Pourquoi je ne suis pas Charlie

Don­ner au monde l’impression que toute la France se recon­naît dans Char­lie Heb­do est à  la fois une erreur et une faute.


La tue­rie du 7 jan­vier est en train de se trans­for­mer en tsu­na­mi média­tique, le slo­gan « Je suis Char­lie » rem­pla­çant comme signe de recon­nais­sance de la bien­pen­sance contem­po­raine la célèbre main de fat­ma jaune ornée du slo­gan « Touche pas à mon pote », aujourd’hui un peu déva­lo­ri­sée.

Il semble que la mobi­li­sa­tion média­tique soit, cepen­dant, sans com­mune mesure avec l’émoi, réel mais plus mesu­ré, sus­ci­té par la mort de 10 sol­dats fran­çais le 18 août 2008 dans la val­lée d’Uzbin au Pakis­tan. Tous les morts n’auraient-ils pas la même valeur ?

Une mani­pu­la­tion

L’opération en cours n’est pas sans ana­lo­gie avec celle mon­tée en 1990 à l’occasion de la pro­fa­na­tion du cime­tière juif de Car­pen­tras. Un fait divers par­ti­cu­liè­re­ment odieux ou dra­ma­tique est uti­li­sé par le pou­voir en place afin de ras­sem­bler autour de lui « les démo­crates et les répu­bli­cains » contre hier « le racisme et l’antisémitisme », aujourd’hui « le ter­ro­risme et l’extrémisme ». Les médias s’emballent, une grande mani­fes­ta­tion natio­nale est orga­ni­sée, les appels à l’union natio­nale contre le péril de l’heure se mul­ti­plient…

Il s’agirait, paraît-il, de défendre la liber­té d’expression. Il n’en est rien car la liber­té d’expression abso­lue n’existe pas. Toute époque a ses tabous. Hier il s’agissait de la sexua­li­té. Aujourd’hui Char­lie Heb­do a-t-il jamais tour­né en déri­sion les céré­mo­nies maçon­niques ou cari­ca­tu­ré le Grand Maître du Grand Orient en train d’être sodo­mi­sé par le GADLU (Grand archi­tecte de l’Univers). Les pseu­do-liber­taires de Char­lie Heb­do n’ont jamais remis en cause les nou­veaux tabous et leurs cri­tiques de l’Islam ne dépas­saient pas cer­taines limites. Ain­si, il ne semble pas avoir exis­té dans cette publi­ca­tion de cari­ca­tures de Maho­met à conno­ta­tion sexuelles alors que le pape est régu­liè­re­ment pla­cé dans des situa­tions sca­breuses.

L’Europe et le fait reli­gieux

Dans une pas­sion­nante confé­rence pro­non­cée le 21 novembre der­nier aux Vèmes Assises Natio­nales de la Recherche Stra­té­gique sur Mon­dia­li­sa­tion, Poli­tique et Reli­gion, Hubert Védrine, l’ancien ministre des Affaires étran­gères, a solen­nel­le­ment décla­ré que le drame de l’Europe, gros de menaces pour l’avenir, était d’être deve­nue inca­pable de com­prendre le fait reli­gieux alors que celui-ci était par­tout en plein essor. Dans une vision très euro­péo cen­trée, et en défi­ni­tive pleine d’orgueil et de vani­té, pro­fon­dé­ment irres­pec­tueuse des autres cultures, les cari­ca­tu­ristes de Char­lie Heb­do étaient deve­nus inaptes à mesu­rer à quel point ils bles­saient les croyants de toutes les reli­gions qu’ils tour­naient en déri­sion. Alors que les chré­tiens essayaient de se défendre par des moyens juri­diques, offraient leurs souf­frances et priaient pour la conver­sion de leurs per­sé­cu­teurs les musul­mans, eux, four­bis­saient leurs armes pour « ven­ger l’honneur du pro­phète ». Près de quinze siècles d’histoire sont là pour témoi­gner que cette issue était iné­luc­table. Qua­li­fier sys­té­ma­ti­que­ment de « dés­équi­li­brée » une per­sonne qui ne par­tage pas votre propre sys­tème de valeurs ou de non-valeurs n’est-il pas d’ailleurs le sum­mum de l’arrogance suf­fi­sante. « Il ne pense pas comme moi donc il est dés­équi­li­bré ! »

