Naissance d’une nation : Clovis et les principes fondateurs de l’identité française

Confé­ren­cier et jour­na­liste, Hilaire de Cré­miers est un spé­cia­liste de Charles Maur­ras. Il a don­né des cycles de confé­rences dont on peut se pro­cu­rer les enre­gis­tre­ments, sur Le Che­min de Para­dis et les poé­sies de Maur­ras. Il a mon­tré que ces œuvres mys­té­rieuses portent un code sym­bo­lique qui donne un sens d’une pro­fon­deur insoupà§onnable à  l’œuvre du maître du natio­na­lisme franà§ais.


“Spes uni­ca rerum, Arverne”. “Arverne, unique espoir de l’ordre du monde” ! Arverne, c’est-à-dire Auver­gnat, autre­ment dit Gau­lois.

“Unique espoir du monde” ! Nous sommes en l’an 455. La dynas­tie Théo­do­sio-valen­ti­nienne vient de finir avec le meurtre de Valen­ti­nien III dans le stupre et dans le sang. Encore un empe­reur assas­si­né ! Et non sans motifs. Les Bar­bares, ins­tal­lés dans l’Empire sous le titre de fédé­rés, en prennent à leur aise avec les trai­tés d’alliance, les fœde­ra, qui les lient en prin­cipe à la puis­sance impé­riale. Ils se consti­tuent en royaumes indé­pen­dants dans les pro­vinces des Gaules, notam­ment les Wisi­goths en Aqui­taine, les Bur­gondes en Sapau­die, entre le Rhône et les Alpes. Ils pro­fitent de la moindre occa­sion pour s’étendre. Et puis voi­là que Gen­sé­ric, à la tête de ses Van­dales qui conquièrent et ravagent la Médi­ter­ra­née et ses pour­tours, a fait le sac de Rome. Quinze jours durant ! Il entasse des dépouilles colos­sales en pour­sui­vant ses bri­gan­dages. Ce n’est pas le pre­mier sac de Rome depuis 410, ni le der­nier !

Rome n’est plus rien : le patrice qui lui tenait lieu d’empereur, Petro­nius Maxi­mus, est lapi­dé par les Romains eux-mêmes. Que reste-t-il du vieil ordre romain ? Eh bien, mal­gré tout, la Gaule. Il y a un peuple gal­lo-romain, il y a une aris­to­cra­tie gau­loise et qui se sait romaine. Elle se sent atta­chée à Rome, à l’ordre civi­li­sé, comme elle se sent atta­chée à sa terre qu’elle aime, romaine et gau­loise.

Alors, pour­quoi pas un empe­reur gau­lois ? Une idée mûrit chez quelques-uns : la Gaule va sau­ver Rome. Et comme l’amplification ora­toire est de mode dans les écoles de rhé­to­rique et sur­tout chez les Gau­lois, l’idée se hausse : “La Gaule va don­ner à Rome un nou­veau Tra­jan” ! Ain­si s’exprime Sidoine Apol­li­naire, au nom de la Gaule. Né à Lyon vers 431, il est de bonne noblesse gal­lo-romaine. Son père et son grand-père exer­cèrent la charge de pré­fet du pré­toire des Gaules. Il a vingt-cinq ans et il est poète. C’est lui qui s’écrie : “Spes uni­ca rerum, Arverne” ! A qui s’adresse-t-il ? Quel est cet Auver­gnat, ce futur Tra­jan ? Son propre beau-père : Fla­vius Epar­chius Avi­tus, qui a exer­cé lui aus­si la charge de pré­fet du pré­toire des Gaules et qui en est main­te­nant “magis­ter mili­tum”, maître de la milice, chef des armées en Gaule, per Gal­lias.

Avi­tus, de famille de haute noblesse arverne, s’impose. N’a-t-il pas repous­sé aux fron­tières les nou­veaux enva­his­seurs : Saxons, Huns, Ala­mans, Francs Rhé­nans ? N’a-t-il pas col­ma­té les brèches ? N’a-t-il pas ren­du la jus­tice en Gaule ? Assu­ré la sécu­ri­té ? Et sur­tout, n’est-il pas influent sur la cour wisi­go­thique de Tou­louse ? Théo­do­ric, le roi Wisi­goth, n’a-t-il pas appris naguère de sa bouche même, mot à mot, les poèmes de Vir­gile ? Il civi­lise les Bar­bares et il les ramène à leurs devoirs de fidé­li­té romaine. Lui, le gal­lo-romain, il fait l’œuvre de Rome. D’ailleurs, le roi bar­bare n’a-t-il pas souf­flé lui-même à l’oreille d’Avitus ce pro­jet d’assumer le sou­ve­rain prin­ci­pat ? “Tibi pareat orbis, ne per­eat”, que le monde t’obéisse s’il ne veut pas périr. Ces Bar­bares, ins­tal­lés dans cette plai­sante Gaule, n’ont-ils pas eux-mêmes inté­rêt à main­te­nir l’ordre romain ? Ne l’ont-ils pas prou­vé, il y a quatre ans, en 451, quand ils se sont retrou­vés tous unis der­rière Aetius pour écra­ser les Huns, les Mon­gols, les nou­veaux arri­vants ? Mais il n’y a plus d’Aetius, lui-même d’ailleurs Hun par son père ; il a été assas­si­né et par l’empereur romain lui-même, Valen­ti­nien. Il y a Avi­tus, ce bon Auver­gnat. Alors oui, c’est déci­dé, la Gaule unie va sau­ver Rome.

Toute la noblesse des Gaules accourt au nom d’Avitus. Sidoine les décrit, ces séna­teurs gal­lo-romains, “ceux qui dominent les rochers nei­geux des Alpes Cot­tiennes, ceux qui habitent les régions si diverses que baignent la Médi­ter­ra­née et le Rhin, ceux enfin que la longue chaîne des Pyré­nées sépare du dio­cèse d’Espagne”. Les voi­là ras­sem­blés à Beau­caire. Ils dési­gnent Avi­tus qui en Arles est accla­mé empe­reur, devant les troupes, revê­tu des insignes impé­riaux et du col­lier gau­lois, le fameux torque à deux boules. Voi­là, Rome et la Gaule sont sau­vées.

Sidoine suit son beau-père à Rome ; il en pro­nonce le pané­gy­rique devant le Sénat : “Spes uni­ca rerum, Arverne”. Rome, il faut sau­ver Rome et la roma­ni­té. Sidoine fait par­ler la Ville éter­nelle dans une longue pro­so­po­pée. Elle appelle le ciel à son secours, elle veut retrou­ver sa force ori­gi­nelle : “Mea redde prin­ci­pia”, rends-moi mes ori­gines, rends-moi mes enfances, s’écrie-t-elle. Elle n’a plus de fron­tières : “Nec limes nunc ipsa mihi”, et main­te­nant je ne suis plus moi-même pour moi-même une fron­tière.

Avitus2002.jpgRome est-elle encore une réa­li­té poli­tique, un pro­jet poli­tique ? C’est toute la ques­tion. Déses­poir, angoisse, “inter clades ac fune­ra mun­di” au milieu des désastres et des funé­railles du monde. Mais Jupi­ter répond par la bouche de Sidoine : “il est une terre qui s’enorgueillit d’être de même sang que les Latins, une terre illus­trée par des héros, à laquelle la nature, la bien­fai­sante créa­trice de toutes choses, n’a pas don­né d’égale”, elle est incom­pa­rable, elle est d’une si géné­reuse fécon­di­té !

C’est donc à la Gaule d’envoyer un vain­queur : “Tu, Gal­lia, mit­tas qui vin­cat”, car “c’est ici que se trouve aujourd’hui la tête de l’Empire”. “Si vous êtes le maître, je serai libre : Si domi­nus fis, liber ero”. On a trop cru, à mon avis, sur la foi de cette parole mise dans la bouche du Gal­lo-romain à l’expression d’une volon­té de séces­sion de la Gaule. A ce moment-là, non. En tout cas, ce n’est abso­lu­ment pas le sens du texte : il s’agit d’une exal­ta­tion, certes exa­gé­rée, de la Gaule. “La Gaule, dit Sidoine, c’est du monde qu’elle aurait pu s’emparer si elle avait com­bat­tu pour son propre compte”. Vani­té, ou juste fier­té, comme on vou­dra, du Gal­lo-romain, mais dans son esprit, la Gaule vient au secours de Rome. Il s’agit de sau­ver la roma­ni­té et le monde civi­li­sé. Ce n’est pas pour rien que Sidoine a été appe­lé le der­nier des Romains. “Spes uni­ca rerum, Arverne”. Si Rome n’est pas sau­vée par la Gaule, alors c’est la fin du monde ; la bar­ba­rie triom­phe­ra. C’est le thème du pané­gy­rique.

Le poète aura droit à sa sta­tue de bronze sur le forum de Tra­jan, à côté de Clau­dien et de Mero­baude ; Clau­dien, poète offi­ciel de la gran­deur romaine, Mero­baude qui était un géné­ral franc tel­le­ment roma­ni­sé qu’après avoir manié la fran­cisque, il maniait le vers latin pour la défense et l’exaltation de Rome.

