Supplique au Saint-Père à propos d’Assise 2011

A l’initiative de Fran­ces­co Agno­li et Mario Pal­ma­ro notre ami le pro­fes­seur Rober­to de Mat­tei et plu­sieurs intel­lec­tuels ita­liens ont adres­sé au pape Benoît XVI une sup­plique s’inquiétant des risques d’interprétation rela­ti­viste et syn­cré­tiste de son pro­jet de com­mé­mo­rer en octobre pro­chain le vingt-cin­quième anni­ver­saire de la ren­contre inter­re­li­gieuse d’Assise en 1986.

Nous avons pris la liber­té de pro­po­ser à un cer­tain nombre d’intellectuels fran­çais de s’associer à cette démarche. Une pre­mière liste de signa­taire sera ren­due publique d’ici quelques jours.

Les per­son­na­li­tés qui sou­haitent s’associer à cette sup­plique au Saint-Père peuvent contac­ter Renais­sance Catho­lique en nous signa­lant leurs titres (diplômes uni­ver­si­taires…)

Supplique

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Cor­res­pon­dance euro­péenne n. 229 du 31 jan­vier 2011

Très Saint-Père,

Nous sommes quelques catho­liques très recon­nais­sants de l’œuvre accom­plie par vous en tant que pas­teur de l’Église uni­ver­selle ces der­nières années : recon­nais­sants pour votre grande estime pour la rai­son humaine, pour la conces­sion du motu pro­prio Sum­mo­rum Pon­ti­fi­cum, pour votre rela­tion fruc­tueuse avec les angli­cans qui reviennent dans l’unité, et pour bien d’autres choses encore. Nous pre­nons l’audace de vous écrire après avoir enten­du, pré­ci­sé­ment pen­dant le mas­sacre de chré­tiens coptes, votre inten­tion de convo­quer à Assise, pour le mois d’octobre, un grand ras­sem­ble­ment inter­re­li­gieux, 25 années après “Assise 1986”.

Nous nous sou­ve­nons tous de cet évé­ne­ment d’il y a si long­temps. Un évé­ne­ment média­tique comme peu d’autres, qui, indé­pen­dam­ment des inten­tions et des décla­ra­tions eut pour effet indé­niable de d’encourager dans le monde catho­lique l’indifférence et le rela­ti­visme reli­gieux.

C’est à par­tir de cet évé­ne­ment qu’apparaît dans le peuple chré­tien l’idée que l’enseignement sécu­laire de l’Église, « une, sainte, catho­lique et apos­to­lique», sur le carac­tère unique du Sau­veur, était en quelque sorte relé­gué aux archives.

Nous nous sou­ve­nons tous des repré­sen­tants de toutes les reli­gions réunis dans une église catho­lique, l’église Sainte Marie des Anges, avec un rameau d’olivier à la main : comme pour signi­fier que la paix ne passe pas par le Christ mais, indis­tinc­te­ment, par tous les fon­da­teurs d’un cre­do quel qu’il soit (Maho­met, Boud­dha, Confu­cius, Kali, le Christ…). Nous nous sou­ve­nons de la prière des musul­mans à Assise, la ville d’un saint qui avait fait de la conver­sion des musul­mans un de ses objec­tifs.

Nous nous sou­ve­nons de la prière des ani­mistes, de leur invo­ca­tion aux esprits des élé­ments, et de celle d’autres croyants ou repré­sen­tants de “reli­gions athées” comme le jaï­nisme.

Ce “prier ensemble”, quel qu’en soit le but, qu’on le veuille ou non, a eu pour effet de faire croire à beau­coup que tous priaient “le même Dieu”, seule­ment avec des noms dif­fé­rents. Au contraire, les Écri­tures sont claires : « Tu n’auras pas d’autre Dieu que moi » (pre­mier com­man­de­ment), « Je suis le Che­min, la Véri­té et la Vie : nul ne vient au Père que par moi » (Jn 14, 6).

