Ni parité. Ni diversité. Ni laïcité.

Le solen­nel et émou­vant hom­mage natio­nal ren­du le 19 juillet der­nier en l’église Saint-Louis, puis dans la cour d’honneur des Inva­lides, à sept mili­taires fran­çais tués en Afgha­nis­tan s’est révé­lé de bout en bout tota­le­ment incor­rect, du moins selon les canons de la bien-pen­sance contem­po­raine.

Ni parité.

En effet, à l’heure de la pari­té légis­la­ti­ve­ment obli­ga­toire, les sept vic­times étaient tous des hommes. Into­lé­rable atteinte à l’égalité homme-femme dont per­sonne, fort jus­te­ment, ne s’est plaint. Cha­cun ima­gine que l’émotion eût été encore plus vive si une des vic­times avait été une jeune femme, peut-être déjà maman. Quoiqu’en pensent et disent les idéo­logues, si l’homme peut être contraint à don­ner la mort le rôle, irrem­pla­çable, de la femme est de don­ner la vie. On peut pen­ser que lors de sa récente mis­sion en Afgha­nis­tan, pour amé­lio­rer la sécu­ri­té de nos forces, le géné­ral Iras­tor­za, chef d’État-Major de l’Armée de Terre, a dû insis­ter sur la néces­si­té et les moyens de limi­ter les pertes humaines notam­ment celles sus­cep­tibles d’affecter le per­son­nel fémi­nin. En octobre der­nier le Quo­ti­dien du méde­cin  trai­tait des dif­fi­cul­tés que pose la fémi­ni­sa­tion de la méde­cine mili­taire. Par exemple de nom­breuses femmes méde­cins mili­taires, peut être jeunes mamans, sont plus que réti­centes à par­tir six mois en Afgha­nis­tan. Ce n’est donc pas un hasard si les femmes ne repré­sentent que 5% des effec­tifs enga­gés sur ce théâtre loin­tain. Anne Lau­ver­geon ne semble pas s’être indi­gnée du fait que la sécu­ri­sa­tion des mines d’uranium, exploi­tées par Are­va au Gabon ou au Niger, soit majo­ri­tai­re­ment assu­rée par des « mâles blancs »…A l’heure du plus grand péril la nature reprend ses droits et l’accomplissement de la mis­sion devient l’objectif prio­ri­taire. Ce n’est alors en rien nier l’allant, le cou­rage, le pro­fes­sion­na­lisme ou le dévoue­ment des per­son­nels mili­taires fémi­nins, c’est prendre en compte des don­nées phy­siques et psy­cho­lo­giques tout sim­ple­ment natu­relles et la com­plé­men­ta­ri­té des voca­tions. A cet égard le témoi­gnage de Gene­viève de Galard dans son émou­vante auto­bio­gra­phie Une femme à Dien Bien Phu est très éclai­rant. Aux légion­naires et aux para­chu­tistes la défense des points d’appui aux noms si déli­ca­te­ment fémi­nins : Isa­belle, Éliane, Huguette… à Gene­viève de Galard l’aide aux bles­sés non­obs­tant sa fonc­tion d’origine de convoyeuse de l’air.

Ni diversité.

Comme si cela ne suf­fi­sait pas les sept mili­taires hono­rés étaient tous, disons de type cau­ca­sien et dotés de noms patro­ny­miques fleu­rant bon notre ter­roir de France : Gau­vin, Gué­niat, Mar­sol… Il s’agit là encore d’un fait. Si la diver­si­té a pris sa place, voire toute la place, dans l’équipe de France de foot­ball elle semble se mani­fes­ter de manière plus dis­crète dans nos forces armées. Notons cepen­dant que par­mi les 70 morts en Afgha­nis­tan on dénombre neuf tués ori­gi­naires de nos DOM-TOM, donc, quelle que soit la cou­leur de leur peau, aus­si fran­çais que Dupont ou Ker­don­cuf, cinq légion­naires d’origine slave, fran­çais par le sang ver­sé, et un mili­taire d’origine séné­ga­laise.