Oh certes, le pané­gy­rique de Sidoine se res­sent du style offi­ciel, et du style offi­ciel du Ve siècle, affec­té et décla­ma­toire, à la recherche per­pé­tuelle de l’effet. La phrase sent l’école de rhé­to­rique. Mais, dès qu’apparaît une pen­sée forte, un sen­ti­ment puis­sant chez Sidoine comme chez tous les autres auteurs de la déca­dence, le latin retrouve sa ver­tu natu­relle : vigueur des for­mules bien mar­te­lées, et aus­si finesse des tour­nures aux équi­libres déli­cats qui font le ravis­se­ment du lec­teur dont l’attention se penche sur ces ter­ribles et sur­tout fas­ti­dieuses périodes de déca­dence. La déca­dence n’est donc pas totale, loin de là ! Il y a dans l’élite encore une réelle culture, un goût de la civi­li­sa­tion. Une lit­té­ra­ture est tou­jours un témoi­gnage.

Mais il est vrai, Sidoine ne voit pas l’avenir. Il met son unique espoir dans le main­tien du pas­sé, et ce pas­sé, il l’a comme rigi­di­fié dans ses for­mules. Il faut avouer que sa mytho­lo­gie, ses évo­ca­tions de l’histoire ne sont plus qu’une froide rhé­to­rique ; il est bien le der­nier des poètes et des pro­sa­teurs de l’antiquité latine.

Cepen­dant, une autre source d’inspiration jaillit, qu’il ne per­çoit pas, du moins pas encore. Alors qu’il gémit sur la bar­ba­rie où s’enfonce le monde, un sur­geon dans le vieux ter­reau cultu­rel de la lati­ni­té va pous­ser, et alors qu’il pleure sur une mort qui lui paraît iné­luc­table, il se pro­duit une nais­sance qui, à très longue échéance, mais il ne le sait pas, accom­pli­ra ses vœux d’homme poli­cé : “l’urbanitas”, la cour­toi­sie qui lui est si chère avec toutes les qua­li­tés qui l’accompagnent, repa­raî­tra, ain­si qu’une pen­sée forte, latine, gau­loise, gal­lo-romaine, fran­çaise. Elles vau­dront mieux que les miè­vre­ries et les entor­tille­ments d’une lit­té­ra­ture à bout d’inspiration.

Pour en être convain­cu, il suf­fit de lire, ne serait-ce que les lettres ou les œuvres des évêques de ces temps trou­blés. Par exemple, les lettres du célèbre neveu de ce même Sidoine, l’évêque Avi­tus de Vienne plus connu sous le nom de saint Avit, por­tant le même patro­nyme que son oncle, l’empereur auver­gnat, ou encore les lettres de Remi, le fameux évêque de Reims.

Au-delà des pro­cé­dés de l’époque, il y a du style, comme on dit. C’est qu’ils ont quelque chose à dire, un mes­sage à faire pas­ser. Ils croient, ils ont des convic­tions, ils aiment, ils ont un pro­jet. Et puis, leur langue est celle qui a façon­né déjà, et qui va façon­ner dans les siècles sui­vants la litur­gie, spé­cia­le­ment la superbe litur­gie gal­li­cane, langue pleine de digni­té, qui ne méprise ni l’ample magni­fi­cence ora­toire, ni le trait acé­ré d’éloquence. A la véri­té, elle est mar­quée par un Esprit de feu, l’Esprit qui ani­mait les œuvres des pre­miers Pères et Doc­teurs de l’Église latine, langue vivante, tendre et brû­lante, qui exprime la foi, qui scande la véri­té dog­ma­tique, qui pré­cise les plus justes finesses de la morale, langue ferme et sub­tile, logique et psy­cho­lo­gique : langue des Ambroise, des Augus­tin et pour res­ter dans cette Gaule qui nous est si chère, langue des Hono­rat et de cet Hilaire de Poi­tiers qui sau­va la foi catho­lique de la Gaule romaine et que Jérôme qua­li­fia de Rhône de l’éloquence latine, “Rho­da­nus elo­quen­tiae lati­nae” ! Langue des For­tu­nat ! Cette langue latine d’Église va se main­te­nir vaille que vaille dans le renou­veau caro­lin­gien, pour rejaillir aux XIe et XIIe siècles en fon­taine vive et pure dans le latin mys­tique d’un saint Ber­nard ou d’un Guillaume de Saint-Thier­ry.

Mais sur­tout la langue vul­gaire, ce latin qui se délite en ces siècles chan­geants dans les milieux popu­laires, ou plus exac­te­ment, dans les ter­ri­toires de l’ancienne Gaule divi­sée, se fraie un pas­sage, va muer dans l’épreuve pour appa­raître en nou­velle jeu­nesse et dans le cours de la même renais­sance du XIIe siècle en lit­té­ra­ture de langue d’oïl, de langue d’oc, dont la vita­li­té d’une fécon­di­té extra­or­di­naire et qua­si­ment indé­fi­nie prou­ve­ra que la vie n’était pas morte, que l’esprit n’avait pas dis­pa­ru. “Omnia renas­cen­tur”, chan­tait déjà le vieil Horace qui savait bien qu’il est dans l’ordre que les semences meurent pour por­ter du fruit.

Mais en 455, ces renais­sances n’apparaissent pas. Sidoine Apol­li­naire est l’interprète de l’angoisse de la Gaule, de la détresse de la roma­ni­té. Il ne voit de salut qu’immédiat. Il a l’œil fixé sur le pré­sent, et comme tou­jours dans un pareil cas, quand on croit voir un salut, alors c’est un enthou­siasme juvé­nile : “Spes uni­ca rerum, Arverne”. Quelle illu­sion ! Ce fut un échec pitoyable. Est-il besoin de le racon­ter ? Cela ne dura pas même un an. Un aven­tu­rier, géné­ral goth, Rici­mer, mit fin à l’expérience. Avi­tus, qui n’était jamais qu’un bon séna­teur et rien de plus, trans­for­mé d’abord en évêque selon l’habitude du temps, périt. Et le peuple gal­lo-romain souf­frit à nou­veau du désordre, de l’insécurité, de l’injustice, du pillage. Et le moyen de ne pas souf­frir quand on se sait une terre bénie et un peuple aimable ? La terre, la Gaule, elle est là, avec ses pro­duc­tions essen­tielles, déjà, céréales, vignobles, le pain, le vin. Oh certes, il y a la bagaude, la révolte pay­sanne en plus de la guerre étran­gère et des luttes intes­tines. La bagaude, bien sûr quand un peuple pay­san est pous­sé à bout, exté­nué ! Elle est ter­rible, la bagaude !

Quel dom­mage, car quelle terre que cette Gaule ! Stra­bon l’avait dit. Sal­vien, le moine, le mora­liste sévère, sur­nom­mé le maître des évêques et qui voit plus loin dans l’avenir que Sidoine, décrit, même encore au milieu de ce Ve siècle, l’Aquitaine comme un pays de cocagne. Ah non, ce n’est pas pour rien que les Wisi­goths s’y sont ins­tal­lés. “L’Aquitaine, écrit-il dans son De guber­na­tione Dei —et il faut entendre l’Aquitaine au sens large du terme— est la mœlle de toutes les Gaules, la source de la com­plète fécon­di­té et pas seule­ment de la fécon­di­té, mais encore du bien-être, de la beau­té, du plai­sir. Tout le pays est tis­sé de vignes, par­se­mé de fleurs pous­sant dans les prés, de champs culti­vés, plan­té d’arbres frui­tiers, embel­li par les bos­quets, arro­sé de sources, entre­cou­pé de fleuves, cou­vert de mois­sons ondoyantes, si bien que les pos­ses­seurs et les maîtres de cette terre semblent avoir déte­nu, moins une par­tie du sol ter­restre qu’une image du para­dis”.

Ausone, un siècle aupa­ra­vant dans ses poé­sies pleines de pré­cio­si­té, ne par­lait pas autre­ment. Il avait chan­té Bor­deaux, et comme il était mon­té jusqu’à Trèves, il avait chan­té les bords de la Moselle. Et les villes des Gaules, comme elles étaient répu­tées ! Tenez : Fron­ton n’avait-il pas nom­mé Reims l’Athènes des Gaules ? Dans ces villes, avaient fleu­ri les écoles de rhé­to­rique de la der­nière lati­ni­té. Et Lutèce ! Lutèce, les empe­reurs des der­niers beaux moments de Rome l’ont aimée. Mon­tant vers Trèves, ou redes­cen­dant de leur garde là-haut sur le Rhin, ils en fai­saient une vil­lé­gia­ture de pré­di­lec­tion. Constance Chlore y avait construit sur la rive gauche de la Seine un palais dont les jar­dins des­cen­daient jusqu’au fleuve. Julien le Grec, hélas apos­tat, Julien aimait sa chère Lutèce, la Seine et ses eaux pures, ses vignes et ses jar­dins. Mais ces villes, cela fai­sait un siècle et demi qu’elles se rétrac­taient dans des rem­parts. Ravages, sac­cages ! Comme on com­prend le cha­grin de Sidoine ! Comme on com­prend aus­si ses illu­sions ! Échec, amer­tume !

Après la dépo­si­tion et l’assassinat d’Avitus, sa chère Lyon est prise et reprise par les Bur­gondes, par les troupes romaines. Lug­du­num, la ville de son enfance, la vieille capi­tale des Gaules, qui était le lien des Gau­lois, le signe de leur uni­té et de leur fidé­li­té à Rome, cette fidé­li­té qu’ils venaient jurer sur l’autel d’Auguste !

