Peut-on résister au nouveau totalitarisme ?

Au len­de­main de la mani­fes­ta­tion du 26 mai, Les 4 véri­tés ont ren­con­tré Michel De Jae­ghere, vice-pré­sident de Renais­sance Catho­lique. L’entretien porte sur la démo­cra­tie. Pro­pos recueillis par Guillaume de Thieul­loy.


Vous avez consa­cré une uni­ver­si­té d’été, et aujourd’hui un livre à « la démo­cra­tie tota­li­taire » (1). Ces deux termes ne sont-ils pas pour­tant anti­no­miques ?

L’association peut effec­ti­ve­ment sem­bler para­doxale, tant nos esprits sont habi­tués à défi­nir la démo­cra­tie comme le règne de la liber­té, par oppo­si­tion à la tyran­nie, le tota­li­ta­risme étant consi­dé­ré au contraire comme l’absence de démo­cra­tie. Mais ces défi­ni­tions sont en réa­li­té trom­peuses.

Le tota­li­ta­risme, en effet, ne se carac­té­rise pas essen­tiel­le­ment par la vio­lence, la pri­va­tion des liber­tés for­melles (celles de par­ler, d’aller et venir), le rejet des pro­cé­dures élec­tives. Il y a des élec­tions en Chine. Il y en avait en Union sovié­tique. Le tota­li­ta­risme se défi­nit, comme son nom l’indique, par la pré­ten­tion de l’État à régen­ter tout : la vie sociale, éco­no­mique, spi­ri­tuelle tout autant que la vie poli­tique. Il peut le faire par la vio­lence ou par la per­sua­sion, le lavage de cer­veau, la dou­ceur appa­rente. Ce qui le carac­té­rise, ce n’est pas l’absence d’élections pour la dési­gna­tion des diri­geants ; ce n’est pas non plus la vio­lence poli­cière. C’est la contes­ta­tion de toute liber­té inté­rieure, l’idée qu’il n’y a rien au-des­sus de l’autorité de l’État – ni auto­ri­té supé­rieure, ni prin­cipe trans­cen­dant – qui jus­ti­fie­rait que la per­sonne, la famille, la com­mu­nau­té pro­fes­sion­nelle refusent une sou­mis­sion incon­di­tion­nelle et totale, qu’elles se réclament d’un ordre, d’une auto­ri­té, de prin­cipes, de tra­di­tions sur les­quels l’État n’aurait pas de prise. Le tota­li­ta­risme ce n’est pas le règne de la police (qui peut dans tout État com­mettre des abus). C’est la pré­ten­tion de l’État à régner sur les âmes elles-mêmes.
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Ce tota­li­ta­risme s’est mon­tré à nous dans le nazisme et le com­mu­nisme sous son visage violent, bru­tal, cri­mi­nel. Cela a pu conduire à le confondre avec la dic­ta­ture. Or il y a eu dans l’histoire nombre de régimes de force, qui ne tiraient pas leur ori­gine d’une élec­tion régu­lière et pra­ti­quaient à l’égard de leurs oppo­sants une répres­sion poli­cière peu sou­cieuse de la liber­té d’expression – ce qui a conduit à les défi­nir comme des dic­ta­tures – sans pour autant qu’on puisse les consi­dé­rer comme tota­li­taires, dans la mesure où ils ne visaient en aucune manière à régir les consciences non plus qu’à assu­jet­tir les familles, l’Église ou les corps inter­mé­diaires (la cité, la pro­fes­sion, l’entreprise), mais seule­ment à impo­ser la supré­ma­tie de l’État dans son propre domaine, celui des fonc­tions réga­liennes (la police, la jus­tice, la diplo­ma­tie et la guerre). Symé­tri­que­ment, on observe que les démo­cra­ties modernes, dont les diri­geants sont choi­sis par l’élection, où la liber­té de l’individu est, en prin­cipe, la règle, et qui sont si peu dic­ta­to­riales qu’elles peinent par­fois à s’imposer dans l’exercice de ces mêmes fonc­tions réga­liennes – au point qu’elles se montrent inca­pables de maî­tri­ser leurs propres fron­tières, comme de faire régner l’ordre et la jus­tice dans ce qu’on appelle des zones de non droit, par­fois même au cœur des villes ; qu’elles se trouvent en outre contraintes d’abandonner des parts impor­tantes de leur sou­ve­rai­ne­té à des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales dont le contrôle leur échappe –, en viennent dans le même temps à pré­tendre légi­fé­rer dans des domaines qui ne devraient pas rele­ver de l’État : l’éducation des enfants, qui appar­tient, selon le droit natu­rel, à leurs parents, la morale (avec la pro­hi­bi­tion d’un nombre crois­sant de « pho­bies », la répres­sion de paroles jugées atten­ta­toires au poli­ti­que­ment cor­rect, de com­por­te­ments dénon­cés comme dis­cri­mi­na­toires alors qu’ils ne sont par­fois que l’exercice de liber­tés essen­tielles, comme celle par exemple de choi­sir qui on loge dans un appar­te­ment qu’on loue, qui on engage dans son entre­prise, ce qu’on accepte de vendre à ses clients, de pres­crire à ses patients, d’enseigner à ses élèves), la défi­ni­tion de la vie (puisque c’est désor­mais la loi civile qui déter­mine, à la majo­ri­té des voix, et d’une manière d’ailleurs variable d’un pays à un autre, à quel âge un embryon est un être humain, une per­sonne dont l’existence doit être pro­té­gée et garan­tie, ou un amas de cel­lules qu’on peut uti­li­ser comme maté­riau de recherche, conge­ler ou détruire), celle de la famille (un homme, une femme et leur des­cen­dance ici ; ailleurs deux hommes, deux femmes et les enfants qu’ils auront adop­tés, fait conce­voir in vitro ou por­ter par autrui).