Mon­sei­gneur Ravel, évêque aux Armées, dans sa belle homé­lie a évo­qué la fier­té Quand notre équipe natio­nale triomphe sur les stades. Mais nos joueurs n’y risquent que leur répu­ta­tion  et on pour­rait ajou­ter : en espèrent argent, recon­nais­sance et gloire. Quand le risque est de mou­rir pour la France les qua­li­tés phy­siques et ath­lé­tiques des noirs, recon­nues offi­ciel­le­ment par la Fédé­ra­tion Fran­çaise de Foot­ball, semblent moins mises en avant.

Un bon signe d’intégration des popu­la­tions, étran­gères à notre his­toire et à notre civi­li­sa­tion, mais ins­tal­lées dura­ble­ment sur notre sol, serait la pré­sence par­mi nos pro­bables pro­chains morts en opex, ce qu’à Dieu ne plaise, au fond de la val­lée de la Kapi­sa ou ailleurs de jeunes aux noms exo­tiques qui auront accep­té de faire à la France le sacri­fice de leur vie non­obs­tant qu’il existe, tous les témoi­gnages opé­ra­tion­nels le confirment, des sous-offi­ciers et des sol­dats d’origine magh­ré­bine au com­por­te­ment exem­plaire, ani­més par un véri­table patrio­tisme au ser­vice de leur nou­velle patrie. Le déli­te­ment de l’école, publique ou pri­vée, et la crise lar­vée qui ronge l’Église catho­lique depuis cin­quante ans font que l’armée reste le creu­set d’intégration pri­vi­lé­gié au sein duquel existe une véri­table cohé­sion, au ser­vice de la France, quelle que soient la race et la culture d’origine de ses membres. Il faut, à cet égard, espé­rer que la mal­heu­reuse muti­ne­rie à bord du porte-avions Foch en 1999 d’une tren­taine de jeunes fran­çais d’origine magh­ré­bine mécon­tents de la mis­sion qu’ils accom­plis­saient au large du Koso­vo res­te­ra un acte iso­lé.

Ni laïcité.

Ultime atteinte au poli­ti­que­ment cor­rect le ser­vice reli­gieux, pré­si­dé par mon­sei­gneur Ravel, évêque catho­lique aux Armées en la cathé­drale Saint Louis des Inva­lides. Il n’y eut là ni messe, ce qui vaut sans doute mieux, ni ser­vice œcu­mé­nique ni « géli­nettes » lar­moyantes mais une céré­mo­nie digne por­tée par le chant de l’introït de la messe des morts, Requiem aeter­nam dona eis domine, et un prône épis­co­pal exal­tant le ser­vice de la France. C’est dans le Christ res­sus­ci­té que le pré­lat trou­va la source d’une espé­rance qui ne trompe pas.

Pen­dant une heure c’est d’une autre France que celle dans laquelle nous (sur)vivons quo­ti­dien­ne­ment qu’il nous a été par­lé. Des mots média­ti­que­ment oubliés, incon­nus igno­rés ont refait sur­face. Des valeurs intel­lec­tuel­le­ment mépri­sées, bafouées, ridi­cu­li­sées ont été exal­tées.

Mon­sei­gneur Ravel a ain­si oppor­tu­né­ment rap­pe­lé : Être mili­taire, c’est avant tout ne plus s’appartenir ni même appar­te­nir à sa propre famille…c’est appar­te­nir à la nation…nous appar­te­nons à la patrie plus qu’à nos proches. Sans relan­cer le débat ini­tié par Jean de Vigue­rie sur Les deux patries cette affir­ma­tion bat en brèche deux opi­nions lar­ge­ment répan­dues :

  • l’individualisme hédo­niste qui fait de l’homme la mesure de toute chose
  • le com­mu­nau­ta­risme musul­man qui fait de l’Oumma, la com­mu­nau­té musul­mane, la seule com­mu­nau­té de réfé­rence.
    Elle éta­blit, enfin, un lien entre la voca­tion mili­taire et la voca­tion sacer­do­tale car le prêtre, lui non plus, ne s’appartient plus. Alter Chris­tus, il est ain­si, pour l’éternité, un autre Christ tout don­né aux âmes et à Dieu.