La noblesse gal­lo-romaine est obli­gée de par­ta­ger terres et pro­prié­tés. Les Bar­bares s’installent dans sa vil­la de la ban­lieue lyon­naise. Il doit sup­por­ter leur pro­mis­cui­té. Il met encore quelque espoir dans l’Empire, en deux empe­reurs, Majo­rien et, quelques années plus tard, Anthe­mius, pour les­quels il écrit, un peu contraint, des pané­gy­riques. Retour­né à Rome, il y exerce la plus haute charge, pré­fet de la Ville. Le voi­ci patrice. Mais les deux empe­reurs sont assas­si­nés à quelques années de dis­tance par le même aven­tu­rier Rici­mer. Alors, y a-t-il encore un ave­nir dans Rome ?

Heu­reu­se­ment, pour se conso­ler, il a sa magni­fique pro­prié­té sur le bord du lac d’Aydat, Avi­ta­cum, son châ­teau en Auvergne qui lui vient de sa femme, la fille d’Avitus, Papia­nilla, dont il a quatre enfants. Quand il s’y retire, comme il est heu­reux dans son domaine ! Il faut lire sa cor­res­pon­dance. Sa pro­prié­té est superbe, il la décrit avec amour. Il y invite ses amis. Il y a des thermes, des pis­cines mer­veilleuses où les tor­rents des mon­tagnes viennent rou­ler dans des vasques bouillon­nantes. Il joue, il chasse, il pêche. Il passe du bon temps, il ban­quette ; il écrit des petits vers com­pli­qués avec faci­li­té. L’aristocratie gal­lo-romaine pos­sède encore de splen­dides pro­prié­tés que Sidoine dépeint. Rien n’est plus éton­nant que cette vie futile, que cette cor­res­pon­dance fri­vole et pré­cieuse menée dans des années ter­ribles où la face du monde chan­geait. Et cela de la part d’un homme qui n’ignorait rien de la gra­vi­té de la situa­tion et qui la déplo­rait. L’historien ne s’étonne de rien : il en a tou­jours été ain­si à toutes les époques. Il faut bien vivre.

Cepen­dant, tout va mal. Que peut-on faire avec tous ces Bar­bares ? Cette ques­tion, Sidoine se la pose très concrè­te­ment. C’est pour lui une immi­gra­tion-inva­sion. Il n’y a aucun doute, il la res­sent comme telle, bien qu’elle dure, et depuis long­temps. Elle est arri­vée en force, elle pro­gresse ensuite de manière sour­noise pour finir tou­jours en bri­gan­dages ! Les villes flambent, les belles cam­pagnes deviennent des déserts. Et encore, le sud de la Gaule est rela­ti­ve­ment épar­gné par rap­port au nord. Pour se ven­ger de ses humi­lia­tions répé­tées, il reste cette der­nière res­source au civi­li­sé gal­lo-romain : sou­rire en petite com­pa­gnie de ces Bar­bares aux longs che­veux enduits de beurre rance “infun­dens aci­do comam buty­ro” et qui sont “nos maîtres, nos patrons”, dit-il. Ces géants puent ; il dit bien : ils puent et leurs odeurs de cui­sine l’incommodent quand il est contraint de coha­bi­ter avec eux. C’est écrit en toutes lettres. “Ces hordes che­ve­lues”, ain­si qu’il les appelle, il ne les aime pas. Il ne sup­porte pas leur rude lan­gage ger­ma­nique ni les chan­sons du Bur­gonde gavé. Il iro­nise amè­re­ment. Pauvre cher Sidoine, comme on le com­prend ! ça, c’est sûr, les Bur­gondes n’ont pas son cœur. Il a cer­tai­ne­ment même du mal à se les ima­gi­ner comme des envoyés de Dieu ain­si que les dépeignent cer­tains mora­listes de l’époque, Sal­vien par exemple, serait-ce même sous le pré­texte d’un châ­ti­ment des fri­vo­li­tés, des péchés des Gal­lo-Romains ! Non, les péchés des braves Gal­lo-Romains ne sont pas tels qu’ils méritent ces Bar­bares-là ! Quant aux Wisi­goths, avec qui, dans les débuts de sa car­rière, il s’imaginait pou­voir mener une poli­tique, il les tient main­te­nant pour une “engeance de mau­vaise foi”. C’est “la nation qui viole les trai­tés”. Elle ne res­pire que “cruau­té et fana­tisme”. Voi­là pour ce qui est des bar­bares qu’il côtoie. Les autres, il les connaît moins. Il reste de lui un célèbre por­trait des Francs : des guer­riers impres­sion­nants de force, de sou­plesse, de cou­rage.

Tout va mal donc dans le monde et en Gaule, et pour­tant, Sidoine, on l’a vu, n’est pas pré­ci­sé­ment mal­heu­reux. Il s’afflige de son temps, comme les autres ! D’autant plus qu’il y a des traîtres, des Gal­lo-Romains, des hommes civi­li­sés de l’aristocratie séna­to­riale, qui croient bon de pac­ti­ser avec l’ennemi, avec le bar­bare, oui, de s’entendre avec ces rois qui s’émancipent de Rome, de la roma­ni­té. Sidoine, écœu­ré, dénonce ces traîtres. Que faire ? Vrai­ment, que faire ?

Eh bien, voi­ci la fin la plus sur­pre­nante qui soit ! Sidoine était catho­lique, comme l’étaient les membres de l’aristocratie gal­lo-romaine, bap­ti­sé par Faus­tus de Riez et quelque peu tar­di­ve­ment sans doute. Or, depuis saint Hilaire et son dis­ciple saint Mar­tin, qui avaient tant œuvré au siècle pré­cé­dent, le pre­mier pour le main­tien de la foi catho­lique, le second pour son exten­sion, la Gaule se recon­nais­sait dans la foi que déjà à l’époque, pour la spé­ci­fier, on nom­mait catho­lique.

Le catho­li­cisme nicéen fai­sait par­tie de son iden­ti­té : face aux Ariens, ceux qui niaient la divi­ni­té de Notre Sei­gneur Jésus-Christ. Cela a été dit et redit, mais on ne le dira jamais trop. Cette pré­oc­cu­pa­tion de foi fut capi­tale. Les royaumes bar­bares, wisi­goth, ostro­goth, bur­gonde, se carac­té­ri­saient en plus de leur mœurs, de leurs lois, par leur foi arienne. Les Goths en fai­saient un signe de leur domi­na­tion eth­nique. La loi reli­gieuse et poli­tique qui les régis­sait, ils la nom­maient “lex gothi­ca”. Quant aux catho­liques, ils les appe­laient jus­te­ment Romains puisqu’il s’agissait en effet des Gal­lo-Romains, ces Gau­lois qui, en face d’eux, contre eux, se vou­laient fidèles à Rome, à la Rome de la civi­li­sa­tion qui ne pou­vait être doré­na­vant que la civi­li­sa­tion catho­lique.

C’est depuis ce temps-là, Sidoine l’atteste et Gré­goire de Tours le confirme, que chez nous, en Gaule, les noms de catho­lique et de romain asso­ciés deviennent syno­nymes. C’était, pour employer un jar­gon à la mode, une dési­gna­tion poli­ti­co-reli­gieuse. Alors, Sidoine, sans doute jusque-là d’une foi assez tiède, et peut-être plus que tiède, fait ce qu’on appe­lait à l’époque une conver­sion. Il devient un “conver­sus”. Cela ne veut pas dire qu’il passe du paga­nisme au chris­tia­nisme ; il était bap­ti­sé depuis des années déjà. Cela veut dire qu’il prend sa foi au sérieux et qu’il s’engage réso­lu­ment dans une conver­sion à Dieu de tout son être.

Com­bien de “conver­si” dans cette église gal­lo-romaine, là dans la seconde moi­tié de ce Ve siècle ! Com­bien de ses com­pa­triotes et amis suivent le même par­cours ! Pour ne citer que quelques noms : Agri­co­la, son beau-frère ; Magnus Felix, pré­fet hono­raire de Rome ; Fereo­lus, petit fils de Sya­grius, illustre entre tous les séna­teurs gal­lo-romains. Comme beau­coup aus­si, il entre dans les ordres. Sidoine, après sa vie quelque peu fri­vole, se donne à l’Eglise. Il accepte les charges ecclé­sias­tiques : c’est une habi­tude chez ces séna­teurs. Chez lui, on le sent, c’est encore le seul moyen pra­tique de se dévouer au bien public. D’autres se font moines, voire ermites. D’ailleurs, com­bien d’évêques sont sor­tis, à cette époque, des monas­tères ? De Lérins, par exemple.

Sidoine_Apolinaire_eveque_de_Clermont.jpgEn 472, Sidoine fut choi­si comme évêque de la capi­tale de son Auvergne, Cler­mont. Ele­vé à ce rang, il fut un admi­nis­tra­teur et un chef comme tous les évêques de ce temps, rem­plis­sant les fonc­tions civiles, poli­tiques autant que reli­gieuses : d’un dévoue­ment total, don­nant sa vais­selle d’argent aux pauvres, construi­sant des églises, par­cou­rant ses mon­tagnes, lut­tant pour la foi.

