L’impossible laïcité

Lors de son dis­cours devant la repré­sen­ta­tion natio­nale, le 14 jan­vier, le Pre­mier ministre Manuel Valls a été très clair, et très applau­di, annon­çant son pro­gramme pour lut­ter contre les ter­ro­ristes, dont Laurent Fabius sou­haite qu’on ne les qua­li­fie plus d’islamistes : « Le seul enjeu qui importe c’est la laï­ci­té, la laï­ci­té, la laï­ci­té. Parce que c’est le cœur de la Répu­blique et donc de l’école. »

Défi­nir la laï­ci­té

Mais qu’est-ce que la laï­ci­té ?

Le concept semble avoir du mal à être défi­ni. Il y eut la laï­ci­té ouverte (Sar­ko­zy) ou apai­sée (Rap­port Sta­si – pas du nom de la police poli­tique, mais de celui de l’ancien ministre – sur L’Application du prin­cipe de laï­ci­té dans la Répu­blique, remis à Jacques Chi­rac le 11 décembre 2003), dépas­sant la laï­ci­té de com­bat et deve­nant posi­tive. Dans le rap­port pré­cé­dem­ment cité, Ber­nard Sta­si se livrait à un essai de défi­ni­tion pour le moins nébu­leux évo­quant un « cor­pus juri­dique épars », « un prin­cipe juri­dique appli­qué avec empi­risme » et « le pro­duit d’une alchi­mie entre une his­toire, une phi­lo­so­phie poli­tique et une éthique per­son­nelle » sup­po­sant « une atti­tude intel­lec­tuelle dyna­mique à l’opposé de la pos­ture pares­seuse de la simple neu­tra­li­té ». Comme disait la grand-mère de Mar­tine Aubry : « Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup. »

Éric Zem­mour pro­pose, ce n’est pas le moindre de ses mérites, une défi­ni­tion simple de la laï­ci­té (cf. entre­tien à Monde et Vie du 24 décembre 2014) : « J’ai com­plè­te­ment inté­gré la leçon de la laï­ci­té à la fran­çaise, c’est-à-dire la reli­gion pour le pri­vé. Je ne suis pas du tout mal à l’aise avec ça. La reli­gion, la tra­di­tion de mes pères c’est pour le pri­vé et ma culture est évi­dem­ment chré­tienne. En outre, il n’y a pas de dif­fi­cul­té, puisque le chris­tia­nisme vient du judaïsme. » La dif­fi­cul­té avec beau­coup de musul­mans est que leur culture n’est pas chré­tienne ! Il leur est donc dif­fi­cile de suivre l’exemple d’Éric Zem­mour. Notons de sur­croît que, pour un catho­lique, dont la foi (pri­vée) cor­res­pond à la culture (publique), l’adoption d’une neu­tra­li­té laïque serait un renie­ment non seule­ment de sa foi mais aus­si de sa culture. Une dif­fi­cul­té devient chaque jour plus mani­feste. Qu’un juif fidèle à la loi de Moïse se trouve à l’aise dans une socié­té chré­tienne qui res­pecte le déca­logue n’est pas sur­pre­nant car les mêmes pré­ceptes et cer­tains inter­dits com­muns régissent les deux reli­gions dans le cadre du res­pect des dix com­man­de­ments. Or, dans une socié­té de moins en moins chré­tienne où le blas­phème est tolé­ré au nom de la liber­té d’expression, où l’interdit « Tu ne tue­ras pas l’innocent » est remis en cause par le droit à l’avortement, etc., le juif reli­gieux comme le chré­tien se sentent chaque jour plus mal à l’aise. Le musul­man n’est d’ailleurs guère mieux loti.