In fine, cette évo­lu­tion est en train de conduire un cer­tain nombre d’États démo­cra­tiques à usur­per le pou­voir de défi­nir, à la majo­ri­té, en fonc­tion d’un consen­sus qu’ils auront contri­bué à sus­ci­ter par les médias qu’ils influencent ou qu’ils contrôlent, les fron­tières du bien et le mal, ce qui me paraît consti­tu­tif du tota­li­ta­risme.

Il ne s’agit pas, par là, de pré­tendre que ces régimes sont iden­tiques aux régimes cri­mi­nels qui ont incar­né au XXe siècle, le pro­jet tota­li­taire (puisqu’il est évident qu’ils n’en par­tagent pas les pra­tiques poli­cières, qu’ils main­tiennent en prin­cipe les liber­tés for­melles). Tocqueville.jpgBien plu­tôt de mon­trer le nou­veau visage qu’a pris le tota­li­ta­risme au XXIe siècle. Comme l’avait pres­sen­ti Toc­que­ville, il est en appa­rence « pré­voyant et doux ». Il n’en par­tage pas moins avec ses devan­ciers le pro­jet de déman­te­ler, en les vidant de leur conte­nu, les ins­ti­tu­tions liées à l’ordre natu­rel (au pre­mier rang d’entre elles, la famille tra­di­tion­nelle), et d’étouffer en nous toute liber­té inté­rieure, toute indé­pen­dance d’esprit. « Je vois une foule innom­brable d’hommes sem­blables et égaux, qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se pro­cu­rer de petits et vul­gaires plai­sirs dont ils emplissent leur âme, annon­çait il y a près de deux siècles le génial auteur de La Démo­cra­tie en Amé­rique. Au-des­sus de ceux-là, s’élève un pou­voir immense et tuté­laire qui se charge seul d’assurer leur jouis­sance et de veiller sur leur sort. (…) Il aime que les citoyens se réjouissent pour­vu qu’ils ne songent qu’à se réjouir, il tra­vaille volon­tiers à leur bon­heur mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre. Il pour­voit à leur sécu­ri­té, assure leurs besoins, faci­lite leurs plai­sirs, conduit leurs prin­ci­pales affaires, dirige leur indus­trie, règle leur suc­ces­sion, divise leurs héri­tages. Que ne peut-il leur reti­rer le trouble de pen­ser et la peine de vivre ? » Il me semble que nous y sommes.

Vous affir­mez, avec saint Augus­tin, que la démo­cra­tie n’est accep­table qu’à condi­tion que le peuple soit capable de pour­suivre le bien com­mun. Com­ment le peuple pour­rait-il pour­suivre un autre bien ?