Il était en rap­port avec ses col­lègues dans l’épiscopat. Tous ces gens se connais­saient entre eux, ils s’écrivaient, ils s’estimaient. Pour ne citer que les plus connus : le fameux Loup de Troyes, Léon­tius d’Arles, Basi­lius d’Aix, Eutro­pius d’Orange, Faus­tus de Riez, Mamer­tus de Vienne, les deux frères Mamerts devrait-on dire, qui inven­tèrent les roga­tions, Per­pe­tuus de Tours, le célèbre Pros­per d’Orléans, et Patiens, l’évêque de Lyon, son cher Patiens de sa chère ville de Lyon, qu’il qua­li­fie de père spi­ri­tuel “pater nos­ter in Chris­to”. Et ce fameux clerc Constan­tius de Lyon qui édi­ta la vie de saint Ger­main d’Auxerre et qu’il invi­ta chez lui dans son dio­cèse ; il l’aimait ; c’était un saint homme, sans doute, un let­tré bien sûr et de sur­croît un homme fort spi­ri­tuel, un vrai Gal­lo-Romain, quoi ! Évêques, prêtres sont les des­ti­na­taires de ses lettres. Et ne l’oublions pas, il eut une cor­res­pon­dance avec Remi, le fameux évêque de Reims, dont en connais­seur il loue les ser­mons.

Mais c’est la lutte. Notre Sidoine devient un évêque-type de ce temps : “Defen­sor fidei, defen­sor civi­ta­tis”. Euric, le roi wisi­goth “déteste le nom catho­lique de bouche et de cœur”, et il donne l’impression “d’être chef de sa secte plus que roi de son peuple”. Or, Euric, contre les Romains, entre­prend d’agrandir son royaume vers le nord, la Loire, vers l’est, le Rhône.

Un bas­tion résiste : l’Auvergne. Au centre, Cler­mont et son évêque, Sidoine. Cela dura trois ans, trois années ter­ribles avec, il est vrai, des accal­mies. Des Gal­lo-Romains, un cer­tain Séro­na­tus notam­ment, ont osé se mettre au ser­vice du Goth contre la popu­la­tion catho­lique et gal­lo-romaine. Des clercs, des évêques même, plus ou moins contraints, ont cédé ou com­po­sé. Pas Cler­mont, pas Sidoine !

Com­pre­nons l’esprit de sa lutte. Son com­bat est un. Il lutte pour la foi catho­lique, pour Rome, pour l’Auvergne et pour la Gaule. Cela ne fait qu’un. Il suf­fit de lire sa cor­res­pon­dance. Les rem­parts de Cler­mont, il les appelle les rem­parts romains. C’est éton­nant, dans ce Cler­mont, là, dans ces mon­tagnes d’Auvergne, la patrie de l’Arverne Ver­cin­gé­to­rix ! La résis­tance gau­loise est une résis­tance romaine. Contre Euric, dit-il, il choi­sit Rome, “le domi­cile des lois, le temple de la culture, la patrie de la liber­té”.

Le siège fut mis devant Cler­mont. Il fut aidé par son héroïque beau-frère Ecdi­cius Avi­tus, “magis­ter mili­tum prae­sen­ta­lis”. Trois ans ! Famines, com­bats. Il y eut des négo­cia­tions. Des évêques s’entremirent, des col­lègues, les évêques de Mar­seille, d’Arles. Il fut furieux. Il écri­vit des lettres pathé­tiques. Quoi ! Accep­ter l’asservissement des Arvernes, “Arver­no­rum, pro dolor, ser­vi­tus !” C’était un irré­duc­tible. Fina­le­ment, il fal­lut céder. Cler­mont fut prise, Sidoine exi­lé près de Car­cas­sonne.

Puis il com­prit qu’il n’y avait rien d’autre à faire pour pou­voir rem­plir sa charge que de faire ce que fai­saient les autres évêques : admettre la domi­na­tion de fait. L’Empire romain d’Occident était cette fois défi­ni­ti­ve­ment mort. En 476, Odoacre démet le ridi­cule enfant Romu­lus Augus­tule, le der­nier empe­reur. 476 encore, Sidoine recon­naît, contraint, for­cé, Euric, le roi wisi­goth qui lui-même, d’ailleurs, com­pose avec ses sujets gal­lo-romains. Sidoine ira même jusqu’à lui faire sa cour pour ren­trer en grâce. Ne le fal­lait-il pas ? L’heure de l’héroïsme était pas­sée.

Les Bar­bares ne pou­vaient pas, étant don­né leur petit nombre, se pas­ser de la hié­rar­chie gal­lo-romaine qui était la seule à avoir une influence juste et paci­fi­ca­trice sur le peuple gau­lois. Mais Sidoine, jusqu’au bout, res­ta romain de cœur, et gau­lois bien sûr ! il sou­tint tou­jours la civi­li­sa­tion, sa lit­té­ra­ture, les asso­cia­tions de poètes, “col­le­gia pœta­rum”. Il mou­rut en 486. Il était si esti­mé qu’il fut très vite consi­dé­ré comme saint. Il est fêté le 23 août à Cler­mont-Fer­rand. Saint Sidoine Apol­li­naire ! Il n’a pas eu de chance avec son fils qui com­bat­tit à Vouillé dans le mau­vais camp, du côté wisi­go­thique : son fils, mal conseillé, avait pris au sérieux, comme d’autres Gal­lo-Romains, son lien d’allégeance au roi wisi­goth.

Pour­quoi avoir tant par­lé de Sidoine ? Parce qu’il est peut-être avec ses fai­blesses, avec ses défauts, avec ses ver­tus aus­si, un des hommes les plus repré­sen­ta­tifs de son temps. Son œuvre en est l’une des sources les plus pré­cieuses. Sur­tout, il fait com­prendre ce qui s’est pas­sé. Poli­ti­que­ment, reli­gieu­se­ment. Jus­te­ment, lorsqu’il meurt en 486, Clo­vis vient de s’emparer du Sois­son­nais et du royaume romain de Sya­grius. Le des­tin tourne. Le vieux Sidoine l’a-t-il su ? Ses col­lègues l’ont su ; ils s’en sont réjouis et ils en ont pro­fi­té. C’est que le pro­blème de Sidoine est en train de se résoudre.

Le bap­tême de Clo­vis vous a été racon­té. Les études remar­quables, notam­ment du Pro­fes­seur Michel Rouche et de Madame Mus­sot-Gou­lard, après cent ans de tra­vaux savants sur la ques­tion, ont éclair­ci ce point d’histoire, don­né leur vrai sens aux textes et à la légende. Conten­tons-nous, si vous le vou­lez bien, de sur­vo­ler l’histoire avec l’esprit de ce bon et brave Sidoine.

Qu’est-ce après tout que l’affaire Clo­vis ? Pour­quoi a-t-elle tant mar­qué les contem­po­rains ? Pour­quoi, contrai­re­ment à des vues réduc­tion­nistes, est-elle si déci­sive dans notre his­toire ? Vous l’avez tous com­pris ; c’est après tout assez facile à sai­sir.

Il n’y avait plus de pro­jet poli­tique impé­rial. Cela se sen­tait, se voyait, s’éprouvait depuis des décen­nies. Or, et Sidoine le res­sen­tait cruel­le­ment, il y avait besoin d’un pro­jet poli­tique qui sau­vât la civi­li­sa­tion et la reli­gion, et en même temps qui garan­tît l’ordre, la sécu­ri­té, la pro­tec­tion du ter­ri­toire et la jus­tice. C’était dans le fond très simple : l’ordre, la paix, la foi. C’était l’aspiration des Gal­lo-Romains, aspi­ra­tion pro­fonde, et voi­là pour­quoi Gré­goire de Tours écrit, par­lant des Gal­lo-Romains : “on dési­rait ardem­ment la domi­na­tion des Francs”. Car, voi­ci pré­ci­sé­ment ce qui se pas­sa en cette fin du Ve siècle : une ren­contre pro­vi­den­tielle de cette aspi­ra­tion pro­fonde avec un pro­jet poli­tique clair. Ce pro­jet poli­tique était nou­veau : c’était un pro­jet royal. Clo­vis, le roi Salien, était fas­ci­né par le sud, par la civi­li­sa­tion gal­lo-romaine, et étant païen, il n’avait point ce vice de l’hérésie dont les autres rois bar­bares dur­cis­saient leur orgueilleuse sin­gu­la­ri­té. Alors, la jonc­tion se fit, natu­relle, sur­na­tu­relle. Les choses se pré­pa­rèrent. Non sans les arran­ge­ments et déli­bé­ra­tions néces­saires. Mais nous savons à quel point elles se jouèrent vite, somme toute, très vite à l’aune de l’histoire ! Pro­jet poli­tique épis­co­pal, d’une part. Celui des Remi, des Avit, des autres évêques de même trempe. Pro­jet qui soigne ce roi-là. Pro­jet qui dut avoir son aspect matri­mo­nial. Sans doute ! Les mariages, les clercs de tous temps se sont enten­dus pour les mener. Pro­jet poli­tique royal, d’autre part. Celui d’un jeune roi, astu­cieux, comme le décrivent les chro­niques, ambi­tieux mais habile, intel­li­gent et volon­taire, tout ce qu’il faut pour réus­sir.

