Tout sauf Hollande ?

La réa­li­té est bru­tale. Les faits sont clairs, nets et sans bavure. Il n’existe pas dans le cadre des pro­chaines élec­tions pré­si­den­tielles et légis­la­tives d’opposition audible et cré­dible au « droit à l’avortement » : les der­nières résis­tances ont été empor­tées par le flot irré­sis­tible du « poli­ti­que­ment cor­rect ».

Avant de reti­rer sa can­di­da­ture et d’apporter son sou­tien à Nico­las Sar­ko­zy, Chris­tine Bou­tin a pris bien soin de pré­ci­ser qu’elle ne sou­hai­tait pas reve­nir sur la loi Veil. Marine Le Pen, de son côté, rom­pant avec la posi­tion his­to­rique du Front Natio­nal (voir le Pro­gramme de gou­ver­ne­ment du FN 2001, page 38 : « Les lois sur l’IVG seront abro­gées»), a affir­mé qu’elle ne remet­trait pas en cause le « droit des femmes » à l’avortement, pré­ci­sant tou­te­fois qu’elle s’efforcerait d’en limi­ter le nombre et prô­nant dans son pro­gramme diverses mesures en faveur de la famille.

Pour qui voter ?

Vers qui vont se tour­ner les suf­frages des défen­seurs de la vie qui sont aus­si, bien sou­vent, ceux de la famille ? Aucun tra­vail ne per­met de cer­ner les com­por­te­ments élec­to­raux de cette popu­la­tion. En revanche des études existent sur le vote des catho­liques, ceux-ci consti­tuant la qua­si tota­li­té des troupes moti­vées pour la défense de la vie. Selon la der­nière en date, publiée par Valeurs Actuelles (2 février 2012), Nico­las Sar­ko­zy rafle­rait la mise des inten­tions de vote des catho­liques soit 38 % des voix au pre­mier tour et 61 % au second (mais il était à 72 % il y a 5 ans). Fran­çois Hol­lande ne recueille­rait que 22 % des inten­tions de vote des catho­liques pra­ti­quants au pre­mier tour contre 17 % à Marine Le Pen et à Fran­çois Bay­rou.

C’était avant les décla­ra­tions fra­cas­santes de Fran­çois Hol­lande annon­çant, pêle-mêle, s’il est élu : la léga­li­sa­tion du « mariage » homo­sexuel et de l’euthanasie, l’augmentation du nombre d’avortements en per­met­tant aux centres de plan­ning fami­lial de le pra­ti­quer, des faci­li­tés pour la pro­créa­tion médi­ca­le­ment assis­tée (PMA), notam­ment pour les couples de les­biennes, la mise en place d’un « for­fait contra­cep­tion » pour les mineurs, l’inscription dans la Consti­tu­tion de la loi de sépa­ra­tion des Églises et de l’État de 1905, etc. La manœuvre poli­tique est claire : même si les pro­messes n’engagent que ceux à qui elles sont faites, Fran­çois Hol­lande sait par­fai­te­ment que la situa­tion finan­cière de la France ren­dra sa marge de manœuvre éco­no­mique qua­si­ment nulle. Afin de ratis­ser à gauche sur les terres de Jean-Luc Mélen­chon et d’Éva Joly, il ne lui reste donc que les ques­tions dites « de socié­té ». Le Pré­sident du Conseil géné­ral de Cor­rèze risque cepen­dant de perdre à droite ce qu’il compte gagner à gauche : il n’est pas cer­tain que ses 22 % de sup­por­ters catho­liques du pre­mier tour aient beau­coup appré­cié ses récentes prises de posi­tion.

