Les valeurs de la civilisation française

Pro­fes­seur de japo­nais juri­dique, ancien doyen de la facul­té de droit de Lyon III, dépu­té euro­péen, conseiller régio­nal dans la région Rhà´ne-Alpes, Bru­no Goll­nisch est secré­taire géné­ral du Front natio­nal.


C’est un sujet très dif­fi­cile que celui des valeurs qui fondent une civi­li­sa­tion. Car il y a des valeurs qui sont uni­ver­selles et concernent donc toutes les civi­li­sa­tions. Il fau­drait d’ailleurs s’entendre exac­te­ment sur ce qu’est une valeur. Ce mot n’est appa­ru que tout à fait récem­ment : aupa­ra­vant, on connais­sait la chose, mais on n’avait pas éprou­vé le besoin de la nom­mer.

Il est éga­le­ment très dif­fi­cile de savoir ce qu’est exac­te­ment une civi­li­sa­tion ou une culture, d’autant plus que dans notre langue le mot est ambi­gu. En japo­nais, c’est rela­ti­ve­ment plus facile, parce que, pour dési­gner la Civi­li­sa­tion ou la Culture (ce qui fait qu’on est civi­li­sé par oppo­si­tion, par exemple, à l’état sau­vage ou à l’état de bar­ba­rie) il y a un mot. Et il y a un autre mot pour dési­gner une civi­li­sa­tion par­ti­cu­lière, pré­cise, incar­née. La civi­li­sa­tion, c’est ce qui fait que l’on n’est pas bar­bare. Civi­li­sé connote civil, donc poli, mais civil ren­voie à la ville, civi­tas (la cité), comme d’ailleurs poli, poli­tique (la conduite de la cité) encore que je pense qu’il n’est de grandes civi­li­sa­tions que celles qui prennent racine dans la rura­li­té.

Nous dirons donc que la civi­li­sa­tion est une apti­tude à faire vivre ensemble des hommes, à faire qu’ils soient meilleurs qu’ils ne seraient tout seuls, à leur trans­mettre un héri­tage, un ensemble de biens maté­riels et spi­ri­tuels et, pour reprendre une défi­ni­tion désor­mais clas­sique, un ensemble de biens tels qu’on ne peut les embras­ser au cours de toute une vie. Voi­là, je crois, ce qui dis­tingue l’état de civi­li­sa­tion de l’état sau­vage. Cet ensemble de biens maté­riels donc, mais aus­si spi­ri­tuels, ces acquis de la lit­té­ra­ture, de l’art, des sciences, des tech­niques, de la morale, de la phi­lo­so­phie, de l’architecture, que l’on ne peut embras­ser au cours de toute une vie. En ce qui nous concerne, com­ment, même les plus ins­truits, les plus culti­vés d’entre nous, pour­raient-ils en effet au cours de toute une vie d’étude et de tra­vail, embras­ser plus du dixième, que dis-je, plus du cen­tième de la civi­li­sa­tion fran­çaise ? Pour ne pas par­ler de l’ensemble de la civi­li­sa­tion chré­tienne ou de la civi­li­sa­tion euro­péenne !

À l’état sau­vage en revanche, l’être humain, même si sa vie est rela­ti­ve­ment com­plexe, même si elle com­porte le manie­ment de tech­niques éla­bo­rées, peut tout embras­ser et se haus­ser au niveau de la tota­li­té de la connais­sance du milieu dans lequel il est né. Il y a, certes, des cultures pri­mi­tives qui sont com­plexes. Par exemple les esqui­maux ont des cen­taines de mots pour dési­gner la cou­leur blanche. Nous, nous sommes des rustres, nous avons le blanc, le blanc crème, le blanc cas­sé, le blanc-blanc si l’on veut ; eux, ils ont pour dési­gner les nuances de cette cou­leur —et cela se com­prend— des cen­taines de mots. Outre ce voca­bu­laire raf­fi­né, ils ont des tech­niques de chasse, ils ont des tech­niques de pêche, ils ont des modes de rela­tions fami­liales com­plexes. Même les peuples les plus arrié­rés, comme les Papous des îles Tobriand décrits par l’ethnologue Mali­novs­ki, ont des modes de rela­tions fami­liales extra­or­di­nai­re­ment com­pli­qués. Mais enfin, il n’en reste pas moins qu’un seul indi­vi­du peut, dans l’espace nor­mal d’une vie humaine embras­ser la tota­li­té de la connais­sance tan­dis qu’à nous, cela est tout à fait impos­sible à cause de la richesse extra­or­di­naire de l’héritage que nous avons reçu.

Une civi­li­sa­tion sup­pose par consé­quent une cer­taine spé­cia­li­sa­tion. J’ai, pen­dant les vacances, pro­fi­té de quelques jours pour lire un livre tout à fait déca­pant de John Senior (ce n’est pas un pseu­do­nyme), que je vous recom­mande, bien que l’on ne soit pas obli­gé d’être d’accord avec toutes les conclu­sions de son auteur, un uni­ver­si­taire amé­ri­cain clas­sé par­mi les meilleurs de sa géné­ra­tion par un maga­zine qui pour­tant n’est pas en par­ti­cu­lière sym­pa­thie avec ses idées. Il pro­fesse à l’université du Kan­sas. Son livre s’appelle La Mort de la culture chré­tienne. Bien que le titre en soit très pes­si­miste, le conte­nu ne l’est pas. Senior donne du mot civi­li­sa­tion la défi­ni­tion sui­vante :

“La civi­li­sa­tion est un tis­su com­pli­qué de don­nées dont nous tirons des conclu­sions pra­tiques dans nos lois et dans nos mœurs. Tous les fils de ce tis­su tiennent à un tout petit nombre de fils pri­mor­diaux que nous appe­lons prin­cipes pre­miers, qui ne nous sont pas don­nés par la culture. Ils sont évi­dents par eux-mêmes : dans l’ordre moral, faire le bien est le pre­mier d’entre eux ; quand un homme refuse cela il refuse toute morale ; les pre­miers prin­cipes sont tel­le­ment évi­dents qu’ils sont dif­fi­ciles à voir ; ce qui est évident par soi-même ne l’est pas constam­ment aux yeux de tous”.