La laï­ci­té est une reli­gion

L’intelligentsia occi­den­tale poli­ti­co-média­tique est deve­nue inca­pable de com­prendre que, pour reprendre ce qu’écrit Fran­çois-Xavier Bel­la­my de la culture dans son ouvrage Les Déshé­ri­tés, la reli­gion n’est pas de l’avoir mais de l’être. Elle n’est pas « un plus » comme tend à le faire croire une cer­taine pas­to­rale conci­liaire mais du domaine de l’être par­ti­ci­pant de notre propre nature. En sor­tant dans la rue ou sur le forum, le croyant ne laisse pas sa croyance à la mai­son. Elle est consub­stan­tielle à ce qu’il est, hor­mis quelques hommes poli­tiques, sans foi agis­sante mais pas sans inté­rêts pré­ser­vés, qui sont à titre per­son­nel contre l’avortement mais votent sans scru­pules sa léga­li­sa­tion.

Tout croyant aspire à ce que la socié­té civile soit régie par les règles morales aux­quelles il croit, qui guident sa vie et qu’il estime cor­res­pondre à la volon­té de Dieu pour les hommes. Cepen­dant, alors que pour les musul­mans les pou­voirs tem­po­rels et spi­ri­tuels se confondent, le chef reli­gieux est aus­si chef poli­tique, la nou­veau­té radi­cale appor­tée par le chris­tia­nisme est la dis­tinc­tion, et non la sépa­ra­tion, des deux pou­voirs. Il n’est plus néces­saire de divi­ni­ser l’Empereur ! « Ren­dez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », mais César devra rendre des comptes à Dieu !

En fait la laï­ci­té est deve­nue la reli­gion offi­cielle de la Répu­blique Fran­çaise, exclu­sive, dans la sphère publique, de toute autre reli­gion et cher­chant logi­que­ment à exclure tout sym­bole reli­gieux de la place publique comme viennent de le démon­trer les attaques récentes contre des crèches.

L’inéluctable échec de la laï­ci­té

Il est frap­pant de voir que dans les mesures annon­cées pour lut­ter contre le ter­ro­risme isla­miste Manuel Valls a bien pris soin de se can­ton­ner à des mesures pure­ment tech­niques d’ailleurs mini­ma­listes. Aucune mesure ne concerne le réta­blis­se­ment des contrôles aux fron­tières, la réforme du code de la natio­na­li­té, le contrôle, et si néces­saire l’expulsion, de tous les imams fon­da­men­ta­listes, l’élargissement des pos­si­bi­li­tés de déchéance de la natio­na­li­té fran­çaise…

Selon la vul­gate offi­cielle, le salut vien­drait de la conju­gai­son de trois fac­teurs :

- un sur­saut de l’ensemble de la com­mu­nau­té musul­mane contre le fon­da­men­ta­lisme isla­mique. Force est cepen­dant de consta­ter que cette com­mu­nau­té musul­mane n’était guère pré­sente dans les cor­tèges du 11 jan­vier pour « être Char­lie » ;

- la mise en œuvre de moyens finan­ciers sup­plé­men­taires dans les ban­lieues afin d’arracher les « jeunes » à l’emprise des réseaux isla­mistes atti­sant les res­sen­ti­ments géné­rés par la pau­vre­té. Or les caisses de l’État sont vides et il est dou­teux que les hackers qui viennent de s’attaquer, avec suc­cès, à des cen­taines de sites inter­net « impies », dont ceux du Penta­gone, soient des traîne-savates anal­pha­bètes et demeu­rés, réduits au RSA. Ouvrir une école ce n’est pas for­cé­ment fer­mer une pri­son !