Plus à droite, une par­tie de l’électorat pro-Vie a été déta­chée du Front natio­nal par les décla­ra­tions de sa Pré­si­dente sur l’avortement et la contra­cep­tion ain­si que par son nou­vel entou­rage : le franc-maçon décla­ré Gil­bert Col­lard, un cer­tain nombre de trans­fuges du MRC de Jean-Pierre Che­vè­ne­ment qui ont don­né au par­ti la conno­ta­tion jaco­bine et éta­tiste qui trans­pa­raît dans son nou­veau pro­gramme (lire le dis­cours de Marine Le Pen du 1er mai 2011). Les décla­ra­tions de Fran­çois Hol­lande glacent d’effroi cet élec­to­rat qui, dans un réflexe « tout sauf Hol­lande », est ten­té de repor­ter ses suf­frages, dès le pre­mier tour, sur Nico­las Sar­ko­zy, esti­mant à la fois qu’il est le seul can­di­dat en mesure de battre Fran­çois Hol­lande et qu’il aggra­ve­ra moins la situa­tion que lui : « Entre le mal et le pire il faut choi­sir le mal » me confiait un dis­tri­bu­teur de tracts de l’UMP (moti­vé !) sur un mar­ché.

François Hollande contre la loi naturelle

Anti-Holande_-_Civitas_.jpgDe son côté l’Institut Civi­tas, en ciblant ses attaques sur le seul Fran­çois Hol­lande, sans rele­ver le bilan désas­treux du quin­quen­nat de Nico­las Sar­ko­zy sur les ques­tions de socié­té, évoque des « cir­cons­tances excep­tion­nelles ». En fili­grane se pose cer­tai­ne­ment pour cet Ins­ti­tut la ques­tion du finan­ce­ment des écoles hors-contrat. Une offen­sive visant à la sup­pres­sion des déduc­tions fis­cales pour les dons faits à ces écoles a échoué à l’automne 2011. L’élection de Fran­çois Hol­lande ver­rait cer­tai­ne­ment une nou­velle offen­sive, cette fois vic­to­rieuse, sur ce sujet avec, à la clé, le risque de fer­me­ture de nom­breux éta­blis­se­ments sco­laires.

Élu Pré­sident de la Répu­blique, puis doté d’une Assem­blée Natio­nale domi­née par le PS, Fran­çois Hol­lande qui, de Gui­mauve le Conqué­rant se mue chaque jour plus en Ter­mi­na­tor, dis­po­se­rait d’un pou­voir abso­lu qu’aucun de nos rois n’a jamais pos­sé­dé, la gauche ayant déjà le contrôle du Sénat, de toutes les Régions sauf l’Alsace et de la majo­ri­té des conseils géné­raux. Notons cepen­dant que ce pou­voir est lar­ge­ment limi­té par celui des diverses ins­tances euro­péennes, mais pas pour les dérives liber­ti­cides ni pour l’extension de la culture de mort.

Les évêques de France et les élections

Que nous disent à ce pro­pos les évêques de France, seuls à même d’influencer de manière déter­mi­nante le vote des catho­liques ? La Confé­rence des évêques de France a publié, en octobre 2011, un docu­ment inti­tu­lé : Élec­tions : un vote pour quelle socié­té ? Le moins que l’on puisse dire est que la vigueur concep­tuelle n’en est pas la carac­té­ris­tique majeure. Ain­si, pour ce texte, « l’avortement ne peut en aucun cas être pré­sen­té comme une solu­tion » : nous sommes loin du « crime abo­mi­nable » dénon­cé pour­tant par le concile Vati­can II. « L’union de l’homme et de la femme est le moyen le plus simple et le plus effi­cace d’accompagner le renou­vel­le­ment des géné­ra­tions » : certes, mais cet argu­ment consu­mé­riste et uti­li­taire est-il vrai­ment digne de « Paroles d’évêques » ? « Cer­tains habi­tants des quar­tiers ne par­ve­nant pas et par­fois ne vou­lant plus prendre pied dans la socié­té glo­bale » : ce « plus » est admi­rable, cela veut dire qu’« ils » ont essayé mais que notre atti­tude les a décou­ra­gés ! Tout le texte est de cette même eau… tiède. L’objectif semble être de ne mécon­ten­ter per­sonne. Comme l’écrivait Mgr Gai­don en 2007 dans son livre Un évêque fran­çais entre crise et renou­veau dans l’Église : « Je pense que notre lan­gage manque de vigueur (…) Le souffle pro­phé­tique est par trop absent de nos textes savam­ment mesu­rés et dignes des réso­lu­tions votées en fin de mee­ting radi­cal-socia­liste. » L’Église de France, sans caté­chisme depuis deux géné­ra­tions, est éga­le­ment, dans les faits, sans ensei­gne­ment sur la socié­té. N’est-ce pas le célèbre Père de La Moran­dais qui vient de se livrer, sans être repris, à une attaque contre Humanæ Vitæ, l’encyclique de Paul VI condam­nant la contra­cep­tion, qui « aurait fait fuir des géné­ra­tions des églises » ?