Les valeurs de la civilisation française

Et c’est bien la dif­fi­cul­té du sujet : quelles sont les valeurs qui fondent la civi­li­sa­tion fran­çaise ? Eh bien ce sont d’abord les valeurs qui fondent toute civi­li­sa­tion : le Beau, le Bien, le Vrai. On me dira qu’il y a eu dans l’Histoire des civi­li­sa­tions extra­or­di­nai­re­ment brillantes où le Bien, envi­sa­gé sous sa forme morale par exemple, ne paraît pas avoir régné par­ti­cu­liè­re­ment. Il est peu de civi­li­sa­tions aus­si brillantes, par exemple, que celle de h_3_ill_662085_pape-sixtine-32.jpgl’Italie de la fin du XVe ou du XVIe siècle, et pour­tant que de meurtres, que d’assassinats, que de raf­fi­ne­ments de cruau­té, que d’abaissement par­fois du sens moral, alors que cha­cune de ces cités, de ces répu­bliques, de ces prin­ci­pau­tés se dis­tin­guait par des réa­li­sa­tions beau­coup plus brillantes que des com­mu­nau­tés plus pai­sibles. Mais du moins, à défaut d’être ordon­nés au Bien, les diri­geants de ces villes, de ces cités, recher­chaient en tout cas le Beau. Et nous savons, nous, que la source du Beau est la même que celle du Vrai et que celle du Bien. Nous pou­vons aujourd’hui mesu­rer tout le prix de ce culte du Beau lorsque nous voyons, par exemple au Conseil régio­nal de ma région Rhône-Alpes, que les com­mandes d’encouragement à l’art contem­po­rain se dirigent de façon à peu près iné­luc­table sur des œuvres dont la lai­deur est évi­dente à tout le monde, mais que per­sonne n’osera avouer. C’est ain­si qu’une toile de Buren (j’ignorais aupa­ra­vant que Buren fût peintre, je savais seule­ment qu’en tant qu’architecte il avait défi­gu­ré la place du Palais Royal, et d’ailleurs aus­si celle des Ter­reaux à Lyon) qui consiste en une toile blanche sur laquelle l’auteur a tra­cé dix traits —mais quand même dix traits tirés à la règle, dix traits tout à fait paral­lèles, et j’oserais même dire, ce qui vous démon­tre­ra l’audace, dix traits de lon­gueur inégale !— a été ache­tée 100 000 F par le Conseil régio­nal au titre du FRAC, (Fonds régio­nal d’art contem­po­rain) que j’appelle quant à moi “fric-frac”. Telle autre toile d’un autre auteur, une toile mauve sur laquelle a été pro­je­tée une tache de pein­ture rose, est ache­tée éga­le­ment 100 000 F. Et lorsque m’exprimant au nom de mon groupe, j’ai décla­ré que j’étais peut-être mau­vais juge de l’art de son époque, mais qu’enfin, si contro­ver­sée qu’ait été l’apparition de nou­velles formes d’art à dif­fé­rentes époques de notre his­toire, elles avaient tou­jours sus­ci­té un cer­tain enthou­siasme, soit dans les élites sociales, soit dans le peuple (son­gez à ce mou­ve­ment popu­laire extra­or­di­naire qui a abou­ti en France et ailleurs à la flo­rai­son de nos cathé­drales) et que, par consé­quent, je n’avais rien contre le fait que les conseillers régio­naux, mes col­lègues, achètent ces œuvres, à condi­tion qu’ils le fissent avec leur argent propre et non avec celui de leurs com­pa­triotes (je savais très bien qu’au fond d’eux-mêmes, la plu­part ne met­traient pas 100 000 F, pas 10 000 F, pas 1 000 F pour acqué­rir une seule des œuvres en ques­tion, et que beau­coup paie­raient même 500 F ou plus pour qu’on les en débar­ras­sât si elles se trou­vaient dans leur salon). Enten­dant cela, le res­pon­sable du groupe socia­liste s’est écrié : “En enten­dant M. Goll­nisch, nous croyons revoir les bûchers sur les­quels, à Nurem­berg, Adolf Hit­ler fai­sait brû­ler l’art déca­dent”! Buren_peinture_aux_formes_variables_1966.jpg

Cela vous fait rire, mais à la suite de cette affaire, j’ai été inter­ro­gé par le jour­nal Le Monde qui m’a dit : “Vous ne vou­lez pas qu’on sub­ven­tionne les toiles de Buren, mais alors quelle forme d’art vou­driez-vous sub­ven­tion­ner ?” A quoi j’ai répon­du que j’estimais qu’un cer­tain mécé­nat public était indis­pen­sable, mais qu’il me parais­sait en revanche per­vers de poser exclu­si­ve­ment le pro­blème de l’art en termes de com­mandes publiques, et qu’avec Chris­tian Lan­glois, membre de l’Institut et Archi­tecte en chef des Bâti­ments his­to­riques, j’estimais que l’art sub­ven­tion­né dégé­né­rait alors que l’art libre s’épanouissait et que, après tout, si l’on lais­sait à nos com­pa­triotes davan­tage la dis­po­si­tion de leurs biens, cer­tains d’entre eux feraient en matière d’art des choix que la pos­té­ri­té ne rati­fie­rait pas, tan­dis que d’autres en revanche com­man­de­raient sans doute des œuvres qui méri­te­raient de res­ter offertes à l’admiration de nos suc­ces­seurs.