La route de Paris passe par Riyad et Alger

L’ensemble de la classe poli­ti­co-média­tique semble décou­vrir qu’il fait jour à midi et se lamente : on ne pou­vait pas pré­voir, sur­tout pas d’amalgame entre l’Islam et le ter­ro­risme, unis­sons-nous autour des valeurs de la Répu­blique, notre patri­moine com­mun… Il se trouve que face à ces décla­ra­tions de bisou­nours, l’histoire longue nous enseigne que les rap­ports entre l’Islam et les autres civi­li­sa­tions se résument à une alter­na­tive simple : domi­né, l’Islam s’avère com­pa­tible avec la civi­li­sa­tion qui le domine, conser­vant cepen­dant son iden­ti­té propre ; domi­nant, l’Islam tend iné­luc­ta­ble­ment à impo­ser la cha­ria. Dans l’histoire contem­po­raine, deux étapes majeures marquent, semble-t-il, le repo­si­tion­ne­ment de l’Islam en posi­tion domi­nante. D’une part, depuis le pacte du Quin­cy en 1945, puis la crise pétro­lière de 1973, le sou­tien incon­di­tion­nel des États-Unis d’Amérique à l’Arabie Saou­dite confère à l’Islam radi­cal des moyens finan­ciers illi­mi­tés ; d’autre part la capi­tu­la­tion d’Évian, impo­sée par le géné­ral De Gaulle, avec la com­pli­ci­té de l’opinion publique, des par­tis poli­tiques et de l’Église catho­lique, et accor­dant l’indépendance à l’Algérie, est deve­nue dans l’imaginaire col­lec­tif de mil­lions de musul­mans une vic­toire de l’Islam contre les « croi­sés ». Comme vient de l’illustrer Abder­rah­mane Sis­sa­ko dans son excellent film Tim­buk­tu, le drame de l’Islam modé­ré, d’inspiration sou­fie ou occi­den­ta­li­sé, est que le musul­man modé­ré est sans réponse face à un fon­da­men­ta­liste qui trou­ve­ra tou­jours une sou­rate du coran qui jus­ti­fie­ra son atti­tude. Hubert Védrine dans la confé­rence pré­cé­dem­ment citée regret­tait la non exis­tence d’un « pape sun­nite » qui déci­de­rait sou­ve­rai­ne­ment com­ment inter­pré­ter telle ou telle sou­rate.

Chan­ger de para­digmes

Don­ner au monde l’impression que toute la France se recon­naît dans Char­lie Heb­do est à la fois une erreur et une faute.

Une erreur car ce n’est pas la réa­li­té. Une publi­ca­tion qui attei­gnait dif­fi­ci­le­ment un tirage de 10.000 exem­plaires n’est pas repré­sen­ta­tive d’un peuple de plus de 60 mil­lions de per­sonnes.

Une faute car Char­lie heb­do n’était pas un authen­tique sym­bole de liber­té. L’auto-dérision y était absente, la déri­sion s’exerçant au détri­ment des croyants sur­tout chré­tiens et par­fois musul­mans qui risquent de reje­ter dans un même opprobre, com­pré­hen­sible, Char­lie Heb­do et la France.

Enfin, puisque tout le monde s’accorde à pen­ser que, depuis les atten­tats cri­mi­nels du 7 jan­vier, nous sommes en guerre, il va fal­loir nous adap­ter à cette nou­velle situa­tion et d’abord défi­nir des objec­tifs de guerre. Ensuite oser repen­ser : nos rela­tions avec les états isla­mistes (Ara­bie Saou­dite, Qatar, Pakis­tan…), l’image de la France que nous envoyons au monde musul­man, nos moyens de sécu­ri­té et de défense, le contrôle de nos fron­tières, les pro­ces­sus de natu­ra­li­sa­tion, le sta­tut des mos­quées et de leurs pré­di­ca­teurs… Il n’est pas cer­tain que les res­pon­sables poli­tiques et média­tiques qui nous ont conduits à cette situa­tion soient les mieux pla­cés pour gérer l’avenir. Notons d’ailleurs que le terme de classe poli­ti­co-média­tique n’a jamais paru aus­si appro­prié quand l’homme de la rue découvre, ahu­ri, que nombre des cari­ca­tu­ristes assas­si­nés étaient francs-maçons et que l’ancienne ministre de Nico­las Sar­ko­zy et fille de har­ki, Jean­nette Bou­grab, était la com­pagne du des­si­na­teur Charb.

Les mêmes causes pro­dui­ront les mêmes effets ! C’est bien à une authen­tique réforme intel­lec­tuelle, morale et ins­ti­tu­tion­nelle que doivent nous conduire ces tra­giques évé­ne­ments. Tout replâ­trage hâtif aura autant d’effet qu’un cata­plasme sur une jambe de bois. À la légi­time com­pas­sion pour les vic­times et aux prières à leurs inten­tions et à celles de leurs familles, doit faire place une réelle ana­lyse des causes de la situa­tion pré­sente et pas uni­que­ment des décla­ra­tions incan­ta­toires sur la Répu­blique, la démo­cra­tie, le vivre ensemble… La non prise en compte de la réa­li­té ne ferait que pré­pa­rer de nou­veaux bains de sang.

Jean-Pierre Mau­gendre

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1 réponse

  1. MAT dit :

    Pour­quoi je ne suis pas Char­lie
    Moi non plus je ne suis pas Char­lie, car en tant que jour­na­liste, je n’accepte pas la dérision des reli­gions qui touche au sacré de beau­coup d’hommes. Quand on a une bombe qui risque d’exploser on n’allume pas la mèche. les jour­na­listes ne sont pas des mes­sies, ils doivent prendre en compte la réalité et appor­ter la paix plus que la guerre par un orgueil médiatique !!MAT