Quant à Mou­rir pour la France, ailleurs qu’en France selon l’expression de mon­sei­gneur Ravel toute notre his­toire est la mani­fes­ta­tion de cette évi­dence : la voca­tion uni­ver­selle et mis­sion­naire de la France fait qu’il n’est pas un arpent de notre pla­nète qui n’ait été fécon­dé par le sang des fils de France, fils de France par le sang reçu ou par le sang ver­sé. Il man­quait l’Afghanistan à la liste, voi­là qui est chose faite. Quant au bien-fon­dé de ces expé­di­tions loin­taines elles sont de la res­pon­sa­bi­li­té de l’autorité poli­tique et ce n’est pas d’aujourd’hui que cer­tains sacri­fices mili­taires peuvent paraître humai­ne­ment bien inutiles, pen­sons par exemple à la guerre de Suc­ces­sion d’Autriche qui s’achève par le trai­té d’Aix la Cha­pelle en 1748, sans aucun avan­tage pour notre pays, ou à l’expédition du Mexique de 1861 à 1867. Un jeune offi­cier fran­çais, exi­lé volon­taire au cœur du désert mau­ri­ta­nien en des Terres de soleil et de som­meil, livrait il y a plus d’un siècle la clé de la fécon­di­té de tous les sacri­fices mili­taires, appa­rem­ment inutiles : Si nous croyons à la ver­tu du sang répan­du au cal­vaire, com­ment ne croi­rions-nous pas, d’une manière ana­logue, à la ver­tu du sang répan­du pour la patrie ? La ver­tu de ce sang-là est aus­si cer­taine dans l’ordre natu­rel que la ver­tu de l’autre dans l’ordre sur­na­tu­rel. Oui, nous savons que le sang des hos­ties offertes à la patrie nous puri­fie. Nous savons qu’il puri­fie la France, que toute ver­tu vient de lui, que sa ver­tu est infi­nie, que toute patrie ne vit que de sa ver­tu. Ernest Psi­cha­ri. La mort d’un sol­dat, quelles que soient les cir­cons­tances et le contexte a tou­jours une très grande valeur qui est celle du sacri­fice, du latin sacrum facere : éty­mo­lo­gi­que­ment faire du sacré. Le reste est lit­té­ra­ture.