Ceux qui écrivent ici ne contestent nul­le­ment le dia­logue, avec chaque per­sonne, quelle que soit sa reli­gion. Nous vivons dans le monde et chaque jour nous par­lons, dis­cu­tons, aimons, même ceux qui ne sont pas chré­tiens car ils peuvent être athées, dans le doute ou appar­te­nir à d’autres reli­gions. Mais cela ne nous empêche pas de croire que Dieu est venu sur la terre et s’est lais­sé tuer, pour nous ensei­gner jus­te­ment le Che­min et la Véri­té et pas seule­ment l’un des nom­breux che­mins et l’une des nom­breuses croyances pos­sibles. Le Christ est pour nous chré­tiens, le Sau­veur : l’unique Sau­veur du monde.

Nous nous rap­pe­lons donc avec conster­na­tion, reve­nant 25 années en arrière, les pou­lets déca­pi­tés sur l’autel de Sainte-Claire selon des rituels tri­baux et le sanc­tuaire de l’église Saint-Pierre pro­fa­né par une sta­tue de Boud­dha pla­cée sur l’autel, au-des­sus des reliques du mar­tyr Vit­to­ri­no, tué 400 ans après Jésus-Christ pour témoi­gner de sa foi. Nous nous rap­pe­lons les prêtres catho­liques qui se sont prê­tés à des rites d’initiation d’autres reli­gions : des scènes hor­ribles car, si il est “stu­pide” de bap­ti­ser dans la foi catho­lique un adulte qui ne croit pas, il est tout aus­si absurde qu’un prêtre catho­lique ait à subir un rituel dont il ne recon­naît pas la vali­di­té ou l’utilité. En fai­sant ain­si, on finit juste par faire pas­ser une idée : que les rites, tous les rites, ne sont que des gestes humains vides de sens et sans effets. Que toutes les concep­tions du divin se valent. Que toutes les morales qui émanent de toutes les reli­gions, sont inter­chan­geables.

Voi­là, cet “esprit d’Assise” sur lequel les médias et les sec­teurs les plus rela­ti­vistes de l’Église ont bro­dé, jetant la confu­sion. Il nous semble étran­ger à l’Évangile et à l’Église du Christ, qui jamais, depuis deux mille ans, n’avait choi­si d’agir ain­si. Nous aurions vou­lu récrire alors ces obser­va­tions iro­niques d’un jour­na­liste fran­çais : « En pré­sence de tant de dieux, on croi­ra plus faci­le­ment que tous se valent ou s’il y en a seule­ment un de vrai. Le Pari­sien moqueur imi­te­ra ce col­lec­tion­neur scep­tique dont l’ami venait de faire tom­ber une idole d’une table : “Ah, mal­heu­reux, ce pour­rait être le vrai Dieu”.»

Nous trou­vons donc un récon­fort à nos per­plexi­tés dans de nom­breuses décla­ra­tions de papes qui ont tou­jours condam­né un tel “dia­logue”.

Un congrès de toutes les reli­gions avait déjà été orga­ni­sé, en effet, à Chi­ca­go en 1893 et à Paris en 1900. Mais le pape Léon XIII était inter­ve­nu pour inter­dire toute par­ti­ci­pa­tion des catho­liques.

La même atti­tude fut celle de Pie XI, le pape qui condam­na l’athéisme nazi et com­mu­niste, mais déplo­ra dans le même temps la ten­ta­tive d’unir les gens au nom d’un sen­ti­ment vague et indis­tinct, sans reli­gion, sans le Christ. Dans son ency­clique Mor­ta­lium ani­mos (Épi­pha­nie 1928), rela­ti­ve­ment aux congrès œcu­mé­niques, le pape Pie XI affir­mait : « Convain­cus qu’il est très rare de ren­con­trer des hommes dépour­vus de tout sens reli­gieux, on les voit nour­rir l’espoir qu’il serait pos­sible d’amener sans dif­fi­cul­té les peuples, mal­gré leurs diver­gences, reli­gieuses, à une entente fra­ter­nelle sur la pro­fes­sion de cer­taines doc­trines consi­dé­rées comme un fon­de­ment com­mun de vie spi­ri­tuelle. C’est pour­quoi, ils se mettent à tenir des congrès, des réunions, des confé­rences, fré­quen­tés par un nombre appré­ciable d’auditeurs, et, à leurs dis­cus­sions, ils invitent tous les hommes indis­tinc­te­ment, les infi­dèles de tout genre comme les fidèles du Christ, et même ceux qui, par mal­heur, se sont sépa­rés du Christ ou qui, avec âpre­té et obs­ti­na­tion, nient la divi­ni­té de sa nature et de sa mis­sion.