“Qu’avez-vous dit là ?” me dit le jour­na­liste cultu­rel du Monde, jour­nal de l’intelligence fran­çaise. “J’ai dit : “L’art libre s’épanouit, l’art sub­ven­tion­né dégé­nère”. —“Com­ment ? Vous avez par­lé d’art dégé­né­ré ? C’est l’expression qu’employait Adolf Hit­ler !”. Je lui ai répon­du : “En dépit du nom ger­ma­nique que je porte, mes réfé­rences sont bien latines. D’ailleurs c’est M. Chris­tian Lan­glois dont le com­por­te­ment pen­dant la guerre est abso­lu­ment au-des­sus de tout reproche, qui s’exprime ain­si. Et ceci dans le petit opus­cule que je vous montre, qu’en bon étu­diant potas­sant mes “anti­sèches”, j’ai lu avant de venir vous voir”. —“Ah bon, bon ! Ah je vois !” me répon­dit-il, non sans une nuance de reproche. Je lui dis encore : “Je sup­pose tout de même que nous sommes entre gens intel­li­gents, ou alors la pro­chaine fois, faites-moi la liste des 500 mots fran­çais qui n’ont pas leur tra­duc­tion dans la langue alle­mande et je me bor­ne­rai à uti­li­ser ceux-là”. Cela n’a pas empê­ché le plu­mi­tif en ques­tion d’écrire ensuite, dans son article : “…et M. Goll­nisch évoque l’art dégé­né­ré, réfé­rence évi­dente à l’exposition qu’organisaient à Nurem­berg en 1936 les natio­naux-socia­listes” ! Voi­là. Ceci pour vous dire, mais vous le savez bien sûr, com­ment l’information est faite dans notre pays.

Le Beau, le Vrai, le Bien.

Les valeurs uni­ver­selles sur les­quelles se fondent toutes les civi­li­sa­tions sont donc bien le Beau, le Vrai, le Bien.

J’insisterai cepen­dant sur le Vrai : recon­naître l’existence d’une véri­té objec­tive. On est un peu confus devant une assis­tance comme celle-ci d’avoir à rap­pe­ler aujourd’hui de telles évi­dences, et pour­tant, comme nous le disait hier le doc­teur Dor dans son si émou­vant témoi­gnage, c’est ce point qui est au centre du débat. Car aujourd’hui la pro­po­si­tion, par défi­ni­tion absurde, que réfu­tait Aris­tote, et avec lui tous les phi­lo­sophes, selon laquelle il n’y aurait pas de véri­té, a droit de cité. On pour­rait à la rigueur affir­mer que la véri­té est dif­fi­cile à connaître, et sans doute est-il des véri­tés dont la connais­sance est d’une approche dif­fi­cile. Mais on trouve aujourd’hui for­mu­lée de façon expli­cite cette absur­di­té : il n’y a pas de véri­té. Aris­tote fai­sait un sort à ce sophisme en disant : “Une contro­verse avec ceux qui énoncent cela n’est même pas pos­sible, car de deux choses l’une : ou bien ils se taisent, et alors il n’y a pas matière à dis­cus­sion ; ou bien ils affirment quelque chose, à com­men­cer pré­ci­sé­ment de façon axio­ma­tique “qu’il n’y a pas de véri­té”, et ils se contre­disent eux-mêmes.” Pour­tant, aujourd’hui, cette erreur, ce men­songe, est à la base de tous les autres men­songes et vous savez, vous, mieux que qui­conque, qui est le père et qui est la source du men­songe.

Je dirais donc que la valeur fon­da­trice de la civi­li­sa­tion fran­çaise comme de toute civi­li­sa­tion, c’est d’abord le res­pect de la Véri­té. C’est d’elle que découle la véri­table Éga­li­té, qui n’est pas l’égalité révo­lu­tion­naire dont on nous a par­lé tout à l’heure, mais la ver­tu de Jus­tice : rendre à cha­cun ce qui lui est dû, suum cuique. C’est d’elle que nous vient la vraie Liber­té, qui n’est pas la liber­té révo­lu­tion­naire, mais celle qui nous rend res­pon­sables et fait de nous des êtres moraux. “Injuste, oui, c’est le mot qu’ils uti­lisent alors qu’ils lui refusent tout sens” écrit Senior à pro­pos de ceux qui s’élèvent contre l’existence de toute sanc­tion pénale. “Les sen­ti­men­ta­listes pro­posent une concep­tion de l’univers dont ils s’exemptent : ils disent que le crime est une mala­die. Si c’était vrai, il ne serait plus pos­sible d’accomplir aucun acte moral. Si l’homme n’est pas libre de choi­sir le Mal, il ne l’est pas de choi­sir le Bien. Un concours acci­den­tel de forces met le bras de Jacques à un bout de la corde et la tête de Paul à l’autre. Si le meurtre est une mala­die, Ursule est morte de cette mala­die qu’on nomme le meurtre, trans­mise par un agent inno­cent nom­mé Jack l’Eventreur, comme la tuber­cu­lose trans­mise par un inno­cent bacille de Koch a cau­sé la mort de Vir­gi­nie. Rien n’est dû à qui ou quoi que ce soit, tout ce qui vit mour­ra ; le Sei­gneur donne et le Sei­gneur reprend selon un pro­ces­sus natu­rel ; le crime relève de la bio­chi­mie et de même tous les com­por­te­ments humains. Si l’homme n’est pas res­pon­sable de ses crimes parce qu’il est un pro­duit de l’hérédité et du milieu, la science elle-même n’est rien d’autre qu’un pro­duit de l’hérédité et du milieu. N’oublions jamais la réplique du juge au meur­trier : “Vous m’avez dit qu’on ne pou­vait rien vous repro­cher parce que c’est votre milieu et votre héré­di­té qui vous ont conduit à tuer, eh bien, mon héré­di­té et mon milieu vous condamnent à être pen­du jusqu’à ce que mort s’ensuive”.

C’est enfin de la Véri­té que nous vient la vraie Fra­ter­ni­té, pas non plus bien sûr dans le sens révo­lu­tion­naire que décri­vait si magis­tra­le­ment tout à l’heure M. de Vigue­rie, mais dans celui de la fra­ter­ni­té réelle, celle qui existe entre ceux qui se recon­naissent frères parce qu’ils sont tous du même Père.