Nico­las Sar­ko­zy a, quant à lui, exal­té Le devoir, la dis­ci­pline, la fidé­li­té (sic), le cou­rage, l’honneur, la patrie. Lyrique le pré­sident de la Répu­blique a don­né en exemple le sacri­fice des mili­taires morts pour la grande cause des peuples libres qui ont payé leur liber­té avec le sang de leurs sol­dats. La ques­tion logique est de savoir si ces sol­dats sont « Morts pour la France ou Pour la liber­té ce qui n’est pas exac­te­ment la même chose et consti­tue peut-être un pro­gramme, très Révo­lu­tion Fran­çaise et Volon­taires de l’An deux, un peu au-des­sus de nos moyens actuels. Dans l’esprit du pré­sident de la Répu­blique le pacte mul­ti­sé­cu­laire entre la France et la liber­té du monde semble rendre les deux termes inter­chan­geables. Nous retien­drons in fine ce bel éloge : Sol­dats qui êtes morts pour la France, pour accom­plir la mis­sion qu’elle vous avait confiée…vous êtes le visage dans lequel la France recon­naît ses plus belles valeurs humaines.Il y a trente ans déjà…Jean Madi­ran en juin 1978, au len­de­main de l’opération de Kol­ve­zi, obser­vait : Nous en avons donc encore, bien que l’on ait poli­ti­que­ment tout fait pour n’en plus avoir…la France dis­pose, en petit nombre, mais elle dis­pose encore de cette sorte de sol­dats. Ils sont dis­po­nibles en permanence…A tout ins­tant ils sont prêts à se faire tuer n’importe où dans le monde et pour­quoi ? Pour la France…Ils sont dans une voca­tion dont nulle part on ne parle plus avec hon­neur ou même avec ami­tié : ni à l’école ni à la télévision…les ver­tus mili­taires existent encore chez quelques uns…Il faut néan­moins, comme toutes les autres ver­tus, que les ver­tus mili­taires soient culti­vées, qu’elles soient exer­cées avec patience et éner­gie, qu’elles soient encou­ra­gées et hono­rées : il le faut sous peine de les voir s’anémier ou même dis­pa­raître. Il le faut mais l’Etat ne s’occupe nulle part de le faire au niveau déci­sif : au niveau « cultu­rel », celui qui forme les intel­li­gences, les consciences, les sen­si­bi­li­tés. L’Etat ne le fait ni dans ses écoles ni dans ses uni­ver­si­tés, ni dans ses dis­cours à la nation. S’il sur­vit en France des ver­tus mili­taires tou­jours prêtes au ser­vice de la com­mu­nau­té par le sacri­fice de la vie, cela résulte en somme de l’initiative pri­vée, point de l’initiative publique, démo­cra­tique et libé­rale avan­cée ; cela résulte de l’initiative, de plus en plus mar­gi­na­li­sée, de quelques familles, de deux ou trois écoles, de l’âme har­die de quelques farouches gar­çons en qui brûle sour­de­ment la flamme de la pié­té natio­nale. En trente ans ces lignes n’ont pas pris une ride. Signe d’espérance cepen­dant : grâce aux écoles hors-contrat de gar­çons, créées depuis trente ans à l’initiative de familles, par la Fra­ter­ni­té Saint Pie X, d’autres com­mu­nau­tés reli­gieuses ou des asso­cia­tions de laïcs le nombre des éta­blis­se­ments sco­laires où brûle sour­de­ment la flamme de la pié­té natio­nale s’est consi­dé­ra­ble­ment accru. De plus, bien des écoles de jeunes filles, diri­gées en par­ti­cu­lier par des reli­gieuses domi­ni­caines ensei­gnantes, sont dévo­rées, au moins aus­si ardem­ment que leurs homo­logues mas­cu­lines, de ce même feu de la pié­té natio­nale.

A cet égard, il est frap­pant d’observer comme les cam­pagnes de recru­te­ment de nos forces armées mettent l’accent sur l’accomplissement de soi, l’esprit d’équipe, l’entraide… sem­blant négli­ger la notion de ser­vice ou de patrie. L’Armée de Terre inter­pelle ain­si les can­di­dats à l’engagement dans ses rangs : Deve­nez-vous-même, ce qui ne veut pas dire grand-chose. Il sera facile de rétor­quer que cela vaut bien le célèbre : Enga­gez-vous, ren­ga­gez-vous. Vous ver­rez du pays. La dif­fé­rence est que les rap­ports à la patrie d’une part et à la mort d’autre part ont consi­dé­ra­ble­ment évo­lué, sans oublier de men­tion­ner le rôle des jeux de guerre vir­tuels sur inter­net. Qui a conscience aujourd’hui que choi­sir la car­rière mili­taire c’est accep­ter de ne plus s’appartenir ? Cette incons­cience n’est-elle pas à l’origine de nom­breuses dés­illu­sions ?

Charles Maur­ras qua­li­fiait l’Église de : temple des défi­ni­tions du devoir ; de manière ana­lo­gique l’Armée fran­çaise reste cer­tai­ne­ment un lieu pri­vi­lé­gié, et bien iso­lé, de l’éducation du devoir. Hier comme aujourd’hui notre pays ne pour­ra per­du­rer dans l’être et renouer avec sa voca­tion et son des­tin que si un nombre suf­fi­sant de per­sonnes s’approprie et vit plei­ne­ment la belle devise d’un de nos plus valeu­reux offi­ciers : le géné­ral Maxime Wey­gand : J’ai choi­si, je me suis impo­sé une dis­ci­pline : ser­vir qui peut être expli­ci­tée par ce com­men­taire du maré­chal de La Tour d’Auvergne : Ser­vir, c’est-à-dire dans un monde où tous reven­diquent, don­ner sans attendre de contre­par­tie.

Jean-Pierre Mau­gendre

Pré­sident de Renais­sance Catho­lique

École Navale (1976)

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