Toute l’histoire des régimes démo­cra­tiques nous montre qu’il arrive, et même sou­vent, que la volon­té d’une majo­ri­té soit abu­sée. Elle peut être aveu­glée par ses pas­sions, flat­tée par des déma­gogues, trom­pée par des impos­teurs, conduite à sa perte par des inca­pables.

C’est le sujet même de l’His­toire de la guerre du Pélo­pon­nèse de Thu­cy­dide, qui oppose la démo­cra­tie tem­pé­rée du temps de Péri­clès, où l’Assemblée du peuple d’Athènes se laisse gui­der par un homme supé­rieur, à celle de ses suc­ces­seurs, qui excitent après lui les pas­sions les plus basses de la foule, et lui font mul­ti­plier les folies, comme le lan­ce­ment de l’expédition de Sicile, île dont les Athé­niens décident la conquête, nous dit l’historien, sans avoir la moindre idée de son éloi­gne­ment ni de son éten­due, ou la condam­na­tion à mort des géné­raux qui venaient de rem­por­ter sur les Spar­tiates la vic­toire déci­sive des Argi­nuses sous pré­texte qu’ils avaient man­qué de dili­gence pour récu­pé­rer les corps des sol­dats tom­bés pen­dant la bataille.thucydide.jpg

La démo­cra­tie moderne donne maints exemples de ces erre­ments. Elle en donne d’autant plus que les moyens de com­mu­ni­ca­tion de masse mettent désor­mais à dis­po­si­tion du pou­voir, des par­tis, des puis­sances d’argent et des lob­bies, des moyens de mani­pu­la­tion des esprits d’une puis­sance sans pré­cé­dent. On les a vus à l’œuvre, avant, pen­dant et après l’adoption des lois qui ont remo­de­lé, depuis qua­rante ans, la socié­té contem­po­raine pour lui faire admettre les bien­faits de la révo­lu­tion sexuelle, l’avortement, les mani­pu­la­tions géné­tiques, le mariage homo­sexuel, et demain l’euthanasie (ce pour­quoi l’appel au réfé­ren­dum que lancent aujourd’hui les adver­saires du mariage homo­sexuel me paraît à haut risque – une cam­pagne média­tique bien menée pou­vant tou­jours, en ces matières, faire bas­cu­ler une majo­ri­té – en même temps qu’il consti­tue une conces­sion redou­table à l’idée qu’une règle morale ou une ins­ti­tu­tion liée à l’ordre natu­rel comme le mariage pour­raient subir des modi­fi­ca­tions légi­times pour peu qu’elles béné­fi­cient de l’appui d’une majo­ri­té d’électeurs).

Comme le bon fonc­tion­ne­ment de la monar­chie était lié à l’éducation des princes, celui de la démo­cra­tie repose en réa­li­té sur l’éducation des foules. Pour que le gou­ver­ne­ment du peuple soit conforme au bien com­mun, il faut que ce peuple ait gran­di dans le res­pect de ses pères, la volon­té de pro­lon­ger et de trans­mettre l’héritage reçu indi­vis, l’amour des prin­cipes qui ont fait sa gran­deur et l’éclat de sa civi­li­sa­tion. Nous en sommes loin aujourd’hui. Or à une édu­ca­tion pure­ment indi­vi­dua­liste, exal­tant en cha­cun la tyran­nie de ses dési­rs comme un abso­lu, ne peut cor­res­pondre qu’un peuple d’égoïstes, auquel sera étran­gère l’idée même qu’un bien com­mun existe, et qui ne ver­ra dans la pra­tique de la démo­cra­tie que le moyen d’exprimer ses reven­di­ca­tions caté­go­rielles ou sa haine de classe.

