Quand nos officiers étaient fichés

L’information a cir­cu­lé, avant l’été, que notre gou­ver­ne­ment socia­liste était ten­té de faire enquê­ter sur les mili­taires et gen­darmes dont des parents et enfants ont été contrà´lés lors des mani­fes­ta­tions contre la déna­tu­ra­tion du mariage. Il nous a sem­blé inté­res­sant de rap­pe­ler le pré­cé­dent his­to­rique de ce genre, qui a lamen­ta­ble­ment affai­blit notre pays il y a un peu plus de cent ans.


« T:. C:. F:. Vade­card, je vous adresse une longue série de noms d’officiers d’infanterie qui tous figurent au tableau d’avancement et sur les­quels il importe au plus haut point que nous soyons fixés le plus tôt pos­sible. Le Géné­ral vous demande ins­tam­ment de hâter autant que vous le pou­vez l’arrivée des ren­sei­gne­ments. » Cette lettre du capi­taine Mol­lin (1), offi­cier d’ordonnance du ministre de la Guerre, date du 31 octobre 1901. Sur papier à en-tête du minis­tère, elle est adres­sée au secré­ta­riat du Grand Orient de France et résume à elle seule « l’affaire des fiches ». Pen­dant quatre ans, le minis­tère de la Guerre, sous la res­pon­sa­bi­li­té du géné­ral André, a deman­dé au Grand Orient, prin­ci­pale obé­dience maçon­nique fran­çaise, des ren­sei­gne­ments sur les offi­ciers, avant de déci­der leur pro­mo­tion. Pen­dant quatre ans, le Grand Orient a répon­du à ces demandes. Près de 20 000 fiches ont ain­si été consti­tuées avant que le scan­dale n’éclate en 1904, entraî­nant la chute du minis­tère Combes.

La mis­sion du géné­ral André

gal_andre.jpg_​ Au len­de­main de la guerre de 1870, l’heure est à la revanche contre l’Allemagne. L’Armée est popu­laire et l’intense pro­pa­gande d’extrême gauche n’y change rien. L’époque est aux expé­di­tions colo­niales, aux défi­lés du 14 juillet à Long­champ, aux revues des troupes et aux grandes manœuvres, etc. Quand la gauche prend le pou­voir, elle retire pru­dem­ment de son pro­gramme « les articles jugés dan­ge­reux, la sup­pres­sion des armées per­ma­nentes, l’internationalisme, le désar­me­ment » (2). Mais, comme le dit Fran­çois Vin­dé, « puisqu’on ne pou­vait sup­pri­mer l’armée, res­tait la solu­tion d’en faire un bas­tion de la Libre Pen­sée » (3).

Pour les radi­caux, franc-maçons et libres pen­seurs, cela est d’autant plus néces­saire que le corps des offi­ciers, et notam­ment celui des offi­ciers géné­raux, demeure pour eux « la cita­delle de toutes les forces de la réac­tion » (4). La preuve ? Seuls 5 % des lieu­te­nants portent des noms à par­ti­cule, contre 20 % des géné­raux ! Ain­si, le géné­ral André, ministre de la Guerre en 1900, estime lui-même que sa « tâche d’action répu­bli­caine est loin d’être ache­vée » (5), et le capi­taine Mol­lin de citer, dans ses Mémoires, de nom­breux exemples d’officiers per­sé­cu­tés par leurs cama­rades ou retar­dés dans leur avan­ce­ment à cause de leurs opi­nions répu­bli­caines. La réa­li­té est, on s’en doute, bien plus nuan­cée, comme le montre la car­rière du géné­ral André lui-même. D’ailleurs, depuis 1870, l’armée avait fait la preuve de sa loyau­té à tous les gou­ver­ne­ments. On se sou­vient que la ten­ta­tive de Dérou­lède, en février 1899, auprès du géné­ral Roget avait tour­né court.livre_mollin.jpg