Le bap­tême catho­lique était natu­rel­le­ment, sur­na­tu­rel­le­ment au cœur de cette poli­tique, et ce n’est abso­lu­ment pas en dégra­der le carac­tère que de le consta­ter. La déci­sion de Clo­vis fut pure, lon­gue­ment réflé­chie, per­son­nelle. Michel Rouche, Renée Mus­sot-Gou­lard le montrent, le démontrent ample­ment. Cela n’empêchait pas ce bap­tême d’avoir une pers­pec­tive poli­tique pro­fonde, comme la conver­sion de Constan­tin, comme plus tard la conver­sion d’Henri IV. Les consé­quences poli­tiques en étaient incal­cu­lables et on le savait bien. A l’heure même ! Ces gens étaient intel­li­gents, les Remi, les Avit ! Réduire le bap­tême de Clo­vis à un choix pure­ment per­son­nel est une aber­ra­tion. Ce fut un choix glo­bal sur lequel l’intéressé n’avait pas à s’expliquer. Dans la com­pré­hen­sion de cette affaire, les spi­ri­tuels purs ont tota­le­ment tort !

Que fut le règne de Clo­vis ? Com­ment le résu­mer ? Voi­ci en quelques mots : tenir le cœur de la vieille Gaule entre Sois­sons et Orléans ; Lutèce, Paris, la Lutèce de Gene­viève, de celle qui, au nord, expri­ma le mieux la foi et le patrio­tisme gal­lo-romains. Mettre la Bur­gon­die, cette terre si civi­li­sée, dans la mou­vance du centre, et les Armo­ri­cains catho­liques de même. Fer­mer la fron­tière de l’est et du nord. Repous­ser ces Ala­mans éter­nels qui de leur Rhé­tie, de leurs Champs Décu­mates où ils ont été conte­nus, ne savent s’ils doivent défer­ler au sud vers le Tyrol et l’Italie, ou vers l’ouest et la Gaule. Bref, mettre un terme aux inva­sions. Fini le défer­le­ment des hordes ! Enfin recon­qué­rir l’Aquitaine, vaincre le Wisi­goth, libé­rer la foi catho­lique, entrer à Bor­deaux et à Tou­louse qui ne seront plus aux mains de l’hérétique. Ten­ter aus­si une expé­di­tion vers les ter­ri­toires d’Arles, d’Aix et de Mar­seille, dont cha­cun sait fort bien que les évêques sont favo­rables à l’union. Mais l’Ostrogoth d’Italie veille et envoie ses troupes. L’heure n’est pas encore venue. Elle vien­dra plus tard.

Du Rhin aux Pyré­nées, l’unité est faite, l’ordre civil est réta­bli, la loi pro­cla­mée, la loi salique revue et cor­ri­gée, la jus­tice ren­due. La loi ecclé­sias­tique, avec le concile d’Orléans, sous l’autorité du roi, fils de l’Église catho­lique —tel est son titre octroyé par le concile lui-même !— garan­tit la foi et la paix, l’ordre social et hié­rar­chique. Si l’on veut dénon­cer ce que l’on appelle l’intrusion du pou­voir royal dans les affaires ecclé­sias­tiques, il faut remon­ter à Clo­vis et d’ailleurs plus haut.

Cette œuvre est unique, natu­relle et sur­na­tu­relle. Toute l’élite de l’époque en a conscience et Clo­vis tout le pre­mier. Cette œuvre, il l’a pla­cée lui-même sous le patro­nage de Mar­tin, le patron de cette Gaule aimée et auquel il vient, comme il se doit, en rendre l’hommage légi­time. Clo­vis, roi des Francs, est deve­nu le roi des Gal­lo-Romains, de cette popu­la­tion dont le pro­fes­seur Dupâ­quier a mon­tré d’une manière remar­quable la per­ma­nence consti­tu­tive de notre his­toire. Il est le roi catho­lique des évêques catho­liques. Revê­tu des insignes du consul, de la chla­myde, il est le repré­sen­tant actuel de l’antique ordre romain. L’Empire, la civi­li­sa­tion se trouvent un suc­ces­seur en lui. Si Sidoine l’avait su, il en aurait pleu­ré de joie, comme tous ses confrères. Clo­vis est le nou­veau Constan­tin. Cela ne fait aucun doute pour les contem­po­rains culti­vés. Enfin, il est le roi de Paris, de la Lutèce de Gene­viève ; il y tient. C’est là qu’il vient rési­der dans le palais de Constance Chlore. C’est de là qu’il com­mence à rendre jus­tice. C’est là qu’il meurt. Il se fait enter­rer à côté de Gene­viève, sur la sainte mon­tagne, dans cette basi­lique qu’avec son épouse Clo­tilde il a fait construire pour mon­trer sa fidé­li­té romaine en l’honneur des apôtres Pierre et Paul.

La légende naquit aus­si­tôt. Pour­quoi ? Non pas parce que la nation France serait née à cette date. Les his­to­riens nous mettent en garde contre cette trop facile asser­tion, et ils ont rai­son. Mais parce que les contem­po­rains ont com­pris ce que nous com­pre­nons encore à 1500 ans de dis­tance : que c’était une his­toire extra­or­di­naire, une ren­contre mer­veilleuse. Eh quoi ! Une si longue et si juste aspi­ra­tion qui trouve en quelques années une satis­fac­tion dans la réa­li­sa­tion d’un pro­jet poli­tique dont l’intelligente concep­tion contente le cœur de tout un peuple ! C’est si vrai que Clo­vis est deve­nu un modèle ; oui, Clo­vis est le modèle du pro­jet royal fran­çais. Son nom y est asso­cié à tout jamais. Ça ne sera plus, ou du moins, ça ne pour­ra plus être, mais il fau­dra encore des années, des siècles pour le confir­mer, ça ne pour­ra plus être pour la Gaule, pour la France qui naît de la Gaule, le modèle impé­rial. C’est fini. Il y aura encore des hési­ta­tions, certes, mais l’idée nou­velle est lan­cée, qui triom­phe­ra de l’ancienne.

Le modèle impé­rial est inté­gré dans le modèle royal de Clo­vis, modèle nou­veau, forme poli­tique pour cette Gaule qui va deve­nir la France. Et, pour pas­ser les siècles, pour­quoi croyez-vous que nos rois Valois, nos rois Bour­bon jusqu’à Louis XVI se sont faits repré­sen­ter en empe­reurs romains ? Au-delà du modèle sculp­té à l’antique, il y a cette volon­té de mani­fes­ter encore et tou­jours que le véri­table suc­ces­seur de l’ordre romain, de l’empire romain, d’Auguste, de Constan­tin et du grand Théo­dose, c’est le roi de France, le suc­ces­seur de Clo­vis et non…, non l’autre, le Ger­ma­nique !

Et ce modèle royal ne serait plus, non plus, la royau­té des peuples bar­bares, celles des cou­tumes ger­ma­niques, des par­tages, des règle­ments de comptes. Mais, là aus­si, il fau­dra des années et des siècles pour que la notion nou­velle s’impose. Clo­vis reste un modèle. Ce sera le modèle d’un nou­veau type de roi uni à son peuple dans une com­po­si­tion har­mo­nieuse, répon­dant à son aspi­ra­tion pro­fonde d’unité, d’ordre, de paix, de digni­té dans la civi­li­sa­tion, d’exactitude dans la foi.

Modèle ! C’est tel­le­ment vrai qu’il sera la réfé­rence dans toutes les époques trou­blées de notre his­toire. Les Fran­çais, à chaque fois qu’il fau­dra de nou­veau se ras­sem­bler, se réunir pour sur­vivre, auront tou­jours l’impression de revivre quelque épi­sode de leur vieille his­toire ! C’est tou­jours la même chose : arrê­ter les inva­sions, faire les fron­tières, reje­ter l’étranger, aller à Reims faire le roi condi­tion du salut, recon­qué­rir le royaume, le paci­fier par la jus­tice. Ain­si fau­dra-t-il faire de crise en crise, de siècle en siècle.

Oui, com­bien de fois fau­dra-t-il le faire et le refaire ! Et puis, cette vieille Bour­gogne, cette Armo­rique, cette Aqui­taine, ce Midi, cette Pro­vence, la “pro­vin­cia” par excel­lence de cette Gaule roma­ni­sée dont elle garde le nom, les rame­ner dans la mou­vance fran­çaise sous l’autorité du roi de Paris ! Ils le savent bien, les poli­tiques, les clercs, les légistes qui tra­vaillent pour le roi, les hommes d’armes aus­si.

Et cha­cun affûte ses argu­ments, et puise dans la légende. Elle est comme un arse­nal de preuves. Les siècles ont amé­na­gé cette légende et c’est bien com­pré­hen­sible. Il y a des sots et des sots savants pour s’en éton­ner. Lais­sons-leur leur éton­ne­ment et leur science.