« Lorsqu’une cité démo­cra­tique, alté­rée de liber­té, trouve dans ses chefs de mau­vais échan­sons, écrit Pla­ton, elle s’enivre au-delà de toute décence ; alors, si ceux qui la gou­vernent ne se montrent pas tout à fait dociles et ne lui font pas large mesure de liber­té, elle les châ­tie, les accu­sant d’être des cri­mi­nels et des oli­garques. […] Platon.jpgCeux qui obéissent aux magis­trats, elle les traite d’hommes ser­viles et sans carac­tère. En revanche, elle loue et honore les gou­ver­nants qui ont l’air de gou­ver­nés et les gou­ver­nés qui prennent l’air de gou­ver­nants. Dès lors, il est inévi­table que dans pareille cité l’esprit de liber­té s’étende à tout. Qu’il pénètre dans les familles […] que le père s’accoutume à trai­ter son fils comme un égal et à redou­ter ses enfants ; que le fils s’égale à son père et n’ait ni res­pect ni crainte pour ses parents. Que le métèque devienne l’égal du citoyen, le citoyen du métèque et l’étranger pareille­ment. […] Le maître craint ses dis­ciples et les flatte, les dis­ciples font peu de cas des maîtres. Les jeunes gens copient leurs aînés et luttent avec eux en paroles et en actions. Les vieillards de leur côté s’abaissent aux façons des jeunes gens, imi­tant la jeu­nesse de peur de pas­ser pour ennuyeux et des­po­tiques. […] Or vois-tu le résul­tat de tous ces abus ? Ils rendent l’âme des citoyens tel­le­ment ombra­geuse qu’à la moindre appa­rence de contrainte, ceux-ci s’indignent et se révoltent. Et ils en viennent à la fin à ne plus s’inquiéter des lois écrites ou non-écrites, afin de n’avoir abso­lu­ment aucun maître. Alors, en toute beau­té et toute jeu­nesse, les temps sont mûrs pour la tyran­nie. »

Vous dis­tin­guez, à l’école de Jean Madi­ran, démo­cra­tie moderne et démo­cra­tie clas­sique. Quelles sont les dif­fé­rences qui jus­ti­fient cette oppo­si­tion ?

Je me suis effec­ti­ve­ment nour­ri du livre fon­da­men­tal de Jean Madi­ran, Les deux démo­cra­ties. Publié en 1977, ce livre n’a pas pris une ride. La démo­cra­tie, telle qu’après avoir été inven­tée à Athènes, elle a exis­té ici et là durant l’Antiquité, le Moyen ge, la Renais­sance et l’ge clas­sique, telle qu’elle est décrite par Aris­tote dans sa clas­si­fi­ca­tion des régimes poli­tiques, telle qu’elle est évo­quée par saint Augus­tin et ana­ly­sée par saint Tho­mas d’Aquin, la démo­cra­tie que Madi­ran appelle clas­sique est, dit-il, un mode de dési­gna­tion des gou­ver­nants. Il consiste à « n’avoir dans la cité, aucune auto­ri­té poli­tique dont le titu­laire ne soit direc­te­ment ou indi­rec­te­ment dési­gné, pour un temps limi­té, par les citoyens, qui sont tous élec­teurs ». La démo­cra­tie clas­sique, c’est cela : un mode de dési­gna­tion des gou­ver­nants par l’élection.Jean_Madiran.png

La démo­cra­tie moderne, celle dans laquelle nous vivons, celle qui a été façon­née par les Lumières et par les prin­cipes de 1789, fonc­tionne en appa­rence comme la démo­cra­tie clas­sique. En appa­rence, c’est la même chose. En réa­li­té, elle est tout autre chose. Sa charte fon­da­trice est en effet la Décla­ra­tion des Droits de l’homme et du citoyen de 1789. Or celle-ci contient des dis­po­si­tions qui changent pro­fon­dé­ment la nature du régime dont elle a conser­vé les dehors et le nom. Ces prin­cipes sont ceux que pro­clament d’une part l’article 3 : « Le prin­cipe de toute sou­ve­rai­ne­té réside dans la nation. Nul corps, nul indi­vi­du ne peut exer­cer d’autorité qui n’en émane expres­sé­ment », d’autre part l’article 6 : « La loi est l’expression de la volon­té géné­rale. » Ces deux dis­po­si­tions fondent, en dépit des appa­rences, un régime entiè­re­ment nou­veau qui se dis­tingue non seule­ment de la démo­cra­tie clas­sique, mais de tous les régimes poli­tiques (monar­chiques, aris­to­cra­tiques) connus aupa­ra­vant.