Voi­là quelques-unes des valeurs uni­ver­selles qui fondent, non seule­ment la civi­li­sa­tion fran­çaise, mais toutes les civi­li­sa­tions. Mais il est aus­si des valeurs par­ti­cu­lières, car ces valeurs uni­ver­selles s’incarnent en un temps don­né, en un espace don­né. Et je crois très pro­fon­dé­ment qu’à ce titre, l’héritage gré­co-latin fait par­tie de notre civi­li­sa­tion fran­çaise. D’abord en un lieu don­né : la France, la civi­li­sa­tion fran­çaise, sont le pro­duit d’une cer­taine géo­gra­phie, et cette géo­gra­phie n’est pas indif­fé­rente : ces limites ter­ri­to­riales qui sont les nôtres sont quand même des limites en grande par­tie natu­relles —et j’espère que M. Dumont ne m’en vou­dra pas trop, car son expo­sé déca­pant, sti­mu­lant pour l’esprit, me porte quand même à une cer­taine indul­gence pour ceux qui ont vou­lu mal­gré tout réa­li­ser ce “pré car­ré”, même aux dépens de leurs voi­sins. Il est de fait que la forme de la France est har­mo­nieuse. Aujourd’hui, on uti­lise ce terme abo­mi­nable d’Hexa­gone. Mais enfin, il est des limites natu­relles à l’intérieur des­quelles a tou­jours vécu notre peuple, cas dif­fé­rent d’autres peuples aux fron­tières beau­coup plus mou­vantes. Pen­sons par exemple aux Turcs. Nous les connais­sons aujourd’hui en Ana­to­lie ou sur les rives du Bos­phore, vous en trou­vez aus­si dans le Sin-Kiang et leur arri­vée dans les contrées qui forment aujourd’hui la Tur­quie est rela­ti­ve­ment récente. Même les Polo­nais, qui n’en sont en rien res­pon­sables, ont eu des fron­tières dont les limites ont chan­gé dans l’histoire de plu­sieurs cen­taines de kilo­mètres. Tan­dis que les nôtres sont encore à peu de choses près celles qui étaient déjà fixées au temps de la Gaule.

Notons aus­si que notre pays a été peu­plé par les plus anciennes et les plus brillantes civi­li­sa­tions pré­his­to­riques — pen­sons aux grottes de Las­caux. Ce n’est pas pour rien que l’Homme de Cro-Magnon s’appelle ain­si : c’est que Cro-Magnon, jusqu’à preuve du contraire, est, un vil­lage de Dor­dogne sur les rives de la Vézère. Les Gau­lois eux-mêmes étaient fort peu nom­breux que déjà, dès la pré­his­toire loin­taine, notre pays avait don­né lieu à une très brillante civi­li­sa­tion.

Il n’en reste pas moins que fon­da­men­ta­le­ment, au moins sur le plan cultu­rel, la France c’est la syn­thèse des Celtes, des Latins et des Ger­mains ; de la cel­ti­tude, de la lati­ni­té, et, à un moindre degré, de la ger­ma­ni­té. Et ceci est très impor­tant. Très impor­tant sur le plan cultu­rel, mais aus­si très impor­tant, pour­quoi ne pas le dire, sur le plan phy­sique : pour­quoi serions-nous le der­nier peuple à ne pas avoir le droit de s’affirmer tel qu’il est ? N’en déplaise à l’excellent M. Jac­quart du MRAP, du Par­ti com­mu­niste et d’autres lieux, qui pré­tend que les races humaines n’existent pas. Sans doute les races humaines n’existent-elles pas au sens où il n’y a pas de dif­fé­rence onto­lo­gique entre les hommes, et où toutes sont des créa­tures de Dieu, toutes appe­lées à la Vie Éter­nelle. Mais, de là à nier l’importance des carac­tères eth­niques, c’est une absur­di­té totale. M. Jac­quart et quelques autres pré­tendent que les races humaines n’existent pas, parce que, disent-ils, on passe d’une race à l’autre de façon abso­lu­ment insen­sible et que les dif­fé­rences ne sont pas abso­lu­ment tran­chées. Il n’en reste pas moins que si l’on mélange cin­quante Vikings et cin­quante Ban­tous, même M. Jac­quart arri­ve­ra quand même à dire qui habite la Suède et qui vient du Zaïre. Si la Suède était peu­plée de Ban­tous, ce ne serait pas la nation sué­doise telle que nous la connais­sons, pas plus d’ailleurs que si le Zaïre était peu­plé de Vikings. Ce serait autre chose, ce serait une autre nation, ce serait une autre culture, peut-être d’ailleurs tout aus­si atta­chante, mais ce ne seraient pas les mêmes.

Mais c’est évi­dem­ment sur le plan cultu­rel que la civi­li­sa­tion gré­co-romaine nous a lais­sé des traces encore écla­tantes : des aque­ducs, des ports, des routes, des ponts, des basi­liques, des théâtres. Je pense à cette fameuse adresse de l’empereur Claude gra­vée dans la pierre per­met­tant aux Lyon­nais d’accéder au Sénat romain. Je pense à la jalou­sie ancienne entre Lyon et Vienne, parce que Vienne étant fon­dée par des vété­rans de la 10e Légion, les Vien­nois avaient de droit la citoyen­ne­té romaine alors que les Lyon­nais l’ont acquise plus dif­fi­ci­le­ment.

Puis vint le désastre des inva­sions bar­bares. Et la nou­velle alliance entre les Celtes, les Romains et cette fois-ci un peuple ger­ma­nique. L’alliance scel­lée par Clo­vis.

J’entends d’ici, à pro­pos de Clo­vis, beau­coup de contra­dic­teurs faire la fine bouche et pra­ti­quer d’ailleurs ce qu’ils récu­se­raient s’agissant d’autres cultures : por­ter des juge­ments tout à fait ana­chro­niques, voir cette époque avec les yeux de la nôtre. Clo­vis n’était cer­tai­ne­ment pas un enfant de chœur, ou alors c’était un enfant de chœur extra­or­di­nai­re­ment tur­bu­lent. Mais il ne faut pas oublier que sa pre­mière démarche a été de se faire remettre par le Basi­leus, par l’empereur d’Orient, les insignes de consul romain, et de s’intégrer par consé­quent dans une tra­di­tion. C’est dans la fidé­li­té à l’héritage gré­co-romain que s’opère la syn­thèse que réa­lise Clo­vis entre la popu­la­tion gal­lo-romaine et les Francs. Et à peine l’alliance entre les Francs et les Gal­lo-romains est-elle consa­crée qu’apparaît un mythe natio­nal.