Oui, l’histoire façon­na cette légende. Gré­goire Florent, le fameux évêque de Tours, gar­dien du tom­beau de saint Mar­tin, un siècle après les évé­ne­ments, rédige la pre­mière His­to­ria Fran­co­rum. Dès qu’il arrive à l’histoire de Clo­vis, son récit quelque peu ennuyeux se relève d’un style par­ti­cu­lier ; il a des images écla­tantes, des phrases frap­pées. Déjà des enjo­li­ve­ments. Pour­quoi ? Il veut expri­mer la signi­fi­ca­tion que l’événement a revê­tue. L’association d’idées l’amène à racon­ter les évé­ne­ments selon des sché­mas anciens, et par exemple il façonne l’image de Clo­vis sur celle de Constan­tin. Autre exemple : Gré­goire de Tours raconte que, lors de la bataille de Vouillé, des éclairs jaillirent de la basi­lique Saint-Hilaire qui abat­tirent l’armée wisi­go­thique. L’a-t-il enten­du dire ? L’a-t-il lu ? Peut-être. Fort bien. Mais sur­tout, il veut mon­trer par là à quel point Clo­vis dans son entre­prise d’Aquitaine se trou­vait être le suc­ces­seur d’Hilaire dans sa lutte contre l’arianisme : Clo­vis par­ache­vait sur le plan mili­taire l’œuvre spi­ri­tuelle d’Hilaire de Poi­tiers.

Fré­dé­gaire, conti­nua­teur et com­pi­la­teur de Gré­goire de Tours, ampli­fie encore quelques récits. Les pre­miers rédac­teurs des vies des saints des Gaules, de saint Vaast à sainte Gene­viève, rajoutent des élé­ments. Les his­to­riens sérieux font le tri évi­dem­ment. Ils dis­cernent et ils voient fort bien sous le récit la réa­li­té vraie. Le livre de Michel Rouche est remar­quable à ce point de vue et sur­tout dans sa deuxième par­tie, consa­crée à l’étude cri­tique des textes ; il les scrute et il en montre la véra­ci­té, chef-d’œuvre de cri­tique, de cri­tique à la fran­çaise, pleine de science mais supé­rieure à la science, où triomphe l’esprit de finesse.

Ain­si se main­tint dans la tra­di­tion le mys­tère d’une ori­gine pro­di­gieuse de la royau­té franque alors que les Méro­vin­giens s’entre-déchiraient dans des meurtres abo­mi­nables et don­naient un spec­tacle scan­da­leux. La notion d’État avait dis­pa­ru. Les Pepi­nides, habi­le­ment, s’employèrent à le res­tau­rer. Ils refor­mèrent le ter­ri­toire, ils le pro­té­gèrent de l’invasion, ils ren­dirent la jus­tice.

La légende sainte s’attacha alors natu­rel­le­ment à leur race. Ce ne furent pas seule­ment les évêques qui les sou­tinrent ; les papes de Rome en dif­fi­cul­té les appe­lèrent à leur secours. Les Vicaires de Jésus-Christ firent pleu­voir sur leurs têtes et sur leurs peuples les béné­dic­tions divines. Le pape Zacha­rie, pour écar­ter défi­ni­ti­ve­ment les der­niers Méro­vin­giens, décla­ra “qu’il valait mieux que celui-là fût appe­lé roi qui avait la puis­sance effec­tive”. Autre­ment dit, ce qui compte, c’est l’œuvre. Le roi est fait pour l’œuvre. L’œuvre royale ! C’est celle de Clo­vis !

Clo­vis avait été bap­ti­sé et confir­mé du saint-chrême comme roi. Main­te­nant, les rois, déjà bap­ti­sés et confir­més, sont oints en tant que rois pour exer­cer leur charge. Pour la pre­mière fois, l’onction royale est don­née à Pépin et à ses fils. Le pape Etienne II vien­dra les oindre encore lui-même du saint-chrême à Saint-Denis en 754. A par­tir de cette date, les sou­ve­rains pon­tifes, dans leurs actes publics, mar­que­ront une défé­rence spé­ciale au roi de France. Il est le “com­père spi­ri­tuel” du pape. Nou­veau David, le roi de France est le suc­ces­seur des rois de Juda. Le peuple des Francs est le peuple de Dieu, la nation sainte.

Mais le modèle n’est pas encore fixé. L’histoire hésite encore. Char­le­magne res­taure l’unité de l’Occident en uni­té tem­po­relle et uni­té spi­ri­tuelle. Il garan­tit un ter­ri­toire au pape, qui le cou­ronne empe­reur à Rome. L’histoire revient-elle en arrière ? Est-ce encore un modèle impé­rial ? Les héri­tiers se dis­putent de nou­veau. 843, le trai­té de Ver­dun divise l’Empire en trois États, l’origine de presque toutes nos guerres. La Ger­ma­nie à l’est, la Lotha­rin­gie coin­cée au centre et, à l’ouest, la vieille Neus­trie qui s’appellera bien­tôt “Fran­cia”. Où sont les pro­messes ? Où les béné­dic­tions ? Sur quelles têtes vont retom­ber les grâces ? A qui sont dévo­lues en héri­tage les mer­veilles ? Qui est le véri­table suc­ces­seur de Clo­vis ?

Calice_du_Sacre.jpg Alors, appa­rut le plus avi­sé poli­tique de son temps, Hinc­mar, moine de Saint-Denis, deve­nu arche­vêque de Reims. Les évêques réflé­chis­saient sur la per­sonne du roi en cette époque trou­blée du IXe siècle. Hinc­mar, dans un but poli­tique cer­tain, se fit le défen­seur du pri­vi­lège rémois, et en même temps de la légi­ti­mi­té que l’on pour­rait qua­li­fier déjà de natio­nale en la per­sonne de Charles le Chauve face au Ger­ma­nique. Il en avait écrit lui aus­si son trai­té sur “la per­sonne du roi”. C’est dans sa Vita Remi­gii, tout à l’honneur de Remi et de la ville de Reims, ville de la consé­cra­tion royale, qu’en racon­tant le bap­tême de Clo­vis, il rap­porte pieu­se­ment le fait mer­veilleux de l’irruption de la colombe tenant dans son bec la sainte ampoule.

Les rois de France sont donc oints du saint-chrême et de plus d’une huile céleste. C’est encore Hinc­mar qui le pre­mier donne à saint Remi la voix d’un pro­phète. Il rap­porte ce qu’on est conve­nu d’appeler le grand tes­ta­ment de saint Remi, le pacte entre Dieu et Clo­vis, entre Dieu et la France, entre Dieu et les rois de France, texte tout ins­pi­ré du Deu­té­ro­nome.

Mais les der­niers Caro­lin­giens ne sont pas à la hau­teur de cette des­ti­née. L’héritage se dis­loque et de nou­veau l’invasion ravage le ter­ri­toire. Les Nor­mands se livrent à leurs pillages. Alors les Rober­tiens accèdent au trône en s’appropriant la doc­trine d’Hincmar, la grâce de Reims. C’est qu’ils s’identifient au royaume : ils le défendent, ils gardent jalou­se­ment son ter­ri­toire et ils pré­servent l’unité et la durée du pou­voir en assu­rant la suc­ces­sion. Ils s’appuient sur l’Église, sur Clu­ny. Ils rendent la jus­tice. La doc­trine royale s’affermit. Ils sont les suc­ces­seurs de Clo­vis. Leur titre est : le Roi Très Chré­tien, titre don­né par les pon­tifes, confir­mé par Urbain II, l’ancien cha­noine de Reims.

Les volu­mi­neuses Chro­niques de France, rédi­gées sur les ordres de saint Louis et de Phi­lippe le Har­di, reprennent tous les vieux récits. “Ges­ta Dei per Fran­cos”, est-il écrit. Les légistes de Phi­lippe le Bel s’en emparent. Ils affirment l’indépendance et la sacra­li­té du pou­voir royal. “Le roi de France est empe­reur en son royaume”. La théo­rie s’établit de ce qui fut nom­mé la reli­gion royale : le sacre de Reims, le sacre­ment de la monar­chie, le miracle de Clo­vis. Les Valois, après les Capé­tiens directs, se situent dans la suite de la légende de Clo­vis qui ne cesse de se répé­ter et de s’amplifier de chro­ni­queurs en légistes, de Guillaume Le Bre­ton en Nico­las Gilles, de Vincent de Beau­vais en Jean Golein et Robert Gaguin, du XIIIe au XVe siècle. Charles V, le roi sage et si fin, en une période dif­fi­cile s’en fait le pro­phète et le légis­la­teur. Cette reli­gion royale est le Droit par excel­lence, le garant de la légi­ti­mi­té royale et natio­nale. Dans les affres de la guerre de Cent Ans, elle main­tient la fidé­li­té des esprits fran­çais. Jean de Ter­re­ver­meille s’en fait le doc­teur, le pro­fes­seur Bar­bey en a par­lé admi­ra­ble­ment.

Mais pour­quoi vous citer tant de légistes et d’historiens ? Pour­quoi ne pas par­ler aus­si des poètes de cette époque et, par exemple, d’Alain Char­tier, qui était en même temps un juriste et le secré­taire du Dau­phin de Bourges. Il fait par­ler la France comme une dame ; elle est la Dame de beau­té ! Et dans son Qua­dri­logue invec­tif il mène un débat patrio­tique ; la France reproche aux Fran­çais de ne point se sou­ve­nir de leur pas­sé. Et il emploie, lui, peut-être le pre­mier, le mot nation dans son sens actuel. Oui, la nation France existe. Il l’allégorise comme une femme. Elle est très belle, elle est éter­nelle : elle est faite pour son roi et son roi pour elle.

Charles d’Orléans, le prince char­mant, le pri­son­nier d’Azincourt qui res­ta de si longues années cap­tif en Angle­terre, par­lait de la France de la même manière :
En regar­dant vers le pays de France

Un jour m’advint à Douvres sur la mer…

Qui ne se sou­vient de cette poé­sie ? et qu’y deman­dait-il ?
De voir France que mon cœur aimer doit.