La pre­mière de ces dis­po­si­tions conduit en effet la démo­cra­tie moderne à consi­dé­rer le mode de dési­gna­tion par l’élection comme l’unique fon­de­ment de toute légi­ti­mi­té. Dès lors que le prin­cipe de sou­ve­rai­ne­té réside dans la nation (enten­due ici comme le corps élec­to­ral), nul ne pour­ra légi­ti­me­ment pré­tendre exer­cer cette sou­ve­rai­ne­té sans avoir été choi­si par le suf­frage de cette nation. Or on n’avait jamais pen­sé à cela aupa­ra­vant. Même par­mi les par­ti­sans de la Répu­blique. Dans la démo­cra­tie moderne, la dési­gna­tion des gou­ver­nants par les gou­ver­nés cesse d’être consi­dé­rée comme une tech­nique par­mi d’autres, bonne dans cer­taines situa­tions, pour cer­tains types d’État, mau­vaise ou impru­dente, inadap­tée pour d’autres. Elle est répu­tée le seul mode de dési­gna­tion légi­time. Les régimes non démo­cra­tiques deviennent donc immo­raux. L’élection des gou­ver­nants devient un droit impres­crip­tible qu’on ne sau­rait remettre en ques­tion sans remettre en cause les fon­de­ments de l’ordre social. C’est un impé­ra­tif moral. On juge­ra qu’un gou­ver­ne­ment est bon non plus dans la mesure où il pour­suit le bien com­mun mais dans la mesure où il est démo­cra­tique. On esti­me­ra qu’un régime s’améliore à pro­por­tion qu’il se démo­cra­tise. Et non plus en fonc­tion de la paix et de la pros­pé­ri­té qu’il apporte aux popu­la­tions, du degré de civi­li­sa­tion qu’il pro­meut ou des ver­tus qu’il encou­rage. Moins encore de la pré­ser­va­tion de la morale publique.

La deuxième carac­té­ris­tique de la démo­cra­tie moderne, sou­ligne Madi­ran, est que « la loi est l’expression de la volon­té géné­rale ». Et seule­ment cela. Elle doit être approu­vée par la majo­ri­té. Elle n’a besoin que de cela pour être incon­tes­table. For­mi­dable révo­lu­tion. « Tou­jours, dans toutes les civi­li­sa­tions, écrit-il, la loi était l’expression d’une réa­li­té supé­rieure à l’homme, d’un bien objec­tif, d’un bien com­mun que l’homme tra­dui­sait, inter­pré­tait, codi­fiait libre­ment, mais non arbi­trai­re­ment. » La fonc­tion du légis­la­teur – roi, dic­ta­teur, assem­blée d’anciens magis­trats, Par­le­ment élu – était de mettre en œuvre une rai­son, une jus­tice et un ordre supé­rieurs aux volon­tés humaines. Qu’il s’agisse de la volon­té pré­su­mée de Dieu ou de l’ordre du monde tel qu’il avait été trans­mis par la sagesse des anciens. « La légi­ti­mi­té de la loi, rap­pelle encore Madi­ran, celle du pou­voir, celle des gou­ver­nants, rési­dait dans leur confor­mi­té à cet ordre supé­rieur. » Dans les démo­cra­ties clas­siques, on confiait au corps élec­to­ral le soin d’approuver les lois qui lui paraî­traient les plus conformes à l’ordre du monde ou à la volon­té de Dieu. Dans la démo­cra­tie moderne, on lui demande d’édicter les lois les plus conformes à sa propre volon­té, décla­rée uni­ver­sel­le­ment sou­ve­raine. L’apparence peut être iden­tique. La réa­li­té est très dif­fé­rente. Dans le pre­mier cas, on deman­dait au peuple ce qu’il pen­sait cor­res­pondre à la jus­tice. Dans le deuxième, on lui demande ce qu’il veut, et qui sera consi­dé­ré comme juste pour la seule rai­son d’avoir obte­nu une majo­ri­té de suf­frages. On passe d’un sou­ve­rain (indi­vi­duel ou col­lec­tif) à qui l’on recon­naît le pou­voir de dire : je le veux, parce que c’est juste, à un sou­ve­rain (col­lec­tif) qui dit : c’est juste parce que je le veux. C’est une révo­lu­tion coper­ni­cienne. On a main­te­nu les termes ; on a ren­ver­sé la logique.

La consé­quence de ces deux dis­po­si­tions est que, loin de nous en pré­ser­ver, la démo­cra­tie moderne tend natu­rel­le­ment au tota­li­ta­risme, contrai­re­ment à ce que l’on croit. Et elle y tend du seul fait de ses prin­cipes.