M. de Vigue­rie a cité tout à l’heure Chres­tien de Troyes. Est-ce sous sa plume qu’apparaît ce mythe ? Est-ce sous celle d’Hincmar de Reims ou de quelqu’autre ? Je ne suis pas his­to­rien, mais je crois que ce mythe com­plè­te­ment oublié aujourd’hui a joué un grand rôle tout au long du Moyen Age et même au-delà. Il s’agit du mythe de l’origine troyenne des Francs. Parce qu’il était cho­quant, à cer­tains égards, que ces Francs fussent des enva­his­seurs s’installant là où ils n’étaient pas tout à fait chez eux. Il fal­lait que la nation qu’ils ont fon­dé en mariant Ger­mains, Celtes et Latins ait une ori­gine aus­si noble que Rome. Et c’est ce qu’affirme de façon très claire ce mythe de l’origine troyenne des Francs, qui pré­tend que les rois francs des­cen­draient des Troyens fuyant les Grecs. Vous connais­sez l’histoire de la guerre de Troie. Tout comme Enée, fils d’Anchise, aurait été l’un des fon­da­teurs de Rome, Fran­cion, ancêtre des Francs aurait été un Troyen de sang royal. Quel est l’intérêt de ce mythe ? C’est qu’en l’affirmant on se dis­tingue à la fois des Ger­mains et des Latins, et qu’on se donne des ori­gines qui sont aus­si anciennes que celles de Rome ! C’est un peu pré­somp­tueux, mais la pré­somp­tion fait un peu par­tie, sinon des valeurs, du moins du carac­tère des Fran­çais. Et ce mythe aura la vie dure, il sera l’un des mythes fon­da­teurs de la France. Tous les peuples ont besoin de mythes fon­da­teurs : pour les Japo­nais, c’est l’arrière petit-fils de la déesse du Soleil, Ama­te­ra­su Omi­ka­mi, qui a fon­dé l’Empire du Japon en 660 avant notre ère. Tout cela évi­dem­ment est com­plè­te­ment fan­tai­siste et tous les Japo­nais l’ont tou­jours su, mais ça ne fait rien, c’est d’une très grande impor­tance encore aujourd’hui.

Un jour, il fau­dra bien recon­naître pour­tant qu’il n’est mal­heu­reu­se­ment pas très sérieux de dire que les Francs sont des Troyens. Alors, on va inven­te­ra une autre théo­rie. On dira : les Francs, certes, ne sont pas des Troyens, mais c’est une tri­bu gau­loise qui a été chas­sée par les conquêtes de Jules César, et qui est reve­nue après l’effondrement de Rome. Cette nou­velle théo­rie a un gros avan­tage, celui de pré­sen­ter fina­le­ment les Francs comme des gens qui sont ren­trés chez eux. Cela dure­ra encore à peu près un siècle, à l’issue duquel on s’apercevra que ce n’est pas plus sérieux, et, les études pro­gres­sant, on met­tra cette fois en avant le fait que les Francs sont un peuple ger­ma­nique, et l’on vou­dra faire des membres de l’aristocratie fran­çaise les des­cen­dants de ces conqué­rants francs. C’est là aus­si qu’apparaît plus par­ti­cu­liè­re­ment la théo­rie du “sang bleu”, d’un sang qui serait celui de l’envahisseur ger­ma­nique, et qui serait dif­fé­rent de celui du reste de la popu­la­tion. Mais ceci était extrê­me­ment dan­ge­reux, parce que s’introduisit ain­si en germe un risque ter­ri­fiant de divi­sion du corps social ; et, bien que les remar­quables tra­vaux de M. Dumont aient mon­tré que la Révo­lu­tion fran­çaise a été beau­coup plus anti­re­li­gieuse qu’antinobiliaire, il n’est pas inter­dit de pen­ser que c’est à cette théo­rie du sang bleu que répond, peut-être, dans La Mar­seillaise, cette phrase ter­rible du sang impur dont on vou­drait abreu­ver nos sillons.

Voi­là pour l’essentiel, quelles sont nos ori­gines, eth­niques et cultu­relles. Et en un sens la Nou­velle Droite, dans la ligne des études dumé­zi­liennes, a sans doute eu rai­son d’insister sur l’importance de ces tra­di­tions. Elle a tort d’en faire un abso­lu, parce que des traits de culture, pas plus d’ailleurs que des traits de nature, ne four­nissent de bous­sole pour l’action, pour la vie, pour le futur. C’est seule­ment la des­crip­tion de ce qui est : nous sommes un peuple indo-euro­péen et même une syn­thèse de trois branches de la famille indo-euro­péenne mode­lée par la civi­li­sa­tion gré­co-romaine et ins­tal­lés, depuis des siècles, dans les fron­tières que nous a don­nées la nature, et qu’a contre­si­gnées notre his­toire.

Sans doute mais après ? Encore faut-il poser en axiome qu’il est bon que nous res­tions ce que nous sommes, et à par­tir de ce moment-là on entre dans le domaine du nor­ma­tif, par consé­quent dans celui des valeurs : l’observation de ce qui est ne four­nit en soi aucun conte­nu nor­ma­tif, parce que, à décrire ce qui est, on peut aus­si bien en tirer la conclu­sion que ce qui est doit chan­ger, et c’est en ce sens qu’Alain de Benoist rejoin­dra, par cer­tains aspects de son œuvre pour­tant inté­res­sante, Karl Marx dans les oubliettes de l’histoire.

Quelles sont donc les valeurs de ces Celtes, de ces Latins, de ces Ger­mains qui nous ont faits ce que nous sommes et plus encore, font que nous esti­mons que cet héri­tage doit être pro­lon­gé et défen­du ?