Charles d’Orléans repré­sen­tait le par­ti d’Orléans : c’était le par­ti natio­nal.

Et Chris­tine de Pisan ? Elle par­lait de la France pareille­ment ! Et voi­là com­ment elle en vint à écrire son “Dit­tié en l’honneur de la Pucelle” ! Comme Alain Char­tier écri­vit lui aus­si sa “Lettre sur Jeanne”. Comme éga­le­ment cet homme extra­or­di­naire que fut Jean Le Char­lier, dit Ger­son, qui fit ses études à l’abbaye Saint-Remi de Reims et qui fut pro­cu­reur de la nation France à l’université de Paris avant d’en deve­nir le chan­ce­lier, théo­lo­gien et phi­lo­sophe immense, fran­çais de cœur et de rai­son, fuyant Paris sous domi­na­tion bour­gui­gnonne et anglaise, s’interrogeait sur le des­tin de la France. Il était fidèle, et lui aus­si, il écri­vit un De puel­la Aure­lia­nen­sis. Ce théo­lo­gien fran­çais don­nait son avis : il disait que la Pucelle venait de par Dieu pour sau­ver le royaume de France. Car voi­ci le fait le plus extra­or­di­naire : Jeanne la Pucelle vient, en effet, de par Dieu scel­ler à nou­veau le pacte antique. Légende, peut-être ! Mais tout est confir­mé par la plus éton­nante his­toire que nation ait jamais connue. Dieu lui-même, Jésus-Christ Notre Sei­gneur veut que le légi­time héri­tier de France soit sacré à Reims comme ses pères. C’est la condi­tion pre­mière et essen­tielle du salut de la France. Les pro­messes sont faites à une dynas­tie pré­cise, à ce que Jeanne appelle, elle-même, le “Sang de France”, et de fait les pro­messes se réa­lisent. Le royaume est recon­quis : For­mi­gny ! Cas­tillon ! Et Charles d’Orléans peut chan­ter : Dieu t’a ren­du Guyenne et Nor­man­die !

Le XVIe siècle, si tra­gique, mais aus­si si beau dans notre France, fut rem­pli de la légende de Clo­vis. Il y eut tant de débats ; com­ment citer tant d’auteurs qui se sont pen­chés comme Claude de Seys­sel, l’évêque ami de Louis XII, sur “La grande monar­chie de France” ? Pour ajou­ter à la gran­deur des rois de France, des auteurs ont inven­té une généa­lo­gie selon laquelle Clo­vis des­cen­drait de Fran­cion ou Fran­cus, fils d’Hector, petit-fils de Priam ! Ron­sard s’en fit l’écho dans sa Fran­ciade. Pour­quoi pas ? Il fal­lait que les rois de France aient une ancien­ne­té plus pres­ti­gieuse que toutes les autres dynas­ties !

Après les guerres de reli­gion, Hen­ri IV, pour conqué­rir son trône, se sou­met à la néces­si­té : il abjure l’hérésie. S’il n’est pas sacré à Reims (Reims appar­tient à la Ligue), il reçoit à Chartres, autre ville sainte et royale, l’onction du chrême auquel on ajoute l’huile de saint Mar­tin. Il se fait repré­sen­ter en Clo­vis. Alors il est plei­ne­ment roi. Et comme à chaque fois, un renou­veau fran­çais com­mence. Louis XIII devra recon­qué­rir l’Aquitaine, lui aus­si. Vous vous sou­ve­nez des vers de Mal­herbe : Louis, lance ton foudre… Comme Clo­vis !

Après la Fronde, le jeune Louis XIV paraît dans toute sa gloire. Sa nais­sance mira­cu­leuse, Louis Dieu­don­né, ajoute à l’éclat de sa race. Il veut la gran­deur de la France. Il est lui aus­si le nou­veau Constan­tin et le nou­veau Clo­vis, res­tau­ra­teur de l’ordre civil et de la reli­gion en même temps qu’il ras­semble toutes les aspi­ra­tions de son siècle, roi de la fête baroque, maître des arts, prince du génie clas­sique et fran­çais qui rayonne sur toute l’Europe. Jamais les Fran­çais n’ont été si cer­tains de la des­ti­née par­ti­cu­lière de leur nation et de leur monar­chie. Les tapis­siers, les peintres, repré­sentent des Clo­vis qui ont figure de Louis. Les deux noms sont de même éty­mo­lo­gie. Le siècle, à l’envi, exalte Louis.

Cepen­dant les his­to­riens qui s’essayent aux pre­mières méthodes cri­tiques, jettent un doute cir­cons­pect sur cer­tains faits. Même un Meze­ray, his­to­rio­graphe offi­ciel. Même un Bos­suet ne s’appuie jamais sur la légende de Clo­vis. Qu’importe ! La monar­chie est au-des­sus de la légende. Mais par­mi les cri­tiques, il y a des par­ti­sans : par exemple, ce Chif­flet de la célèbre tri­bu des Chif­flet de Besan­çon, qui, au ser­vice de la Mai­son d’Autriche et d’Espagne, éprouve le besoin de rui­ner la gloire antique de la Mai­son de France. Il a pour lui la science ! Mais les Fran­çais répondent à ces cri­tiques, et notam­ment les mau­ristes, le célèbre Mabillon. D’ailleurs, rien n’y fait : la légende demeure. Peut-être que Des­ma­rets de Saint-Sor­lin est celui qui l’exprime en ce XVIIe siècle avec le plus de gran­di­lo­quence et, il faut bien l’avouer, le moins de science :Quit­tons les vains concerts du pro­fane Par­nasse,

Tout est auguste et saint au sujet que j’embrasse.

A la gloire des lys je consacre ces vers ;

J’entonne la trom­pette et répands dans les airs

Les faits de ce grand Roy qui sous l’eau du bap­tême,

Le pre­mier de nos rois cour­ba son dia­dème,

Qui sage et valeu­reux…

Boi­leau, cen­seur impi­toyable, mais maître du bon goût, condam­na sévè­re­ment l’épopée ; il s’en gaus­sa. Il n’aimait point ce genre du mer­veilleux chré­tien et, il faut bien l’avouer, les vers étaient fran­che­ment mau­vais. Des­ma­rets de Saint-Sor­lin avait sans doute aus­si le tort d’être ami des jésuites et enne­mi farouche des jan­sé­nistes. Savez-vous que cette épo­pée est cepen­dant à l’origine de la que­relle des anciens et des modernes ? Eh oui, Des­ma­rets, avec son Clo­vis, était un moderne ! Heu­reuse époque où nos dis­putes fran­co-fran­çaises étaient théo­lo­giques et lit­té­raires.

414px-FranceRoyale.jpg Des­ma­rets a don­né le carac­tère le plus com­plet à la légende des ori­gines de la France. A cet égard, ce poème est un som­met, tout y est : l’ange qui donne à Clo­vis les armes fleur­de­ly­sées et la ban­nière de saint Denis, le roma­nesque mariage avec Clo­tilde, l’accord et le sou­tien de tous les évêques gal­lo-romains, le vœu et le miracle de Tol­biac, la colombe du sacre qui est le Saint-Esprit lui-même appor­tant à saint Remi le baume céleste pour la royale onc­tion, la ver­tu de gué­rir les écrouelles, miracle conti­nuel et suc­ces­sif, la des­truc­tion de l’hérésie arienne, la biche qui indique le gué de la Vienne et les clar­tés ful­gu­rantes de saint Hilaire qui de Poi­tiers abattent les Goths, et les murs d’Angoulême qui s’effondrent d’eux-mêmes comme jadis ceux de Jéri­cho, la France enfin ras­sem­blée sous un monarque unique ! Il y a, en effet, un peu de quoi sou­rire ! Des­ma­rets peut écrire dans son épître dédi­ca­toire au roi : “Les mer­veilles de Dieu sont si écla­tantes et les bon­tés qu’Il a témoi­gnées à cet État si admi­rables, qu’il n’y a rien dans les his­toires de toutes les autres nations qui soit com­pa­rable à ce qu’Il a fait pour ce royaume. J’ose même dire que les rois du peuple (juif) qui lui fut si cher n’ont pas eu de plus visibles marques de leur élec­tion que les rois de France qui ont été choi­sis de Dieu en la per­sonne de Clo­vis pour les fils aînés et les pro­tec­teurs de son Eglise et pour être les pre­miers et comme les chefs de tous les princes du monde”.

Et Bos­suet, dans ses Devoirs des rois, peut écrire : “Vous êtes des dieux, encore que vous mour­riez mais votre auto­ri­té ne meurt pas”. Som­met de gloire !