De telles entre­prises ne peuvent, en aucune manière, être approu­vées par les catho­liques, puisqu’elles s’appuient sur la théo­rie erro­née que les reli­gions sont toutes plus ou moins bonnes et louables, en ce sens que toutes éga­le­ment, bien que de manières dif­fé­rentes, mani­festent et signi­fient le sen­ti­ment natu­rel et inné qui nous porte vers Dieu et nous pousse à recon­naître avec res­pect sa puis­sance. En véri­té, les par­ti­sans de cette théo­rie s’égarent en pleine erreur, mais de plus, en per­ver­tis­sant la notion de la vraie reli­gion ils la répu­dient, et ils versent par étapes dans le natu­ra­lisme et l’athéisme ».

Avec le recul, nous pou­vons dire que le pape Pie XI avait rai­son, même au niveau de la simple oppor­tu­ni­té : quel a été, en fait, l’effet d’ “Assise 1986”, mal­gré les justes décla­ra­tions du Pape Jean-Paul II, visant à pré­ve­nir une telle inter­pré­ta­tion ?

Quel est le mes­sage relan­cé par les orga­ni­sa­teurs, les médias, et même de nom­breux clercs moder­nistes, dési­reux de bou­le­ver­ser la tra­di­tion de l’Église ? Le mes­sage qui est pas­sé auprès de beau­coup de chré­tiens à tra­vers les images qui sont tou­jours les plus évo­ca­trices et à tra­vers les jour­naux et la télé­vi­sion est très clair : le rela­ti­visme reli­gieux, qui est l’équivalent de l’athéisme.

Si tous prient “ensemble”, ont conclu beau­coup, alors toutes les reli­gions sont “égales”, mais si c’est le cas, cela signi­fie qu’aucune d’elles n’est vraie.

À cette époque, vous, car­di­nal et pré­fet de la Congré­ga­tion de la Foi, avec le car­di­nal Gia­co­mo Bif­fi et avec plu­sieurs d’autres avez été par­mi ceux qui ont expri­mé de sérieux doutes. Pour cette rai­son, dans les années sui­vantes, vous n’avez jamais par­ti­ci­pé aux répliques pro­po­sées chaque année par la Com­mu­nau­té de Sant’Egidio.

En fait, comme vous l’avez écrit dans Foi, Véri­té et tolé­rance. Le Chris­tia­nisme et les reli­gions du monde, jus­te­ment en cri­ti­quant l’œcuménisme indif­fé­ren­tiste, « il doit être clair pour les catho­liques qu’il n’existe pas “les reli­gions” en géné­ral, qu’il n’existe pas une idée com­mune de Dieu et une foi com­mune en lui, que la dif­fé­rence ne concerne pas uni­que­ment la por­tée des images et des formes concep­tuelles chan­geantes, mais les choix ultimes eux-mêmes ».

Vous êtes donc par­fai­te­ment en accord avec Léon XIII et Pie XI sur le dan­ger de contri­buer par des gestes comme ceux d’ “Assise 1986” au syn­cré­tisme et à l’indifférentisme reli­gieux. Ce risque fut éga­le­ment mis en évi­dence par les Pères du Concile de Vati­can II, qui dans Uni­ta­tis Redin­te­gra­tio, à pro­pos de l’œcuménisme non avec les autres reli­gions, mais avec les autres “chré­tiens”, appe­la à la pru­dence : « Tou­te­fois, la com­mu­ni­ca­tion dans les choses sacrées ne devrait pas être consi­dé­rée comme un moyen à uti­li­ser sans dis­tinc­tion pour le réta­blis­se­ment de l’unité chré­tienne…»

Vous avez ensei­gné ces der­nières années, sans être tou­jours com­pris même par des catho­liques, que le dia­logue a lieu et peut avoir lieu, non pas entre les dif­fé­rentes théo­lo­gies, mais entre les dif­fé­rentes cultures, et non pas entre les reli­gions, mais entre les hommes, à la lumière de ce qui nous dis­tingue tous : la rai­son humaine.