Le sens de l’honneur

La pre­mière, il me semble, est le sens de l’honneur. Avec bien sûr son revers : la pré­somp­tion, le goût de la renom­mée, une cer­taine vani­té, l’indiscipline ; César déjà par­lait de l’indiscipline de ces tri­bus gau­loises : c’est un trait carac­té­ris­tique, qui est com­mun d’ailleurs, me semble-t-il, aux Latins, aux Celtes et aux Ger­mains. Mais mal­gré tout je crois que le sens de l’honneur est une constante de l’histoire de France, et que c’est ce qui lui donne sa gran­deur. Notre His­toire a été grande par ses suc­cès, par­fois immé­ri­tés, par­fois acquis de façon injuste au détri­ment de voi­sins paci­fiques, mais elle a été plus grande encore, me semble-t-il, dans ses revers que dans ses suc­cès. La France a été grande dans ses défaites. Son­gez à la bataille de Poi­tiers, à ce désastre, au roi qui devrait fuir mais qui reste et se bat avec son jeune fils qui y gagne­ra le sur­nom du “Har­di”, c’est-à-dire le cou­ra­geux (“Père, gar­dez-vous à droite ; Père, gar­dez-vous à gauche”) . Pen­sez à Fran­çois Ier après le désastre de Pavie, dans une expé­di­tion impré­pa­rée et injuste sans doute, mais enfin, à cette admi­rable lettre à la reine, “Madame, tout est per­du, fors l’honneur”. Son­gez à Bayard (on m’a dit que le pro­pos était apo­cryphe) et au reproche qu’il fait au Conné­table de Bour­bon qui vient le conso­ler dans sa ter­rible ago­nie alors qu’il s’est fait por­ter pour mou­rir, la colonne ver­té­brale bri­sée, dans des souf­frances affreuses, et qu’il s’est fait cou­cher sur le dos pour voir l’ennemi en face : “C’est ain­si que j’ai vécu toute ma vie”. Pen­sez à tous ces épi­sodes de notre his­toire mal­heu­reuse, Dieu sait qu’il n’en manque pas : Bazeilles, la mai­son des der­nières car­touches, la charge de Rei­schof­fen, les Cadets de Sau­mur, le der­nier et si poi­gnant entre­tien entre le com­man­dant du camp retran­ché de Dien-Bien-Phu et le com­man­dant du corps expé­di­tion­naire. L’honneur a tou­jours été sau­vé.

L’alliance entre la France et le christianisme.

La deuxième, c’est l’alliance fon­dée, au bap­tis­tère de Reims, entre la France et le chris­tia­nisme. On nous dira tout de suite : “Mais Clo­vis n’était pas un bon chré­tien” : Clo­vis n’était pas sans doute conforme à l’image que se font du chris­tia­nisme mes col­lègues démo­crates-chré­tiens du Par­le­ment euro­péen —que je soup­çonne d’être vrai­ment démo­crates, mais dont je ne vois guère qu’ils soient chré­tiens. Il n’était pas du tout conforme à l’image droit-de-l’hommesque qu’ils se font du par­fait hon­nête homme d’aujourd’hui. Et il est vrai que la conver­sion de Clo­vis pré­sen­tait, peut-être, d’une cer­taine façon, un carac­tère uti­li­taire. C’est vrai qu’il faillit même reve­nir sur sa conver­sion après la mort de son fils, pen­sant que celle-ci était peut-être due au cour­roux des anciens dieux. Vrai encore que Clo­vis était un vin­di­ca­tif, mais sans doute parce que son auto­ri­té aurait été sans cela autre­ment contes­tée. Les Francs, comme tous les peuples indo-euro­péens d’ailleurs, mais ceux-là par­ti­cu­liè­re­ment, n’aimaient pas beau­coup les faibles ; ils sui­vaient le chef tant que le chef avait de la poigne et qu’il avait du suc­cès, car le suc­cès était pré­ci­sé­ment la marque de la béné­dic­tion des forces supé­rieures. Il est vrai aus­si que Clo­vis, mais il y était tenu en quelque sorte par les dures lois poli­tiques qui régis­saient les par­tages suc­ces­so­raux chez les Francs, a éli­mi­né bien des membres de sa famille, y com­pris après sa conver­sion. Mais la ques­tion n’est pas de savoir si Clo­vis était un modèle des ver­tus chré­tiennes ; ce n’est pas cela qui nous inté­resse du tout dans son bap­tême. Le bap­tême de Clo­vis est un évé­ne­ment fon­da­teur de notre civi­li­sa­tion parce qu’en effet, il a été le point de départ d’une amé­lio­ra­tion constante des mœurs, des cou­tumes, des pra­tiques de ce peuple rude, cruel, bar­bare mais fort qu’étaient les Francs et que, grâce à lui, s’est opé­rée la syn­thèse des popu­la­tions dont la France est issue, sous le patro­nage du chris­tia­nisme. C’est lui qui a per­mis à notre pays de deve­nir, par la suite, le pays des cathé­drales, et des grands ordres monas­tiques, celui de la che­va­le­rie chré­tienne et des croi­sades.

La mer

Il y a bien sûr bien d’autres valeurs qui fondent la spé­ci­fi­ci­té de notre culture, et pour sau­ter un peu du coq à l’âne, je crois que cer­taines des racines de la civi­li­sa­tion fran­çaise, si je puis me per­mettre cette méta­phore osée, plongent dans la mer. Certes, il y a d’autres peuples qui ont eu des des­tins mari­times tout à fait excep­tion­nels : le Por­tu­gal, l’Espagne, l’Angleterre, les peuples nor­diques ; mais la France est le seul pays d’Europe à avoir accès (de par sa situa­tion géo­gra­phique, nous n’y avons aucun mérite par­ti­cu­lier) à la fois à la mer du Nord, à l’Atlantique et à la Médi­ter­ra­née. Et certes, le temps n’est plus aux taches roses qui colo­raient, sur nos atlas, la moi­tié de l’Afrique, Mada­gas­car, l’Indochine, les comp­toirs de l’Inde aux noms si poé­tiques et évo­ca­teurs. Mais cette grande aven­ture, pour le meilleur et pour le pire, et quoi que l’on en ait dit, sur­tout pour le meilleur, comme le savent très bien les peuples que nous avons visi­tés là-bas (allez deman­der aux habi­tants de Saï­gon, à ceux du Cen­tra­frique, de Mada­gas­car ou d’ailleurs, ceux du moins qui ont connu l’époque de notre pré­sence, les réflexions qu’ils font aujourd’hui en com­pa­rant cette période et la nôtre !) témoi­gnait de ce que la mer avait com­mu­ni­qué à l’âme fran­çaise un goût de l’aventure qui trou­va son expres­sion dans l’héroïsme de tant de navi­ga­teurs, de tant de mis­sion­naires, d’explorateurs, de pion­niers ou de négo­ciants. Et si le drame de l’Algérie fut un drame si cruel à plus d’un titre, un drame que beau­coup de jeunes gens aujourd’hui ont du mal à com­prendre d’ailleurs, y com­pris dans nos rangs, ce n’est pas sim­ple­ment parce qu’il y a eu tra­hi­son de la parole don­née, ce n’est pas seule­ment parce qu’il y a eu aban­don de ceux qui avaient cru en nous, chré­tiens aus­si bien que musul­mans ou juifs, mais aus­si parce qu’il y a eu un rétré­cis­se­ment géné­ral de la France, un repli sur ce qu’il est conve­nu d’appeler aujourd’hui l’hexagone et la fin d’une immense aven­ture. Au moins conser­vons pré­cieu­se­ment ces confet­tis qui nous valent aujourd’hui le troi­sième empire mari­time du monde, au regard des der­niers déve­lop­pe­ments du droit inter­na­tio­nal et notam­ment de la confé­rence des Nations Unies sur le droit de la Mer.

