L’objection de conscience ou le devoir de désobéir

L’État socia­liste accen­tuant chaque jour non pas sa dérive mais sa pente natu­relle au tota­li­ta­risme, la ques­tion de l’objection de conscience et de la déso­béis­sance civile se pose avec une acui­té sans cesse renou­ve­lée. Il est donc heu­reux que se mul­ti­plient les ouvrages des­ti­nés à  per­mettre aux laà¯cs de rele­ver les défis posés à  leurs consciences par de nou­velles réa­li­tés poli­tiques ou scien­ti­fiques. Jean-Paul II a abon­dam­ment abor­dé ces sujets dans son ency­clique Veri­ta­tis Splen­dor du 6 aoà»t 1993.


Mgr Jacques Suau­deau, à qui nous devons le récent ouvrage L’objection de conscience ou le devoir de déso­béir, est un homme impor­tant car, doc­teur en méde­cine, il est direc­teur scien­ti­fique de l’Académie Pon­ti­fi­cale pour la Vie.

La pre­mière par­tie de son ouvrage est his­to­rique et pré­sente plu­sieurs cas d’objection de conscience face à des pou­voirs tota­li­taires. Sont ain­si mis en scène : Socrate, Anti­gone, les Mac­ca­bées, saint Poly­carpe, saint Cyprien, saint Tho­mas More et, plus proches de nous, Tho­reau (1817–1862) et Tol­stoi…

La seconde par­tie traite des pro­blé­ma­tiques contem­po­raines de l’objection de conscience. L’auteur rap­pelle fort à pro­pos que, dans Veri­ta­tis Splen­dor, Jean-Paul II avait insis­té sur la néces­si­té pour cha­cun de for­mer sa conscience qui « n’est pas un juge infaillible : elle peut se trom­per » (§62). La conscience est appe­lée « à ne pas dévier de la Véri­té sur le bien de l’homme » (§64). Ce qui fait écho à la consti­tu­tion conci­liaire Gau­dium et Spes, que cite l’auteur : « Au fond de sa conscience l’homme découvre la pré­sence d’une loi qu’il ne s’est pas don­née à lui-même mais à laquelle il est tenu d’obéir. » (§16.1).

Clar­té des prin­cipes ?

Les prin­cipes semblent clairs. La conscience n’est pas la lumière, elle est l’œil qui regarde la lumière. L’objection de conscience n’est pas une reven­di­ca­tion liber­taire per­son­nelle, elle est la sou­mis­sion à une loi supé­rieure, natu­relle et divine, qui sur­passe les simples lois humaines. Ces lois ne méritent d’ailleurs pas le nom de lois si elles s’opposent aux lois éter­nelles ce que rap­pelle Mgr Suau­deau citant saint Tho­mas d’Aquin : « Toute loi por­tée par les hommes n’a rai­son de loi que dans la mesure où elle découle de la loi natu­relle. Si elle dévie en quelque point de la loi natu­relle, ce n’est plus alors une loi, mais une cor­rup­tion de la loi. » (Somme théo­lo­gique I-IIae, q. 95, a. 2).

Cepen­dant mal­gré cela – c’est la dif­fi­cul­té des temps que nous vivons – le Caté­chisme de l’Église Catho­lique (CEC) affirme : « L’homme ne doit pas être contraint d’agir contre sa conscience, mais il ne doit pas être empê­ché non plus d’agir selon sa conscience sur­tout en matière reli­gieuse. » (n° 1782). La situa­tion devient logi­que­ment et pra­ti­que­ment dif­fi­cile. La conscience peut donc se trom­per mais on ne peut empê­cher per­sonne d’agir selon sa conscience même erro­née ! La porte est ouverte à l’excision des petites filles, à la poly­ga­mie, etc. et au « mariage pour tous ». On peut craindre qu’une utile dis­tinc­tion n’ait pas été for­mu­lée : affir­mer que l’on ne peut impo­ser une croyance à une conscience ne signi­fie pas qu’il est illé­gi­time d’empêcher le pas­sage à l’acte d’une conscience mal éclai­rée. Les n° 1776 et 1802 du CEC insistent sur la néces­si­té de « tra­vailler à cor­ri­ger la conscience morale de ses erreurs » (n° 1793) mais ne semblent pas trai­ter de la pos­si­bi­li­té, ou non, pour ser­vir le bien com­mun et la véri­té objec­tive, d’empêcher quelqu’un d’agir selon sa conscience erro­née.

Le n° 2242 du CEC légi­time, quant à lui, l’objection de la seule « conscience droite » face aux auto­ri­tés civiles dont les « pré­ceptes sont contraires aux exi­gences de l’ordre moral ».

Des appli­ca­tions sur­pre­nantes !

Ayant rap­pe­lé les prin­cipes, dont celui qu’il n’est jamais per­mis de faire le mal pour pro­cu­rer un bien, mais aus­si, sans aucune réfé­rence au magis­tère, celui de la pro­por­tion­na­li­té – for­mu­lé ain­si : « Mon objec­tion de conscience ne doit pas se payer par l’arrêt de la for­ma­tion uni­ver­si­taire ou en classe pré­pa­ra­toire de tel ou telle fils ou fille. » (p. 118) –, Mgr Suau­deau pro­pose des appli­ca­tions pra­tiques essen­tiel­le­ment dans le domaine médi­cal.