Et cela doit se faire sans recréer le Pan­théon païen antique, sans que l’intégrité de la foi ne soit com­pro­mise par l’amour pour le com­pro­mis théo­lo­gique, sans que la Révé­la­tion, qui n’est pas nôtre, ne soit modi­fiée par les hommes et les théo­lo­giens dans le but de conci­lier l’inconciliable, sans que le Christ, “signe de contra­dic­tion” ne soit mis sur le même plan que Boud­dha ou Confu­cius qui d’ailleurs n’ont jamais dit qu’ils étaient Dieu.

C’est pour­quoi nous sommes ici pour vous expo­ser nos pré­oc­cu­pa­tions.

Nous crai­gnons que, quoi que vous disiez, les télé­vi­sions, les jour­naux et de nom­breux catho­liques l’interpréteront à la lumière du pas­sé et de l’indifférentisme en vigueur ; que, quoi que vous affir­miez, l’événement sera lu comme une conti­nua­tion de la mani­pu­la­tion de la figure de Fran­çois, trans­for­mé par les œcu­mé­nistes d’aujourd’hui, en un iré­niste, un syn­cré­tiste sans foi. C’est déjà le cas…

Nous avons peur que quoi que vous direz, pour plus de clar­té, les simples fidèles, que nous sommes aus­si, par­tout dans le monde ne ver­ront qu’un fait (et on ne lui mon­tre­ra que cela, par exemple, à la télé­vi­sion) : le Vicaire du Christ non seule­ment par­lant, débat­tant, dia­lo­guant avec les repré­sen­tants des autres reli­gions, mais aus­si priant avec eux. Comme si la manière et le but de la prière étaient indif­fé­rents.

Et beau­coup pen­se­ront à tort que l’Église a désor­mais capi­tu­lé et recon­naî­tront, en accord avec la pen­sée du New Age, que prier le Christ, Allah, Boud­dha, ou Mani­tou est la même chose. Que la poly­ga­mie ani­miste et isla­mique, les castes hin­doues ou le spi­ri­tua­lisme ani­miste poly­théiste peuvent aller avec la mono­ga­mie chré­tienne, la loi de l’amour et du par­don et du Dieu Un et Trine.

Mais comme vous l’avez aus­si écrit dans l’ouvrage cité : « Avec l’indifférenciation entre les reli­gions et l’idée qu’elles sont toutes certes dis­cer­nables, mais mal­gré tout égales, on n’avance pas ».

Très Saint-Père, nous croyons qu’avec un nou­vel “Assise 1986”, aucun chré­tien en terres d’Orient ne sera sau­vé, ni en Chine com­mu­niste, ni en Corée du Nord ni au Pakis­tan ou en Irak… De nom­breux fidèles, au contraire, ne com­pren­dront pas pour­quoi jus­te­ment dans ces pays, il y en a encore qui meurent en mar­tyrs pour ne pas renon­cer à leur ren­contre, non pas avec une reli­gion, mais avec le Christ. Comme eux, les Apôtres sont morts.

En face de la per­sé­cu­tion, il existe des voies poli­tiques et diplo­ma­tiques, des dia­logues per­son­nels et d’État : c’est cette voie-là qu’il faut plu­tôt suivre, sans oublier Votre amour et Votre désir de paix pour tous les hommes. Mais cela doit se faire sans don­ner à ceux qui veulent semer la confu­sion et aug­men­ter le rela­ti­visme reli­gieux, anti­chambre de tous les rela­ti­vismes, une occa­sion média­tique aus­si appé­tis­sante que la réédi­tion d’ “Assise 1986”.

Avec une dévo­tion filiale.

Fran­ces­co Agno­li, Loren­zo Ber­toc­chi, Rober­to de Mat­tei, Cor­ra­do Gnerre, Ales­san­dro Gnoc­chi, Camil­lo Lan­gone, Mario Pal­ma­ro