- un ren­for­ce­ment, en par­ti­cu­lier à l’école, de la pro­pa­gande en faveur de la laï­ci­té. C’est oublier le constat un peu désa­bu­sé – « La laï­ci­té ne peut pas tout » – de la com­mis­sion Sta­si dans son rap­port, mais aus­si que la laï­ci­té n’est pas la solu­tion, elle est le pro­blème. Notre époque voit la fin d’un cycle, très bref au regard de l’histoire longue, durant lequel une socié­té a pen­sé pou­voir se bâtir sans réfé­rence trans­cen­dante. Après avoir bri­sé la résis­tance de l’Église catho­lique au XXème siècle l’État laïc se heurte à la mon­tée en puis­sance, sur son sol, d’un Islam pour qui le concept de laï­ci­té est tout sim­ple­ment incom­pré­hen­sible et à un réveil de la jeu­nesse catho­lique qui remet en cause le modèle maté­ria­liste, hédo­niste et… laï­ciste auquel avaient consen­ti ses parents.

La nature a hor­reur du vide

Le vide spi­ri­tuel iné­luc­ta­ble­ment lié à la laï­ci­té, crée un immense appel d’air pour toutes les spi­ri­tua­li­tés sim­ple­ment far­fe­lues ou par­ti­cu­liè­re­ment exi­geantes qui savent que « jouir sans entrave » n’est pas un pro­gramme de vie. Tôt ou tard la trans­cen­dance refait sur­face sur les décombres d’une socié­té livrée au choc des égoïsmes où le fort écrase le faible et où triomphe la culture de mort.
Les socié­tés laï­ci­sées et sécu­la­ri­sées, c’est un fait, ont peur de la vie ; les taux de nata­li­té y sont faibles et les taux de sui­cide éle­vés, écri­vant iné­luc­ta­ble­ment l’avenir.

Les zones pros­pères et vieillis­santes de basse pres­sion démo­gra­phique ont tou­jours finies par être enva­hies par les popu­la­tions jeunes issues des régions pauvres de haute pres­sion démo­gra­phique. C’est un autre fait.

Toutes les ten­ta­tives de laï­ci­sa­tion de socié­tés musul­manes (Tur­quie, Irak, Iran, Algé­rie, etc.) ont échoué. Ce fait n’est pas moins contes­table.

Enfin, pour inté­grer ou assi­mi­ler des popu­la­tions étran­gères, il fau­drait en avoir le désir et la volon­té, et sur­tout pré­sen­ter à ces popu­la­tions un modèle attrayant. Il est dou­teux, par exemple, que la pro­mo­tion offi­cielle de la Gay Pride, ou l’identification de la France au droit au blas­phème à quoi abou­tit la for­mule « Je suis Char­lie » consti­tue un fac­teur d’assimilation ou d’intégration des musul­mans. On pense à la réflexion de Simone Weil (la phi­lo­sophe, pas… l’autre) : « Don­ner aux Fran­çais quelque chose à aimer et leur don­ner d’abord à aimer la France ; conce­voir la réa­li­té cor­res­pon­dant au nom de la France, de telle manière que, telle qu’elle est dans sa réa­li­té, elle puisse être aimée avec toute l’âme. » Il va fal­loir arrê­ter les repen­tances !

Manuel Valls s’attaque à des consé­quences dont il méprise ou ignore les causes. La France étant atta­quée le Pre­mier ministre four­bit des armes pour défendre la Répu­blique. Ce n’est pas la ques­tion que posent ces tra­giques évé­ne­ments. L’appel à l’union natio­nale autour de la défense des valeurs de la Répu­blique reten­tit. Il est à craindre que la for­mule n’ait déjà ser­vi : « Qu’est-ce qu’un minis­tère d’union natio­nale ? C’est un minis­tère d’anticléricaux qui fait appel au dévoue­ment des catho­liques pour l’aider à tirer la France du péril où l’anticléricalisme l’a mise et, l’en ayant tiré, conti­nuer de la per­sé­cu­ter. » (Étienne Gil­son).

Jean-Pierre Mau­gendre

Á lire :

1) [Le piège de la laï­ci­té, Actes XIIIéme Uni­ver­si­té d’été de Renais­sance Catho­lique.

 >https://www.renaissancecatholique.org/Le-Piege-de-la-laicite.html]

2) Ni laïques ni musul­mans, Rémi Fon­taine, Contre­temps.