Hélas, la belle légende, si inti­me­ment mêlée à notre his­toire, fut confron­tée à un nou­vel esprit cri­tique plus cor­ro­sif. Dès les débuts du XVIIIe siècle, le doute s’installa chez les éru­dits. Il com­men­ça à poindre dans la nou­velle His­toire de France de Le Gon­dec en 1728. Pas­sons. Le siècle se par­ta­gea. La cri­tique gagna vite des points. Elle avait d’innombrables argu­ments, et fort sérieux. Où sont les docu­ments contem­po­rains authen­tiques ? Que faut-il croire des récits hagio­gra­phiques ? La légende est née avec le temps sur­ajou­tant au mer­veilleux l’extraordinaire. Mais voi­là ! Ce qui n’était pas per­mis, advint dans un pays trop vif d’esprit : ce fut le rica­ne­ment ! Et puis, il y eut une odieuse dis­pute. Ses consé­quences furent désas­treuses. La France se divi­sa. Mon­sieur de Bou­lain­vil­liers avait pré­ten­du dans son His­toire de l’ancien gou­ver­ne­ment de France que la noblesse était issue des anciens Francs, des conqué­rants au sang bleu ; il y met­tait toute sa morgue. Ne res­tait plus au tiers état qu’à se pro­cla­mer le peuple gal­lo-romain oppri­mé par l’étranger vain­queur et déci­dé à se libé­rer. C’est ce qui se fit. Siéyès en fit la théo­rie. Comme si la noblesse fran­çaise n’était pas sor­tie du même monde gal­lo-romain ! Peu à peu, à tra­vers les siècles. Tous issus fon­da­men­ta­le­ment de la même popu­la­tion à laquelle les étran­gers s’assimilèrent. Comme si Sidoine Apol­li­naire n’était pas un type de noble fran­çais !

Ancienne_carte_de_France.jpgA la fin du XVIIIe siècle, au moment du sacre de Louis XVI, par­mi les beaux esprits, per­sonne ne croyait plus au miracle de Clo­vis, à la grâce de Reims, à la Sainte Ampoule, au sacre et à ses ser­ments. La révo­lu­tion ache­va la per­fec­tion de son sacri­lège lorsque, neuf mois après l’exécution de Louis XVI, le conven­tion­nel Ruhl bri­sa l’ampoule du sacre sur la ci-devant place royale de Reims.

Je vous passe la confron­ta­tion conti­nuelle qui oppo­sa au XIXe siècle les tenants de la tra­di­tion et les tenants de la moder­ni­té. C’était en fait deux reli­gions qui se bat­taient. Un Augus­tin Thier­ry, avec ses Récits des temps méro­vin­giens —Augus­tin Thier­ry avait enten­du le bar­dit de Pha­ra­mond !— avait l’esprit aus­si mytho­lo­gique que tel ou tel chantre de Clo­vis, tel ce bon abbé Lefranc qui, après Vien­net et Lemer­cier, ne ména­geait pas sa plume pour écrire des tra­gé­dies en l’honneur de la France chré­tienne. Vous connais­sez tous la grande fresque de Joseph Blanc au Pan­théon. Lais­sons les Miche­let et les Lavisse, et lais­sons aus­si les défenses des tra­di­tio­na­listes catho­liques roya­listes à tout crin du XIXe siècle pour qui tout était vrai, tout était authen­tique, de la sainte légende, jusqu’à la biche de Vouillé ! Ils avaient peur de tout perdre. Tel un cer­tain abbé Klein dans son Clo­vis, fon­da­teur de la monar­chie fran­çaise, répon­dant à toutes les objec­tions des pro­tes­tants, des francs-maçons et des incré­dules. C’était lors du qua­tor­zième cen­te­naire. Du moins, avait-il le des­sein de défendre l’âme de la France.

Mais la polé­mique est pas­sée, l’histoire est arri­vée, Fus­tel de Cou­langes, et Taine et tous leurs dis­ciples. L’histoire savante, sage, calme et juste. Com­ment ne pas rendre hom­mage à Fus­tel de Cou­langes qui, le pre­mier, sou­li­gna le lien pro­fond qui unit la France féo­dale au monde gal­lo-romain ; son œuvre ren­voyait au néant la sotte que­relle de la noblesse et du Tiers état. La méthode his­to­rique a clas­sé les docu­ments, don­né leur signi­fi­ca­tion, jugé leur authen­ti­ci­té. Œuvre déli­cate, modeste, sou­vent incer­taine. Les que­relles ont conti­nué. Elles conti­nuent tou­jours. L’hypercritique folle dis­sout les évé­ne­ments, mais elle n’a plus pour elle la science, la vraie science. Les tra­vaux sont là qui se sont accu­mu­lés, d’esprits de toutes sortes, par­fois tout à fait incré­dules, depuis les tra­vaux savants de Gode­froid Kurth sur les sources de l’histoire de Clo­vis, depuis Fer­di­nand Lot et sa Nais­sance de la France, Jean de Pange et son Roi très chré­tien, Marc Bloch et ses Rois thau­ma­turges, jusqu’à Beaune et Tes­sier, et tous les autres… Cepen­dant la science ne cesse de pro­gres­ser : en ce quin­zième cen­te­naire, cela res­sort à l’évidence pour qui prend connais­sance des ouvrages sérieux qui paraissent. Clo­vis est plus que jamais pré­sent avec sa légende.

Car de toute cette his­toire, et au-delà de la cri­tique, il reste un ensei­gne­ment. Beau­coup de vraie science récon­ci­lie avec la tra­di­tion, et cette tra­di­tion n’en porte qu’une leçon plus claire. Les esprits sages dépassent toute vaine que­relle. Ils savent que notre légende monar­chique et natio­nale n’est qu’une manière de dire l’histoire. Ils ne lui intentent plus d’inutiles pro­cès en non-confor­mi­té avec les faits bruts. L’analyse les per­çoit sous le tis­su des enjo­li­ve­ments. Le tri se fait comme natu­rel­le­ment. L’amplification allé­go­rique a l’avantage de sou­li­gner le sens exem­plaire, et donc sym­bo­lique, qu’attachèrent nos pères à des évé­ne­ments fon­da­teurs et sans cesse refon­da­teurs. De même, les Grecs ne ces­sèrent jusqu’à l’excès de cher­cher les sens allé­go­riques de leur Odys­sée. Autre­ment dit, la légende explique l’événement, comme l’événement explique la légende. L’essentiel demeure. En quoi consiste-t-il, cet essen­tiel ? En une leçon poli­tique et reli­gieuse ou reli­gieuse et poli­tique selon que vous vou­drez accen­tuer sur tel ou tel terme, qui est comme la loi pro­fonde, mys­té­rieuse donc, de notre his­toire de France. Elle se dégage d’elle-même, cette leçon.

La France ne retrou­ve­ra son iden­ti­té qu’en retrou­vant le sens de son his­toire. Ayons foi dans notre pas­sé, nous aurons foi dans notre ave­nir. La renais­sance est là, renais­sance catho­lique, renais­sance fran­çaise. Mis­tral, le grand poète de langue d’oc, chan­tant la renais­sance de son pays et de sa langue, scan­dait : “Nous sommes Gal­lo-Romains et gen­tils­hommes”. C’est bien cela, gal­lo-romains et gen­tils­hommes, c’est-à-dire gal­lo-romains et Francs, francs, libres. La France tou­jours libre ! La France sou­ve­raine, en ses diverses pro­vinces, unies autour de son Clo­vis, son Clo­vis néces­saire, son Clo­vis natio­nal et catho­lique.

Sidoine Apol­li­naire, fai­sant par­ler la vieille Rome mou­rante, lui fai­sait dire, tour­né vers le Ciel : “Mea redde prin­ci­pia”, rends-moi mes enfances, rends-moi mes ori­gines, mes prin­cipes ori­gi­nels ! Mais les vieux prin­cipes romains, l’enfance de Rome, ses légendes, Romu­lus et Remus, tout cela était bien mort, c’était fini, et Sidoine le pres­sen­tait. Quand il mou­rut, d’autres prin­cipes, d’autres enfances, d’autres ori­gines étaient en ges­ta­tion. Des prin­cipes immor­tels, oui, immor­tels eux ! C’était déjà une renais­sance. Soyons-en sûrs, ces prin­cipes-là ne sont pas morts. Ils ont été les prin­cipes de tous les redres­se­ments fran­çais. Ah, l’histoire des redres­se­ments fran­çais ! Qu’ils sont magni­fiques ! Qu’ils sont sur­pre­nants ! Redres­se­ment méro­vin­gien, redres­se­ment caro­lin­gien, et sur­tout les beaux redres­se­ments capé­tiens ! Redres­se­ment de nos Valois tant déni­grés de nos jours, princes superbes et jus­te­ment aimés, nos Valois contre l’Anglais, contre l’étranger et son par­ti, ses clercs ses doc­teurs, ses sor­bon­nards, ses mau­vais évêques, ses légistes, faux légistes ! Contre le Ger­main, contre les impé­riaux et leurs clercs et leurs légistes ! Jaloux, oui, jaloux de la terre bénie et de l’histoire unique. Non, ces prin­cipes ne sont pas morts tant que les Fran­çais vou­dront être fran­çais et com­prendre leur his­toire avec l’amour pieux que l’on doit à une geste sacrée. Et à l’heure où un des­sein pré­con­çu, un pro­jet déli­bé­ré envi­sage sans haut-le-cœur de faire mou­rir la France, de la dis­soudre, de la perdre dans quelque fausse uni­té dite supé­rieure, ger­ma­nique ou anglo-saxonne, ou dans quelque mon­dia­lisme bar­bare, à l’heure où l’étranger est le maître chez nous, comme disait Sidoine, où déferlent les hordes, où la bar­ba­rie semble triom­pher, appro­prions nous le vieux cri de Sidoine Apol­li­naire le Gal­lo-Romain, tour­nons nous vers le Ciel en son­geant à nos ori­gines : “Mea redde prin­ci­pia” !

Vous aimerez aussi...