Quoiqu’il en soit, « le géné­ral André […], reçut avec le por­te­feuille de la Guerre, la déli­cate et dif­fi­cile mis­sion de répu­bli­ca­ni­ser l’armée » (6) en favo­ri­sant les nomi­na­tions et les pro­mo­tions des offi­ciers « répu­bli­cains ».
Le géné­ral André était incon­tes­ta­ble­ment l’homme idéal pour accom­plir cette tâche. Répu­bli­cain, mais pas maçon, ancien direc­teur de Poly­tech­nique, il avait pris l’habitude de clas­ser les offi­ciers qu’il ren­con­trait en fonc­tion de leurs idées. Un clas­se­ment fort simple d’ailleurs, avec une colonne « Corinthe » pour les offi­ciers répu­bli­cains, en réfé­rence à l’adage « il n’est pas don­né à tout le monde d’aller à Corinthe », et une colonne « Car­thage » pour les offi­ciers qu’il fal­lait « détruire ». À son arri­vée au minis­tère, pas moins de 800 offi­ciers étaient ain­si réper­to­riés. Un sys­tème de fichage arti­sa­nal certes, mais qui ne deman­dait qu’à se pro­fes­sion­na­li­ser et à s’étendre, avec l’aide de « toutes les bonnes volon­tés répu­bli­caines » (7).

Le sys­tème des fiches

En réa­li­té, les « bonnes volon­tés répu­bli­caines » qu’évoque le géné­ral André seront prin­ci­pa­le­ment issues de la Franc-maçon­ne­rie. Celle-ci ne deman­dait pas mieux. Depuis le début des années 1890, elle expri­mait le vœu, par des motions votées en convent, « que les fonc­tions admi­nis­tra­tives de tout ordre, en par­ti­cu­lier celles qui relèvent de l’administration cen­trale de la Répu­blique, soient confiées à des répu­bli­cains éprou­vés, à l’exclusion des ral­liés comme des réac­tion­naires » (8).

C’est donc un sys­tème fort simple et très effi­cace qui se mit en place peu après l’arrivée du géné­ral André au minis­tère. Le cabi­net du ministre fit une demande au secré­ta­riat du Grand Orient qui, à son tour, trans­mit à ses cor­res­pon­dants les demandes minis­té­rielles. Les retours s’accomplirent de façon ano­nyme par le même canal.livre_Vinde.jpg

Fran­çois Vin­dé qui a étu­dié presque 3000 fiches (9) a pu se faire une idée pré­cise de leur conte­nu. « Clé­ri­cal » et « réac­tion­naire » sont les prin­ci­pales accu­sa­tions. Le clé­ri­cal peut être « violent », « sec­taire », « nui­sible » ou encore « incor­ri­gible ». Il est par­fois même « clé­ri­ca­li­sant » ! Le réac­tion­naire est, quant à lui, « mili­tant », « farouche », « hypo­crite », etc. Bien enten­du, on peut être à la fois clé­ri­cal et réac­tion­naire ! Les habi­tudes reli­gieuses de l’officier et sou­vent celles de son épouse peuvent être pré­ci­sées, tout comme les écoles de ses enfants. Peuvent venir ensuite des des­crip­tions plus per­son­nelles comme « reçoit La Croix chez lui », « obsé­dé par la crainte de la Franc-Maçon­ne­rie qu’il consi­dère comme l’incarnation de Satan », ou encore « copie de la pétu­lante inso­lence des nobles de l’Ancien Régime ». La liste est longue, le voca­bu­laire riche et varié. Par­fois même, les tares phy­siques sont détaillées !

C’est en octobre 1904 que le sys­tème des fiches sera dénon­cé offi­ciel­le­ment à la tri­bune de la Chambre par le dépu­té de Neuilly, Jean Guyot de Vil­le­neuve. Ancien offi­cier lui-même, Vil­le­neuve avait reçu, au début de l’été, les confi­dences de Jean-Bap­tiste Bide­gain, secré­taire-géné­ral adjoint du Grand Orient. Ce der­nier, récem­ment conver­ti, sou­hai­tait dénon­cer le sys­tème auquel il contri­buait acti­ve­ment. Il avait donc sub­ti­li­sé un cer­tain nombre de fiches ain­si que des cour­riers à en-tête du minis­tère de la Guerre, por­tant le cachet d’entrée du secré­ta­riat du Grand Orient. Empê­tré dans une défense mal­adroite, giflé en séance publique par le dépu­té natio­na­liste Gabriel Syve­ton, le géné­ral André est contraint de démis­sion­ner en novembre 1904, avant que le minis­tère Combes ne tombe en jan­vier 1905.