Quels ont été les pro­duits maté­riels de cette civi­li­sa­tion ? Je pas­se­rai très rapi­de­ment là-des­sus, parce qu’ils sont tel­le­ment immenses et nom­breux qu’il est impos­sible de les dénom­brer, sur­tout dans le temps qui m’est impar­ti. La varié­té de nos cli­mats, de nos pay­sages, a conduit à une extra­or­di­naire pro­fu­sion dans tous les domaines. Cette varié­té qui fait par­tie aus­si de notre carac­tère natio­nal ne se per­çoit plus par les cos­tumes, ni par le folk­lore, aujourd’hui tra­gi­que­ment uni­for­mi­sés. Mais elle se mani­feste encore dans l’habitat rural : la pente des toits, la forme des tuiles, les maté­riaux. Rien que dans ma région, en 40 km, on change quatre fois de style entre Lyon et Mâcon : les mai­sons des monts du Lyon­nais, avec leurs construc­tions de pisé sur des sou­bas­se­ments de pierre noire vol­ca­nique ; les riches pay­sages viti­coles du Beau­jo­lais, aux mai­sons dites de ph69_chatillondazergues.jpgpierres dorées tel­le­ment elles luisent sous le soleil, n’ont rien à voir non plus avec les mai­sons bres­sanes de plain-pied et de colom­bages, qui elles-mêmes n’ont rien à voir avec la mai­son bour­gui­gnonne que l’on trouve dès le Mâcon­nais, ses toits à forte pente et ses petites tuiles plates.

“Bien sûr, pou­vait-on lire il y a quelques années dans le mani­feste intro­duc­tif de la revue Globe de M. Marc Bena­mou et Ber­nard-Hen­ri Lévy, “tout ce qui est ter­roir, béret, bour­rée, biniou, bref fran­chouillard ou cocar­dier nous est étran­ger, voire odieux.” C’est ce qui nous dif­fé­ren­cie d’eux : tout ce qui est ter­roir, béret, bour­rée, biniou, bref fran­çais et natio­nal, nous est fami­lier et atta­chant, au contraire : c’est assez natu­rel. C’est encore le même Ber­nard-Hen­ri Lévy qui écri­vait, dans son livre inti­tu­lé L’idéologie fran­çaise, cette phrase : “Qu’y a-t-il de plus imbé­cile, de plus bête­ment obs­cu­ran­tiste qu’un natio­na­liste qui dans les œuvres de l’esprit, dans un livre ou dans une toile, s’attache à retrou­ver la trace d’un hypo­thé­tique génie fran­çais ? C’est un régio­na­liste qui dans les mêmes œuvres de l’esprit, dans les mêmes livres ou dans la même toile, ne hume plus que les par­fums de Lor­raine, des grasses terres de Beauce ou des embruns bre­tons”. J’avoue volon­tiers être de ceux qui aiment par­fois retrou­ver jusque dans les œuvres de l’esprit un peu des par­fums de Lor­raine, des grasses terres de Beauce ou des embruns bre­tons. Je ne les retrouve pas beau­coup, il est vrai, dans les œuvres de M. Ber­nard-Hen­ri Lévy et c’est fort dom­mage.

Un art de vivre incomparable

Notre civi­li­sa­tion a pro­duit un art de vivre incom­pa­rable, cette dou­ceur qu’évoquait en termes beau­coup plus élo­quents et beau­coup plus pré­cis que moi ce matin M. de Vigue­rie. Je n’en pren­drai qu’un seul exemple, c’est le vin. On a évo­qué hier la Vierge aux rai­sins de Troyes. Il y a d’autres pays qui ont du vin, qui ont d’excellents vins, qui ont même plu­sieurs varié­tés de vins, mais enfin pas autant que le nôtre. La joie de vivre qu’engendre la vigne est une de nos par­ti­cu­la­ri­tés. Nous ne sommes pas des pisse-froid. Et per­met­tez moi à cet égard de faire réfé­rence à saint Augus­tin qui raillait très jus­te­ment les incré­dules qui dou­taient du pre­mier miracle de Notre Sei­gneur dont je vous rap­pelle qu’il est un miracle du vin, et même du bon vin, le miracle des Noces de Cana, alors que ce miracle se repro­duit sous leurs yeux chaque année, l’eau bien­fai­sante de nos pluies pas­sant dans les grappes du rai­sin, pour se trans­for­mer en vin !