Dire que la légi­ti­mi­té se confond avec le seul mode d’élection (démo­cra­tique) des diri­geants ou avec le mode d’adoption (démo­cra­tique) des lois, c’est dire en effet qu’en droit le pou­voir d’un gou­ver­ne­ment ou d’un Par­le­ment régu­liè­re­ment élu est illi­mi­té, qu’ils peuvent adop­ter n’importe quelle loi contraire à l’ordre natu­rel ou au bien com­mun sans rien perdre de leur légi­ti­mi­té du seul fait qu’elle a été démo­cra­ti­que­ment adop­tée. On dira que s’imposent à cette loi de la majo­ri­té des normes supé­rieures (les dis­po­si­tions de la Consti­tu­tion). Mais ces normes supé­rieures tiennent elles-mêmes leur auto­ri­té et leur légi­ti­mi­té de la manière démo­cra­tique dont elles ont été adop­tées. On pour­ra donc, démo­cra­ti­que­ment, en chan­ger. C’est si vrai que le Conseil consti­tu­tion­nel a jugé en France qu’il n’avait pas le pou­voir de juger de la confor­mi­té avec la Consti­tu­tion d’un texte approu­vé par réfé­ren­dum. Parce que le réfé­ren­dum était le mode d’expression du peuple sou­ve­rain. Et qu’il appar­te­nait à ce peuple, d’où la Consti­tu­tion tenait son auto­ri­té, de vio­ler la Consti­tu­tion si cela lui plai­sait. À titre de com­pa­rai­son, le Par­le­ment de Paris cas­sa le tes­ta­ment de Louis XIV parce que la volon­té qu’y avait expri­mée le sou­ve­rain de confier la régence à ses fils natu­rels n’était pas conforme aux lois fon­da­men­tales du Royaume. Nous avons chan­gé tout cela : il n’y a plus rien au-des­sus de la volon­té du sou­ve­rain, parce que c’est une volon­té démo­cra­tique. La Décla­ra­tion des Droits de l’homme a, en France, valeur consti­tu­tion­nelle. Mais il appar­tient au corps élec­to­ral, si cela lui chante, de la trans­for­mer. C’est ce qu’on a fait en 1946 en ajou­tant de nou­veaux droits (au tra­vail, à la grève). Si le peuple le veut, il pour­ra dans l’avenir en ajou­ter d’autres : le droit des femmes à avor­ter, le droit des homo­sexuels de se marier. Tout est affaire d’opinion et de majo­ri­té. En défi­ni­tive, de cam­pagne de pro­pa­gande bien menée. Il n’y a rien au-des­sus de la volon­té de la majo­ri­té.

Dire en même temps que la loi est l’expression de la volon­té géné­rale, c’est dire que l’expression de la volon­té géné­rale a force de loi. Qu’il serait illé­gi­time de pré­tendre lui oppo­ser des lois non écrites, des prin­cipes éter­nels, qui ne peuvent être consi­dé­rés, fussent-ils issus du Déca­logue, que comme des opi­nions pri­vées. L’adoption de la loi Tau­bi­ra a mon­tré qu’un usage plu­ri­mil­lé­naire, anté­rieur même à la consti­tu­tion de la cité antique, était sans auto­ri­té face à une loi adop­tée par un vote à main levée. À par­tir du moment où ne s’impose aucune norme objec­tive, exté­rieure, inchan­geable, tout est affaire d’opinion, de mani­pu­la­tion et pour finir de moyens finan­ciers. Les méca­nismes qui ont été mis en œuvre pour faire adop­ter la loi Tau­bi­ra sont ceux qui avaient été action­nés pour faire adop­ter les lois Veil, Pel­le­tier, Rou­dy et Neiertz, qui le seront demain pour léga­li­ser l’euthanasie, les mères por­teuses ou la pro­mo­tion de l’homosexualité dans les écoles. À ces lois de socié­té, il est vain d’opposer la loi natu­relle ou le Déca­logue ; ils n’ont pas de réa­li­té au regard de la démo­cra­tie moderne. La loi du nombre n’y abo­lit pas seule­ment la hié­rar­chie des normes, la supé­rio­ri­té de la Consti­tu­tion sur la loi, elle ne se contente pas de la toute puis­sance tem­po­relle. Elle entend, encore une fois, à l’image d’Adam et Ève, déter­mi­ner elle-même les limites du Bien et du Mal en une sorte d’institutionnalisation du péché ori­gi­nel. Or le tota­li­ta­risme c’est cela.

