et celle de Satan. L’héritage le plus lourd que nous a lais­sé le Concile Vati­can II est pré­ci­sé­ment la perte de l’esprit mili­tant. À la théo­lo­gie augus­ti­nienne et igna­cienne des deux cités, celle de Dieu et celle de Satan, qui s’affrontent dans l’Histoire, a suc­cé­dé une théo­lo­gie vic­ti­miste, une théo­lo­gie des cata­combes, d’après laquelle il faut ces­ser de défendre les véri­tés dans les­quelles on croit. Or, en ces­sant de com­battre pour ces véri­tés, on cesse d’y croire et de les aimer ; parce que celui qui aime lutte pour défendre ce en quoi il croit.

RC : Le concile Vati­can II est-il tou­jours d’actualité ? Quelle est, selon vous, l’influence de ses textes et de son esprit sur la réa­li­té de l’Église d’aujourd’hui ?

RdeM : Un exemple concret nous est offert par le rap­port intro­duc­tif du car­di­nal Kas­per au Consis­toire extra­or­di­naire sur la famille du 20 février 2014. Dans ce dis­cours, le car­di­nal Kas­per a pro­po­sé au Synode des évêques et au pape de légi­ti­mer sur le plan cano­nique et doc­tri­nal l’administration de la com­mu­nion aux divor­cés rema­riés, avec, logi­que­ment, la recon­nais­sance de leurs secondes ou troi­sièmes noces. Ce ren­ver­se­ment de la morale catho­lique a ses racines dans l’ambiguïté du cha­pitre de Gau­dium et Spes sur le mariage, inter­pré­té dans un mode hédo­niste et per­mis­sif par des mora­listes, des évêques et des confes­seurs qui ont auto­ri­sé une pra­tique en oppo­si­tion avec le Magis­tère tra­di­tion­nel. Le pro­chain Synode des évêques devrait en prendre acte. Selon le car­di­nal Kas­per, en effet, l’Église devrait bénir tout ce qui vient de la réa­li­té socio­lo­gique à com­men­cer par les coha­bi­ta­tions extra-matri­mo­niales. C’est la vic­toire de la ligne her­mé­neu­tique selon laquelle c’est dans la pra­tique pas­to­rale que le concile Vati­can II se réa­lise de façon cohé­rente.

RC : Les acteurs du concile sont en voie de dis­pa­ri­tion. Quel regard posent les jeunes évêques et les jeunes prêtres sur cet évé­ne­ment de la vie de l’Église ?

RdeM : Les par­ti­sans les plus ardents du concile Vati­can II furent les jeunes prêtres qui ont vécu, plus que le concile, la période désa­cra­li­sée des années 70. Pour eux, Vati­can II a été le Mai 68 de l’Église. Cette géné­ra­tion est en train de s’éteindre et appa­raît une nou­velle géné­ra­tion de prêtres et de sémi­na­ristes qui com­mencent à juger le Concile avec un état d’esprit libre de pré­ju­gés.

Mon livre a été tra­duit en plu­sieurs langues et dans les voyages que je fais pour le pré­sen­ter je suis tou­jours frap­pé de l’intérêt pour la Tra­di­tion que mani­festent les jeunes prêtres et sémi­na­ristes que je ren­contre. Le pro­gres­sisme est infé­cond et ne réus­sit pas à se repro­duire. Pour vivre, il a besoin du sup­port arti­fi­ciel des médias, mais, cli­ni­que­ment, il est déjà mort. La Tra­di­tion est en soi féconde et dif­fuse et elle consti­tue la grande espé­rance d’un renou­veau de l’Église au XXIe siècle.
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RC : Votre livre a été publié en Ita­lie il y a déjà quelque temps. Quelles ont été les réac­tions des évêques ita­liens, de la Curie ?

RdeM : Mon livre a contri­bué à ali­men­ter une dis­cus­sion ouverte par Benoît XVI dans son célèbre dis­cours à la Curie de décembre 2005. L’époque de « démys­ti­fi­ca­tion » du Concile a com­men­cé comme avait com­men­cé celle de la Révo­lu­tion fran­çaise à l’occasion du bicen­te­naire de 1989. Plu­sieurs évêques et car­di­naux ont dit avoir appré­cié mon œuvre, par­mi les­quels le car­di­nal Brandmül­ler, à l’époque pré­sident du Comi­té pon­ti­fi­cal pour les Sciences his­to­riques et his­to­rien renom­mé de l’Église. Je par­ti­cipe en outre à une série de sémi­naires sur Vati­can II pré­si­dés par le même car­di­nal Brandmül­ler, qui se tiennent régu­liè­re­ment à Rome depuis 2012 et qui regroupent des his­to­riens de diverses ten­dances, mais tous en oppo­si­tion avec l’ « école de Bologne ». Dans ces réunions, j’ai eu la pos­si­bi­li­té d’exposer mes thèses et d’en dis­cu­ter. En outre deux évêques ita­liens, Mgr Simone Gius­ti évêque de Livourne et Mgr Lui­gi Negri, à l’époque évêque de San Marin et aujourd’hui arche­vêque de Fer­ra­ra, ont per­son­nel­le­ment pré­sen­té mon livre dans leurs dio­cèses. Offi­ciel­le­ment, le concile Vati­can II est encore intou­chable, mais, en pri­vé, il com­mence à être consi­dé­ré comme l’une des causes prin­ci­pales de la crise que vit tou­jours l’Église aujourd’hui.

Pro­pos recueillis par Yves Amos­sé
pour la revue Renais­sance Catho­lique n° 131