« L’adolescente qui fait les 400 coups… et qui vient pour se faire pres­crire des contra­cep­tifs… on accède immé­dia­te­ment à la demande de l’adolescente, on essaie de la revoir. » (p. 120).

« Cas de la femme qui vit un enfer chez elle… se trouve enceinte pour la dixième fois avec de graves pro­blèmes éco­no­miques ou de san­té : elle demande à inter­rompre cette gros­sesse, et elle le fera, pro­ba­ble­ment dans de mau­vaises condi­tions… L’aider, l’accompagner, lui dire qu’on n’est pas d’accord mais qu’on est avec elle. » (p. 121).

« Dans de tels cas, on ne se com­pro­met pas avec le mal, on ne sus­pend pas pour un moment la déci­sion d’objection si l’on accède à la requête du patient. Il y a sim­ple­ment absence de liber­té dans les choix ; il n’y a pas d’autre solu­tion humaine et chré­tienne ou, du moins, c’est ce qu’il semble. Et cette excep­tion res­te­ra bien sûr une excep­tion. » (p. 121).

Cela semble dif­fi­cile à conci­lier avec les affir­ma­tions de Jean-Paul II dans Veri­ta­tis Splen­dor qui dénonce, aux §65 à 69, cette atti­tude, qu’il qua­li­fie « d’option fon­da­men­tale » pour le bien, pure­ment sub­jec­tive condui­sant à l’acceptation d’actes objec­ti­ve­ment mau­vais. Dans la mora­li­té d’un acte, il n’y a pas que l’intention qui compte ! « Sépa­rer option fon­da­men­tale et com­por­te­ments concrets revient à contre­dire l’intégrité sub­stan­tielle ou l’unité per­son­nelle de l’agent moral, corps et âme », ce qui signi­fie que « les pré­ceptes moraux néga­tifs, c’est-à-dire ceux qui inter­disent cer­tains actes ou com­por­te­ments concrets comme intrin­sè­que­ment mau­vais n’admettent aucune excep­tion légi­time ; ils ne laissent aucun espace mora­le­ment accep­table pour « créer » une quel­conque déter­mi­na­tion contraire. » C’est clair, « il y a péché mor­tel éga­le­ment quand l’homme choi­sit, consciem­ment et volon­tai­re­ment, pour quelque rai­son que ce soit, quelque chose de gra­ve­ment désor­don­né ».

Jean-Paul II dénonce plus fon­da­men­ta­le­ment (§75) « les théo­ries éthiques téléo­lo­giques (pro­por­tion­na­lisme, consé­quen­tia­lisme) qui (…) consi­dèrent qu’on ne peut jamais for­mu­ler une inter­dic­tion abso­lue de com­por­te­ments déter­mi­nés » et au §90, trai­tant du mar­tyre, « le carac­tère inac­cep­table des théo­ries éthiques qui nient l’existence de normes morales déter­mi­nées et valables sans excep­tion ». Déjà dans Huma­nae Vitae (25 juillet 1968) Paul VI avait rap­pe­lé qu’« il n’est pas per­mis, même pour de très graves rai­sons, de faire le mal afin qu’il en résulte un bien », texte repris dans Veri­ta­tis Splen­dor et com­plé­té au § 81 : « Les cir­cons­tances ou les inten­tions ne pour­ront jamais trans­for­mer un acte intrin­sè­que­ment mal­hon­nête de par son objet en un acte « sub­jec­ti­ve­ment » hon­nête ou défen­dable comme choix. »

Et la grâce ?

Mgr Suau­deau semble mal­heu­reu­se­ment ne pas avoir assez médi­té le §113 de Veri­ta­tis Splen­dor : « Les théo­lo­giens mora­listes qui acceptent la charge d’enseigner la doc­trine de l’Église ont le grave devoir de for­mer les fidèles à ce dis­cer­ne­ment moral, à l’engagement pour le bien véri­table et au recours confiant à la grâce divine (2). » Peut-être est-ce là d’ailleurs que se situe la fai­blesse prin­ci­pale de l’ouvrage de Jacques Suau­deau ? Il ne semble croire ni à la grâce, dont il n’est jamais ques­tion dans son livre, ni aux mérites de la croix du Christ aux­quels Jean-Paul II avait consa­cré un long cha­pitre dans son ency­clique pré­cé­dem­ment citée. Le père Emma­nuel du Mes­nil-Saint-Loup aurait dénon­cé le natu­ra­lisme d’une telle approche qui donne rai­son à la célèbre sen­tence d’Oscar Wilde : « Appuyez-vous sur les prin­cipes, ils finissent tou­jours par céder. »

Après l’éloge de saints mar­tyrs et le rap­pel de prin­cipes fort justes, la facul­té lais­sée au lec­teur de renon­cer à l’objection de conscience pour pré­ser­ver les études de ses enfants en classe pré­pa­ra­toires laisse un peu pan­tois, comme d’ailleurs les excep­tions aux règles décla­rées intan­gibles par le magis­tère. Nous sommes loin de la folie de la Croix mais au plus prés des petits cal­culs mon­dains. L’objection de conscience mérite mieux que cela sur­tout de la part du direc­teur scien­ti­fique de l’Académie Pon­ti­fi­cale pour la Vie.

Jean-Pierre Mau­gendre

(1) L’objection de conscience ou le devoir de déso­béir, Édi­tions Peuple Libre, 124 pages, 11 €.

(2) Sou­li­gné par nous.