Nicolas Sarkozy, la France, les religions.

A l’occasion de son intro­ni­sa­tion comme cha­noine d’honneur de la basi­lique Saint-Jean de
Latran, le pré­sident Sar­ko­zy a pro­non­cé le 20 décembre der­nier un dis­cours, qui a fait
beau­coup de bruit, sur sa concep­tion de la laï­ci­té et le rôle des reli­gions dans la socié­té. Tout
le monde a obser­vé, pour le déplo­rer ou s’en réjouir, le chan­ge­ment de ton avec les pro­pos de
son pré­dé­ces­seur.

Nico­las Sar­ko­zy semble, comme il l’a été durant sa cam­pagne élec­to­rale, libé­ré, du moins en
paroles, d’un cer­tain nombre de tabous du poli­ti­que­ment cor­rect. Ain­si dans ce dis­cours, il
affirme crâ­ne­ment : « Les racines de la France sont essen­tiel­le­ment chré­tiennes ». Ses pro­pos
pour illus­trer ce que la France a appor­té au chris­tia­nisme sont d’un lyrisme inha­bi­tuel qui
nous ren­voie à son dis­cours élec­to­ral du 24 avril 2007 à Rouen sur Jeanne d’Arc et la France.
Contre la laï­ci­té dite de com­bat le pré­sident de la Répu­blique n’hésite pas à noter « Les
souf­frances que la mise en œuvre de la laï­ci­té a pro­vo­quées », et à décla­rer : « L’interprétation
de la loi de 1905 comme un texte de liber­té, de tolé­rance, de neu­tra­li­té est en par­tie une
recons­truc­tion rétros­pec­tive du pas­sé ». Il affirme : « La laï­ci­té ne sau­rait être la néga­tion du
pas­sé. Elle n’a pas le pou­voir de cou­per la France de ses racines chré­tiennes. Elle a ten­té de le
faire. Elle n’aurait pas dû. » Voi­là une repen­tance bien­ve­nue ! Elle est com­plé­tée par la
réflexion sui­vante : « Long­temps la Répu­blique laïque a sous-esti­mé l’importance de
l’aspiration spi­ri­tuelle. » Fai­sant réfé­rence à l’encyclique de Benoît XVI Spe Sal­vi Nico­las
Sar­ko­zy note, cela peut faire sou­rire quand on le regarde vivre, que « Les faci­li­tés maté­rielles,
la fré­né­sie de consom­ma­tion, l’accumulation des biens sou­lignent chaque jour davan­tage
l’aspiration pro­fonde des femmes et des hommes à une dimen­sion qui les dépasse, car moins
que jamais elles ne la comblent. »Il va même jusqu’à affir­mer à pro­pos de la laï­ci­té et de ses
pro­pa­gan­distes : « Dans la trans­mis­sion des valeurs et dans l’apprentissage de la dif­fé­rence
entre le bien et le mal, l’instituteur ne pour­ra jamais rem­pla­cer le pas­teur ou le curé… parce
qu’il lui man­que­ra tou­jours la radi­ca­li­té du sacri­fice de la vie et le cha­risme d’un enga­ge­ment
por­té par l’espérance. »

Nous nous réjouis­sons de ces pro­pos mais faut-il pour autant crier au miracle ? En effet
cer­taines zones d’ombre semblent per­sis­ter.