Le moindre mal ?

De son côté l’abbé Toul­za, de la Fra­ter­ni­té Saint-Pie-X, vient de publier, sur le site de Civi­tas, une étude très argu­men­tée sur « Le vote à la lumière de la théo­lo­gie ». Repre­nant les tra­vaux du célèbre mora­liste, pro­fes­seur à l’université de Fri­bourg, que fut le père Domi­nic Prüm­mer (o.p. 1866–1931), le direc­teur de Fide­li­ter démontre sans peine que la Note doc­tri­nale de la Congré­ga­tion pour la doc­trine de la foi du 24 novembre 2002 sur l’engagement des catho­liques en poli­tique et leurs cri­tères de choix élec­to­raux ren­drait concrè­te­ment impos­sible la par­ti­ci­pa­tion des élec­teurs catho­liques aux pro­chaines élec­tions. En effet aucun can­di­dat ne res­pecte les fameux trois points non négo­ciables à savoir : 1) la défense de la vie humaine inno­cente de la concep­tion à la mort natu­relle, 2) la défi­ni­tion du mariage comme union d’un homme et d’une femme et 3) le droit des parents à éle­ver leurs enfants selon leurs convic­tions… qui sont deve­nus la bous­sole élec­to­rale de beau­coup de catho­liques. Ce texte se foca­lise ain­si sur la défense, ô com­bien légi­time, de la vie et de la famille mais à l’exclusion d’autres points tout aus­si néces­saires au bien com­mun de la socié­té civile : l’indépendance natio­nale, le contrôle de l’immigration, la sécu­ri­té des per­sonnes et des biens, une fis­ca­li­té juste… Or avant l’heure, contre la bina­ri­té de la note doc­tri­nale, le père Prüm­mer, avec toute la tra­di­tion de l’Église, ensei­gnait qu’« il est per­mis de choi­sir un mau­vais dépu­té pour empê­cher l’élection d’un pire ». Au Café du com­merce cela donne : « Au pre­mier tour on choi­sit le moins mau­vais à condi­tion que cela n’assure pas la vic­toire du pire au second. Au second tour, par défaut, on choi­sit “le moins pire” ». C’est la fameuse théo­rie du moindre mal, lar­ge­ment pra­ti­quée depuis des décen­nies mais avec une effi­ca­ci­té très dis­cu­table.

Le combat politique

Le risque est cepen­dant que cette poli­tique du moindre mal ne dérive du « volon­taire indi­rect » vers une forme de morale de situa­tion. Rap­pe­lons que l’exemple le plus connu du « volon­taire indi­rect » concerne les trai­te­ments anal­gé­siques qui peuvent entraî­ner, de manière indi­recte, la mort du patient. Dans notre cas, l’objectif serait d’empêcher l’élection de Fran­çois Hol­lande avec comme simple « dom­mage col­la­té­ral » l’élection de Nico­las Sar­ko­zy. Poli­ti­que­ment, cer­tains mili­tants poli­tiques et asso­cia­tifs enga­gés, en par­ti­cu­lier dans la défense de la vie, risquent d’être mis en porte à faux par cette décla­ra­tion Esca­da-Toul­za. En effet la vie poli­tique, en démo­cra­tie, se ramène sou­vent à de simples rap­ports de force élec­to­raux. Au-delà du bien-fon­dé de leur argu­men­ta­tion, les défen­seurs de la vie rap­pellent régu­liè­re­ment qu’ils sont aus­si des élec­teurs et que leurs voix pour­raient faire la dif­fé­rence entre deux can­di­dats : quel inté­rêt a le poten­tiel béné­fi­ciaire du vote pour le « moindre mal » à s’amender si les porte-paroles des élec­teurs qui pour­raient lui man­quer en fonc­tion de ses posi­tions annoncent d’emblée qu’ils fini­ront de toute façon par voter pour lui ? Le refus affir­mé de sou­tien au can­di­dat du moindre mal peut pré­sen­ter une ana­lo­gie avec la dis­sua­sion nucléaire : il faut en bran­dir la menace, en priant le Ciel de ne jamais avoir à s’en ser­vir.