Com­ment résis­ter à ce nou­veau tota­li­ta­risme ?

À vue humaine, il y a long­temps que ce com­bat paraît per­du. chute_du_mur_de_Berlin.jpgMais l’expérience de la chute du mur de Ber­lin l’a mon­tré : il existe une fra­gi­li­té consti­tu­tive du men­songe, une force intrin­sèque liée à la véri­té. La vague de fond sou­le­vée dans tout le pays par la loi sur le mariage homo­sexuel n’a pas seule­ment sur­pris le gou­ver­ne­ment. Elle nous a stu­pé­faits nous-mêmes. La force tran­quille des mani­fes­tants, face au men­songe d’État, à la dif­fa­ma­tion, aux vio­lences poli­cières, aux gardes à vue injus­ti­fiées et aux pour­suites judi­ciaires, a trans­for­mé l’adoption de la loi en défaite pour ses propres par­ti­sans. Sans doute, la contes­ta­tion du pro­jet de loi n’est-elle pas elle-même exempte de divi­sions ni d’ambiguïtés, mar­quée par l’imperfection de toutes les choses humaines ; elle s’est ache­vée sur un échec, puisque la loi est entrée en vigueur. Reste que l’espoir a chan­gé de camp. La course à la déca­dence a ces­sé de paraître irré­sis­tible.

La France catho­lique (puisque, en dépit des habi­le­tés tac­tiques et des pru­dences de lan­gages, c’est bien elle qui mani­feste dans la rue) a mon­tré qu’elle n’est pas morte, comme l’établissement média­ti­co-poli­tique, qui vit en cir­cuit fer­mé, se l’imaginait. Contre l’idée que cette réforme était irré­sis­tible et consti­tuait un nou­veau maillon d’une chaîne conti­nue de pro­grès, la contes­ta­tion a réveillé avec elle les forces vives du pays réel. Elle a ouvert les yeux de ceux qui n’avaient pas su voir vers quelle déca­dence nous condui­sait l’institutionnalisation des uto­pies soixante-hui­tardes et la tyran­nie des idées liber­taires. Elle a for­mé au com­bat poli­tique toute une nou­velle géné­ra­tion à qui il appar­tient désor­mais de prendre la relève. veilleurs_gazes_26_mai_2013.jpgElle a fait décou­vrir à ces futures élites nées des JMJ et des mou­ve­ments tra­di­tion­nels, nour­ries par l’enseignement de Benoît XVI, libé­rées de tout com­plexe par l’affolement d’un gou­ver­ne­ment qui a véri­ta­ble­ment paru, dans cette affaire, perdre ses nerfs, à quel point l’héritage dont nous sommes les dépo­si­taires avait été dila­pi­dé par leurs aînés et com­ment la moder­ni­té nous emmène aux anti­podes de la socié­té à laquelle ils aspirent. Il nous reste à pro­lon­ger ce magni­fique sur­saut, cet étrange prin­temps fran­çais, par une recon­quête cultu­relle du ter­rain qui a été per­du depuis plus de qua­rante ans. De cette recon­quête, bien malin qui pour­rait aujourd’hui des­si­ner pré­ci­sé­ment les contours. Elle n’obéira à aucun plan pré­con­çu et sera néces­sai­re­ment mul­ti­forme (les efforts sym­pa­thiques pour l’organiser me paraissent voués à l’échec : il faut aban­don­ner ce néo-kan­tisme qui nous conduit trop sou­vent à vou­loir réduire la réac­tion vitale que nous appe­lons de nos vœux à un modèle unique, le nôtre autant que pos­sible, pour apprendre à accep­ter la diver­si­té des talents, des approches et des stra­té­gies). Elle pas­se­ra, quoi qu’il en soit, me semble-t-il, par un réap­pren­tis­sage des fon­da­men­taux, par l’amour du Beau, du Bien, du Vrai. Par une réforme intel­lec­tuelle et morale visant à nous pré­pa­rer à un com­bat où il fau­dra se battre avec cou­rage dans les tri­bu­la­tions du siècle en gar­dant au cœur la convic­tion que la Véri­té, seule, nous ren­dra libres.

(1) La Démo­cra­tie peut-elle deve­nir tota­li­taire ?, Contre­temps, 380 pages, 22 euros (27,00 € fran­co)