Après son constat sur les racines chré­tiennes de la France Nico­las Sar­ko­zy s’empresse de
consta­ter que si « Le chris­tia­nisme a beau­coup comp­té pour la France… et la France pour le
chris­tia­nisme… la laï­ci­té est éga­le­ment un fait incon­tour­nable dans notre pays ». La France
chré­tienne semble, pour lui, appar­te­nir au pas­sé : « J’assume plei­ne­ment le pas­sé de la France
et ce lien si par­ti­cu­lier qui a si long­temps uni notre nation à l’Eglise. » Dans son entre­tien du
même jour avec les médias Nico­las Sar­ko­zy observe : « La France pro­fonde, c’était la France
des cam­pagnes il y a 50 ans. Aujourd’hui la France pro­fonde c’est la France des ban­lieues ».
Il remarque : « Les Fran­çais ont des convic­tions, plus diverses qu’autrefois » puis en déduit
« dès lors la laï­ci­té s’affirme comme une néces­si­té et une chance. Elle est deve­nue une
condi­tion de la paix civile. » Mais n’est-ce pas la laï­ci­té qui a créé les condi­tions de cette
diver­si­té de convic­tions et de pra­tiques, sur un même ter­ri­toire, qui rendent le « Vivre
ensemble » effec­ti­ve­ment, par­fois, impos­sible ?
La pen­sée du pré­sident s’avère éga­le­ment confuse en ce qui concerne les rela­tions entre la
Répu­blique et les reli­gions à pro­pos des ques­tions morales. Les pré­li­mi­naires appa­raissent consen­suels : « S’il existe incon­tes­ta­ble­ment une morale humaine indé­pen­dante de la morale
reli­gieuse, la Répu­blique a inté­rêt à ce qu’il existe aus­si une réflexion morale ins­pi­rée de
convic­tions reli­gieuses. » Contre le risque d’arbitraire abso­lu Nico­las Sar­ko­zy note jus­te­ment,
mais au final pau­vre­ment, dans son dis­cours : « La morale laïque risque tou­jours de s’épuiser
ou de se chan­ger en fana­tisme quand elle n’est pas ados­sée à une espé­rance qui comble
l’aspiration à l’infini… Une morale dépour­vue de liens avec la trans­cen­dance est davan­tage
expo­sée aux contin­gences his­to­riques et fina­le­ment à la faci­li­té… Le dan­ger est que le cri­tère
de l’éthique ne soit plus d’essayer de faire ce que l’on doit faire, mais de faire ce que l’on peut
faire. » Le risque est iden­ti­fié mais le seul remède pos­sible qui est l’existence d’une loi
natu­relle, indé­pen­dante des hommes et des évé­ne­ments, n’effleure pas l’esprit pré­si­den­tiel.
Seules les reli­gions détiennent la clé du bien et du mal car elles seules détiennent la véri­té sur
la véri­table nature de l’homme. Mal­heu­reu­se­ment, pour l’état laïc, leurs concep­tions du bien
et du mal peuvent consi­dé­ra­ble­ment varier. La poly­ga­mie est com­mune en terre d’Islam et
exclue en chré­tien­té. La loi civile devra bien faire un choix. La laï­ci­té qui se veut au-delà du
bien et du mal risque sur­tout de mécon­ten­ter tous les croyants. En effet elle n’est pas le plus
petit com­mun déno­mi­na­teur pour vivre ensemble, elle est en soi (même « posi­tive ») une
reli­gion exclu­sive des autres, comme nous avons cher­ché à le démon­trer dans notre ouvrage :
« Le piège de la laï­ci­té. » Cela d’autant plus que : « Dans la Répu­blique laïque, l’homme
poli­tique que je suis n’a pas à déci­der en fonc­tion de consi­dé­ra­tions reli­gieuses. »

Pour essayer de com­prendre la pen­sée pré­si­den­tielle il semble néces­saire de reve­nir sur un
livre d’entretiens qu’il avait publié en 2004 au Cerf : La Répu­blique, les reli­gions, l’Espérance. Il écri­vait ain­si : « La reli­gion se pré­oc­cupe de l’essentiel, c’est-à-dire du sens
et du pour­quoi de la vie… Aux reli­gions, le spi­ri­tuel, à la Répu­blique le tem­po­rel. L’équilibre
c’est le devoir d’harmonie entre les deux. »Et plus concrè­te­ment : « La vie spi­ri­tuelle
consti­tue géné­ra­le­ment le sup­port d’engagements humains et phi­lo­so­phiques que la
Répu­blique ne peut pas offrir, elle qui ignore le bien ou le mal. La Répu­blique défend la règle,
la loi sans les rat­ta­cher à un ordre moral. Elle dit ce qui est auto­ri­sé ou ce qui est inter­dit, elle
ne dit pas ce qui est bien ou ce qui est mal. La reli­gion peut en revanche appor­ter cette
dimen­sion. » Sui­vait cette réflexion très chi­ra­quienne : « La loi répu­bli­caine, éla­bo­rée et
appli­quée dans le cadre de l’Etat de droit, est tou­jours supé­rieure à la loi de la reli­gion même
si elles ne sont pas de même nature, l’une garan­tis­sant l’ordre public, l’autre l’ordre moral. »
Les rela­tions entre la Répu­blique et les croyants risquent cepen­dant d’être dif­fi­ciles lorsque
ceux-ci esti­me­ront que les lois civiles imposent un désordre immo­ral, et qu’ils doivent
res­pec­ter, voire faire appli­quer, une loi qu’ils réprouvent en conscience.

La reli­gion, mal­gré son éty­mo­lo­gie : reli­gare, relier, n’est pas pour le pré­sident de la
Répu­blique l’établissement d’un lien avec la divi­ni­té mais « Le besoin consub­stan­tiel à
l’existence humaine d’espérer. »Dans cette optique cha­cun, adhère à la reli­gion qui répond le
mieux à ses besoins d’espérer et la recherche du « Vrai Dieu » est inutile, car au final peut
importe qu’il existe ou pas. D’ailleurs, Nico­las Sar­ko­zy traite beau­coup de la reli­gion sans
qua­si­ment jamais par­ler de Dieu (pas une fois nom­mé dans le dis­cours du 22 décembre, ni
dans l’entretien du même jour aux médias du Vati­can, qua­si­ment pas­sé sous silence dans les
172 pages de La Répu­blique, les reli­gions, l’Espérance ).