Le drame d’aujourd’hui est qu’il n’est pas cer­tain que cette arme existe dans le domaine élec­to­ral. La vic­toire de Fran­çois Mit­ter­rand, le 10 mai 1981, ne fut pas la consé­quence d’un raz de marée de la gauche mais de l’abstention d’un cer­tain nombre d’électeurs de droite ulcé­rés par la libé­ra­li­sa­tion de l’avortement vou­lue par Gis­card d’Estaing. Or qui, par­mi ceux-ci, peut se réjouir du bilan de cette élec­tion trente années plus tard ?

Le combat politique n’est pas qu’électoral.

Nous sommes donc devant une pers­pec­tive qui ne paraît offrir le choix qu’entre deux formes d’échec. La rai­son de fond de cette impasse n’est-elle pas, d’abord, que les élec­teurs catho­liques ont cru faire leur devoir, tout leur devoir, de citoyen en votant pour le « moins mau­vais » alors que ce vote n’aurait dû consti­tuer que la par­tie émer­gée d’un plan plus vaste de recon­quête des ins­ti­tu­tions. Pour peser, le vote catho­lique exige d’abord qu’il existe des catho­liques, ensuite que ces catho­liques soient conscients des consé­quences poli­tiques et sociales de leur bap­tême et prêts à les assu­mer contre les valeurs du monde. Sous ces deux aspects, les décen­nies pas­sées n’ont guère été pro­pices au main­tien d’un réel pou­voir tem­po­rel du laï­cat chré­tien. Le nombre des catho­liques n’a ces­sé de bais­ser et l’Épiscopat fran­çais n’a réus­si à pro­po­ser comme modèle d’engagement en poli­tique que Jacques Delors, mili­tant socia­liste et ancien pré­sident de la Com­mis­sion euro­péenne. Selon le rec­teur de l’Institut catho­lique de Paris, le père de Mar­tine Aubry a ain­si « incar­né les options prises par l’Église catho­lique au concile Vati­can II ».

Les temps com­mencent certes à chan­ger. Un catho­li­cisme plus iden­ti­taire et décom­plexé est en train d’émerger, ras­sem­blant tra­di­tio­na­listes de dif­fé­rentes obé­diences, jeunes et vété­rans du com­bat pour la vie, familles qui assument leurs choix reli­gieux et édu­ca­tifs contre « l’enfouissement » post-conci­liaire et le Moloch éta­tiste, petits-enfants de Mai 68 à la recherche de cer­ti­tudes et de trans­cen­dance… Nos enne­mis ne s’y trompent pas. Fré­dé­ric Mit­ter­rand ne vient-il pas de déplo­rer le chan­ge­ment de posi­tion de Nico­las Sar­ko­zy sur le mariage homo­sexuel en décla­rant : « On a recu­lé au der­nier moment. Tout ça pour 0,1 % d’électeurs ultra-catho­liques. »

De la nécessité de préserver ce qui peut l’être.

Pour pros­pé­rer, ces com­mu­nau­tés natu­relles en voie de recons­ti­tu­tion ont besoin d’un espace vital, même réduit. Il s’agit peut-être là, en défi­ni­tive, de l’enjeu majeur de ces pro­chaines élec­tions : la sur­vie ou non de ces com­mu­nau­tés, écoles, paroisses… où se forgent les convic­tions, se for­ti­fient les tem­pé­ra­ments et se trans­met notre héri­tage natio­nal et reli­gieux. C’est de ces com­mu­nau­tés que peut jaillir la force poli­tique, alter­na­tive au sys­tème, capable de peser dans l’avenir pour prendre la relève de diri­geants qui nous pré­parent un ave­nir au regard duquel la crise de 1929, la défaite de 1940 et l’Occupation risquent d’apparaître comme d’aimables péri­pé­ties.

Jean-Pierre Mau­gendre