Je vous dis­pen­se­rai donc de l’exposé fas­ti­dieux de tout ce qu’a pro­duit la civi­li­sa­tion fran­çaise, vous le savez mieux que moi. Mais vous savez aus­si mieux que moi que tout ceci est mena­cé. Je le dis avec gra­vi­té, sans pes­si­misme exces­sif, avec quand même beau­coup d’inquiétude et même un peu d’angoisse, notam­ment du fait du ter­rible pro­blème démo­gra­phique dont nous a entre­te­nus M. Dupâ­quier, et qui est indis­so­ciable du pro­blème moral dont a par­lé le doc­teur Dor. Tout ceci est mena­cé, la sub­stance même de notre Nation l’est, et elle l’est notam­ment du fait de la déchéance de l’institution qui a pour mis­sion de la pré­ser­ver, l’État. Je crois, en expri­mant peut-être une légère nuance par rap­port à ceux qui m’ont pré­cé­dé à cette tri­bune, que la civi­li­sa­tion fran­çaise a ceci de par­ti­cu­lier qu’elle est quand même tri­bu­taire de l’État. C’est l’État qui l’a pro­té­gée et le sens de l’État a exis­té très tôt, peut-être beau­coup plus tôt qu’on ne le pense. Com­ment expli­quer autre­ment que le pres­tige royal ait sur­vé­cu, par exemple, aux pre­miers temps capé­tiens, alors que le domaine propre du Roi était tout petit par rap­port à celui des Plan­ta­ge­nêt ? C’est qu’il exis­tait un pres­tige du royaume. Les légistes de 300px-Hommage_d_Edouard_Ier_a_Philippe_le_Bel.jpgPhi­lippe Le Bel, cri­ti­quables à cer­tains égards, ont for­mu­lé très tôt l’idée que le roi de France était “empe­reur en son royaume”. Et quand Jean Bodin écrit son ouvrage magis­tral “De Repu­bli­ca”, il faut tra­duire sans contre­sens, ce n’est pas “De la Répu­blique” car Jean Bodin était par­fai­te­ment monar­chiste, mais : “De l’État”. C’est cet État qui a per­mis l’unité de ces terres qui, au-delà de la mou­vance du royaume sur de vastes por­tions rele­vant de l’empire, appar­te­naient à la fran­ci­té. C’est en ce sens que je demande un peu d’absolution, quelque abo­mi­nables qu’aient été les opé­ra­tions qui ont conduit au rat­ta­che­ment de la Franche-Com­té à la France, peut-être indignes d’un prince chré­tien. Le sens de l’État chez nous ne fut ni tota­li­taire, ni per­son­nel. Ce n’était pas l’État pha­rao­nique de l’Égypte ancienne, ce n’était pas l’État tota­li­taire des Incas. On prête à Louis XIV le mot “L’État c’est moi”. Or ce mot est par­fai­te­ment apo­cryphe ; la véri­table cita­tion est exac­te­ment l’inverse, et elle nous a été res­ti­tuée tout à l’heure par M. de Vigue­rie. Sen­tant sa mort pro­chaine, Louis XIV dit : “Je m’en vais, mais l’État demeu­re­ra tou­jours”. Or ce qui me paraît par­ti­cu­liè­re­ment inquié­tant, c’est que l’État semble aujourd’hui entré en décom­po­si­tion, miné par la concus­sion de nos diri­geants. Bien sûr, il y a tou­jours eu en France des pré­va­ri­ca­teurs, mais la cor­rup­tion n’a jamais été autant qu’aujourd’hui éri­gée en sys­tème. L’affaire de Pana­ma, l’affaire Sta­vis­ky furent à deux doigts de faire chan­ce­ler le régime cor­rom­pu de la IIIe Répu­blique, or la moindre des affaires qui nous est aujourd’hui connue est beau­coup plus grave que l’affaire Sta­vis­ky, cet obs­cur for­ban qui avait tra­fi­qué sur les bons du mont-de-pié­té de Bayonne. Face à l’invasion que nous subis­sons, l’État mani­feste par son impuis­sance même qu’il n’a plus la force néces­saire à l’accomplissement de sa mis­sion.

Interrompre cette course à la décadence.

Alors, que faut-il faire ? Que devons-nous faire ? Retrou­ver d’abord, il me semble, notre capa­ci­té d’indignation. Et puis nous enga­ger pour inter­rompre cette course à la déca­dence. Que nous reste-t-il de l’héroïsme des Gau­lois ? J’en viens presque, par­fois, à regret­ter la fureur des sol­dats de l’An II. Oh, je pré­fè­re­rais évi­dem­ment la fureur des Ven­déens sou­le­vés pour défendre leur roi ou leur foi. Mais je pense à ces gro­gnards, à ces sabreurs du Pre­mier Empire, à l’incroyable endu­rance de nos grands-pères dans ces char­niers abo­mi­nables. Et je dis : que nous reste-t-il de tout cela ? Que nous reste-t-il de cette furie fran­çaise ? Point trop n’en faut sans doute, mais il en faut quand même un peu ! Une ques­tion posée ce matin à M. de Vigue­rie m’a beau­coup frap­pé : “Est-ce que les saint-cyriens qui sont morts sous des régimes révo­lu­tion­naires ou sous des régimes libé­raux sont morts pour rien ?”. C’est une ques­tion ter­rible et M. de Vigue­rie y a appor­té une réponse nuan­cée : leur sacri­fice, leur abné­ga­tion est admi­rable. Mais puisqu’il y eut dans vos familles, dans la mienne aus­si d’ailleurs, tant de gens qui ont ris­qué leurs vies, qui ont mani­fes­té un cou­rage admi­rable au ser­vice de causes qu’ils n’avaient pas eux-mêmes déter­mi­nées, et qui n’étaient pas tou­jours justes, offrons donc aujourd’hui un tout petit peu de ce cou­rage-là, de ce cou­rage civique pour une juste cause, celle de la sur­vie de la France. Il est conster­nant de consta­ter par­fois que les enfants de tant de ceux qui ont ris­qué leurs vies pour la défense de notre patrie n’osent plus aujourd’hui ris­quer un week-end ou leur répu­ta­tion, leur avan­ce­ment, que sais-je, l’octroi d’une déco­ra­tion, par crainte quel­que­fois tout sim­ple­ment du qu’en dira-t-on, ou par res­pect humain.

Le com­bat civique s’impose aujourd’hui, il s’impose plus que jamais. Bien sûr, nous sommes acca­blés du poids de notre indi­gni­té morale et de notre incom­pé­tence. Mais je vois autour de moi beau­coup de gens qui ont une for­ma­tion qui n’est pas tou­jours aus­si solide que la vôtre, et qui me disent : “Je n’oserais pas faire de la poli­tique, je ne vou­drais pas me pré­sen­ter aux élec­tions, ni m’engager dans le domaine syn­di­cal, ni dans le domaine social parce que je ne sais pas par­ler en public”. Eh bien cela s’apprend ! Et, puisque vous avez ce cou­rage par lequel se sont illus­trés nos ancêtres, par­fois au ser­vice de causes qui n’étaient pas toutes justes, soyez donc ces com­bat­tants du bon com­bat. C’est à ce prix que nous obtien­drons, ensemble, la renais­sance catho­lique et fran­çaise à laquelle nous aspi­rons.

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