Sans recon­nais­sance d’un ordre natu­rel ni cri­tères de dis­tinc­tion du bien et du mal, com­ment
orga­ni­ser la socié­té, en dehors d’un « dégoû­tant empi­risme » pour reprendre l’expression de
Ber­na­nos, qu’a peut-être lu notre pré­sident, puisque le matin même il avait remis à Benoît XVI, en cadeau, deux édi­tions ori­gi­nales de Ber­na­nos : La joie et L’imposture ? Tout
un pro­gramme, ont per­si­flé cer­tains… Le rela­ti­visme reli­gieux est donc de règle avec
cepen­dant une pré­fé­rence pour l’islam. Dans son livre Nico­las Sar­ko­zy avait déplo­ré
l’absence de l’Eglise dans les villes nou­velles et les quar­tiers : « J’aimerais bien que leurs
dis­cours (ceux des imams) croisent plus sou­vent celui de curés dyna­miques, les­quels ne sont
pas assez nom­breux sur le ter­rain, dans les villes nou­velles et les quar­tiers. »

Comme pour Napo­léon la reli­gion est pour Nico­las Sar­ko­zy un fac­teur d’ordre et de sta­bi­li­té
sociale. L’Eglise catho­lique ayant aban­don­né une par­tie du ter­rain le pré­sident va se tour­ner
vers l’islam avec au cœur une autre convic­tion : « Dans une Répu­blique, les droits des
citoyens ne sau­raient varier en fonc­tion de l’ancienneté de leur ins­tal­la­tion. En période de
rat­tra­page, il peut y avoir des amé­na­ge­ments… L’égalité répu­bli­caine, c’est don­ner à cha­cun
en fonc­tion de ses dif­fi­cul­tés. » L’ancien ministre de l’intérieur sera donc à la fois l’homme de
la dis­cri­mi­na­tion posi­tive et du toi­let­tage de la loi de 1905 dans un sens plus favo­rable à
l’islam. Ain­si qu’il l’écrivait « Je ne suis pas très sen­sible à la sanc­ti­fi­ca­tion des lieux » ce qui
laisse pré­voir des faci­li­tés pour la mise à dis­po­si­tion d’églises désaf­fec­tées au béné­fice de
com­mu­nau­tés musul­manes en manque de lieux de culte. Cela ne devrait pas lui atti­rer les
foudres de l’épiscopat catho­lique tou­jours prêt à « dépan­ner » schis­ma­tiques, héré­tiques ou
infi­dèles à condi­tion, comme le démontre la lamen­table affaire d’Amiens, que ne soit pas
célé­brée la messe catho­lique selon la forme extra­or­di­naire du rite romain.

Pour reprendre une expres­sion connue, Nico­las Sar­ko­zy pose de bonnes ques­tions mais y
apporte de mau­vaises réponses par absence totale de pié­té filiale vis à vis de la France et par
ce qu’il est empê­tré dans de faux prin­cipes qui sté­ri­lisent ce que ses pro­pos ont de bon.

Au final, Nico­las Sar­ko­zy se veut sans doute bien­veillant vis-à-vis de l’Eglise mais il ne peut
pas com­prendre. Où l’aurait-il enten­du ? Qui lui aurait prê­ché que l’ambition de l’Eglise n’est
pas de mêler sa voix au concert du rela­ti­visme ambiant ? Dans ce règne du rela­ti­visme abso­lu
et de l’incohérence intel­lec­tuelle totale, le même homme peut louer les racines chré­tiennes de
la France et pro­mou­voir l’IVG médi­ca­men­teuse ou le mariage homo­sexuel. Ce à quoi nous ne
sommes pas habi­tués dans le dis­cours pré­si­den­tiel c’est à ne pas nous faire insul­ter. Ce regain
de consi­dé­ra­tion ne doit cepen­dant pas nous aveu­gler même si nous ne pou­vons pas ne pas
être émus d’entendre le pré­sident de la Répu­blique conclure son exorde par de vigou­reux
pro­pos emprun­tés à l’auteur de La grande peur des bien-pen­sants et tant de fois rap­pe­lés lors
de nos Uni­ver­si­tés d’été : « L’optimisme est une fausse espé­rance à l’usage des lâches…
L’espérance est une ver­tu, une déter­mi­na­tion héroïque de l’âme. La plus haute forme de
l’espérance, c’est le déses­poir sur­mon­té. »

Nous retien­drons enfin la demande pré­si­den­tielle : « La France a besoin de catho­liques
convain­cus qui ne craignent pas d’affirmer ce qu’ils sont et ce en quoi ils croient… la France
a besoin de catho­liques heu­reux qui témoignent de leur espé­rance. »

Il nous est agréable de faire nôtres, sans arrières pen­sées, les demandes du pre­mier magis­trat
de France ! Goû­tons cet ins­tant de bon­heur. Ils sont bien rares !

Jean-Pierre Mau­gendre, Pré­sident de Renais­sance Catho­lique

Orien­ta­tions biblio­gra­phiques :

 Une civi­li­sa­tion bles­sée au cœur, Jean Madi­ran, 109 pages, 13 €

 Le piège de la laï­ci­té, Renais­sance Catho­lique-Publi­ca­tions, 363 pages, 20 €