Les consé­quences du sys­tème

Néan­moins, ce qui devien­dra « l’affaire des fiches » ne fut pas sans consé­quence pour l’Armée. D’ailleurs, cette pra­tique ne s’arrêta pas avec le départ du géné­ral André. Jusqu’en 1912 encore, les pré­fets trans­met­tront des rap­ports poli­tiques sur les offi­ciers subal­ternes. En outre, avec la sup­pres­sion, au début du minis­tère André, des com­mis­sions de clas­se­ment, com­po­sées uni­que­ment de mili­taires et ayant pour mis­sion de pro­po­ser nomi­na­tions et pro­mo­tions des offi­ciers, le pou­voir du ministre de la Guerre s’était trou­vé ren­for­cé.

Comme le dit Fran­çois Vin­dé, « toutes ces folies se payèrent durant les tout pre­miers mois de la grande guerre, au cours des­quels les armées fran­çaises pas­sèrent à deux doigts du désastre par suite de l’insuffisance de nom­breux chefs » (10). Ain­si, 180 des 425 offi­ciers pour­vus d’un poste à haute res­pon­sa­bi­li­té furent mutés à Limoges, entre le 2 août et le 31 décembre 1914. C’est de là que pro­vient le mot « limo­ger » ! Au contraire, d’autres, dont les car­rières avaient été ralen­ties par le sys­tème des fiches, connurent un avan­ce­ment très rapide. Fran­çois Vin­dé l’illustre avec dix-neuf exemples d’officiers supé­rieurs qui « connurent un avan­ce­ment fou­droyant, fran­chis­sant deux grades en l’espace de cinq mois ». L’exemple le plus connu reste celui du colo­nel Pétain, com­man­dant une bri­gade en août 1914 et un corps d’armée en décembre de la même année. En revanche, aucune étude n’a été conduite, à notre connais­sance, pour savoir si les 180 géné­raux limo­gés dans les tout pre­miers mois de la guerre avaient béné­fi­cié de pro­mo­tions poli­tiques et de fiches favo­rables.
affiche_fiches.jpg

Cette thèse est cepen­dant contes­tée par cer­tains his­to­riens qui, pour expli­quer le renou­vel­le­ment rapide des chefs mili­taires, mettent en avant l’âge des géné­raux en poste à la décla­ra­tion de guerre. Trop âgés, ils auraient été inca­pables de résis­ter phy­si­que­ment à l’épreuve. Remar­quons sim­ple­ment que ces deux thèses ne sont pas for­cé­ment contra­dic­toires.

Quoi qu’il en soit, il est clair que si l’affaire des fiches a mar­qué pro­fon­dé­ment l’Armée, l’opinion publique s’est très vite dés­in­té­res­sée du pro­blème. Déjà, lorsqu’à la veille des élec­tions de 1906, Jean de Vil­le­neuve cher­cha à relan­cer le débat à ce sujet, il ne fut pas ou que peu sui­vi. L’actualité était la sépa­ra­tion de l’Église et de l’État, avec la crise des Inven­taires.

Jean Val­lier

(1) Le capi­taine Mol­lin était le gendre d’Anatole France.
(2) Georges Ber­na­nos, La grande peur des biens pen­sants.
(3) Fran­çois Vin­dé, L’Affaire des fiches, Édi­tions uni­ver­si­taires, Paris 1989, page 17.
(4) Jules Mol­lin, La Véri­té sur l’affaire des fiches, Librai­rie uni­ver­selle Paris 1905, page 20.
(5) Louis André, Cinq ans de minis­tère, L. Michaud, Paris 1909, page 301.
(6) Jules Mol­lin, op. cit., page 22.
(7) Louis André, op cit., page 306.
(8) Cité par Fran­çois Vin­dé, op. cit., page 17 : Motion du convent du Grand Orient de France, 1895.
(9) La plu­part des fiches ont été détruites ou sont encore dans les archives du Grand Orient.
(10) Fran­çois Vin­dé, op. cit., page 187.

Vous aimerez aussi...