Les Droits de l’homme et la souffrance des hommes (1)

Nous commenà§ons ci-des­sous la publi­ca­tion de la com­mu­ni­ca­tion don­née par le Pré­sident de Renais­sance Catho­lique lors du Congrès de Lais­sez-Les-Vivre SOS Futures Mères, le 16 février der­nier à  Paris.

Toutes les périodes révo­lu­tion­naires ont pour constante de pré­tendre arra­cher l’homme à sa condi­tion de ser­vi­tude anté­rieure pour, enfin, lui faire décou­vrir le bon­heur et accé­der à la lumière. Tout le monde connaît, ou devrait connaître, la décla­ra­tion de Saint-Just, le 15 ven­tôse An II (3 mars 1794) : « Le bon­heur est une idée neuve en Europe. » L’on sait moins que cette décla­ra­tion fait par­tie d’un dis­cours inau­gu­ral consis­tant à pré­sen­ter le mode d’exécution d’un décret à l’encontre des enne­mis de la Révo­lu­tion. L’article 2 en est lapi­daire : « Les biens des per­sonnes recon­nues enne­mies de la Révo­lu­tion seront séques­trées au pro­fit de la Répu­blique. Ces per­sonnes seront déte­nues jusqu’à la paix et ban­nies ensuite à per­pé­tui­té. »

De même, le sep­ten­nat de Fran­çois Mit­ter­rand s’ouvre en 1981 sur la décla­ra­tion d’une emphase ridi­cule de Jack Lang assu­rant que « la France est pas­sée de l’ombre à la lumière », pour se pro­lon­ger par deux déva­lua­tions en moins d’un an, un plan de rigueur sans pré­cé­dent et une déroute aux élec­tions légis­la­tives qui suivent atté­nuée, pour le PS, par l’introduction du scru­tin pro­por­tion­nel.

Les Droits de l’homme

Le même type d’avatar ne se serait-il pas abat­tu sur les mythiques Droits de l’homme ? En fait de bon­heur et de lumière, ce sont des drames et des souf­frances infi­nies qu’a géné­rés l’exaltation de ces droits sans devoirs.
Notons d’abord que, si la for­mu­la­tion est nou­velle, on n’a pas atten­du la fin du XVIIIème siècle pour recon­naître que l’homme a des droits. Ain­si, par exemple, le Manuel du sol­dat chré­tien rédi­gé par des jésuites à la fin du XVIème siècle traite des droits de l’humanité en appe­lant à pro­té­ger « le pay­san désar­mé, la reli­gion, les temples et leurs ministres, les femmes, les enfants, les vieillards, les arts et les sciences, les gens de robe, le mar­chand, le bour­geois, le labou­reur et autres gens sans défense ».

La Décla­ra­tion des Droits de l’homme et du citoyen de 1789 est tout autre chose. Le pro­fes­seur Claude Polin, dans la confé­rence don­née en 1993, lors de notre Uni­ver­si­té d’été sur L’envers des droits de l’homme, sous le titre Aux sources de la pen­sée contre-révo­lu­tion­naire, est allé à l’essentiel en affir­mant que tout repose sur une phrase trop peu mise en valeur du Contrat social de Jean-Jacques Rous­seau : « L’homme est par nature un tout par­fait et soli­taire. » L’homme moderne se croit par­fait, donc tous ses dési­rs sont légi­times. Il n’a pas besoin, natu­rel­le­ment, d’une famille et, s’il sou­haite s’entourer d’autres êtres, c’est à lui de déci­der, sou­ve­rai­ne­ment, des contours de cette « famille ».

Nous sommes au cœur des débats qui nous animent et agitent aujourd’hui. L’individualisme contem­po­rain, néga­teur de tout bien com­mun, trouve son ori­gine dans le texte pré­cé­dem­ment cité du « pro­me­neur soli­taire » en plein rêve. Cette décla­ra­tion marque une rup­ture avec l’ordre ancien car elle est un pré­sup­po­sé idéo­lo­gique et non le fruit de l’expérience. C’est ce qu’avait d’ailleurs reven­di­qué Jean-Jacques Rous­seau dans son Dis­cours sur l’origine de l’inégalité en affir­mant : « Com­men­çons par écar­ter les faits. » Les socié­tés tra­di­tion­nelles sont à rebours de cette approche construc­ti­viste de l’organisation sociale. Le poids de la tra­di­tion est celui de la cou­tume, de l’histoire et de l’expérience. Il est la prise en compte du réel et de ses leçons. Il est la recon­nais­sance d’un ordre qui dépasse cha­cun d’entre nous et auquel nous ne pou­vons que nous sou­mettre. Ce sont les lois éter­nelles aux­quelles en appelle Anti­gone contre Créon. Ce sont les lois fon­da­men­tales du Royaume contre les­quelles le roi de France lui-même ne peut rien. C’est le Déca­logue que le peuple juif a reçu de Dieu en per­sonne sur le mont Sinaï. Cepen­dant, il y a loin de l’éther des idées à la réa­li­té humaine. C’est ce qu’écrivait Cathe­rine II de Rus­sie au Comte Phi­lippe de Ségur en avril 1787 à pro­pos de ses entre­tiens avec Dide­rot : « Vous oubliez dans tous vos plans de réforme la dif­fé­rence de nos posi­tions : Vous, vous ne tra­vaillez que sur le papier, qui souffre tout ; il est tout uni, souple et n’oppose pas d’obstacles ni à votre ima­gi­na­tion ni à votre plume ; tan­dis que moi, pauvre impé­ra­trice, je tra­vaille sur la peau humaine, qui est bien autre­ment irri­table et cha­touilleuse. »

La révo­lu­tion des mœurs à laquelle nous avons assis­té a été menée au nom des droits bien théo­riques de l’homme et de la femme. Aujourd’hui, tout le monde a des droits ! N’était la gra­vi­té du sujet, cer­taines décla­ra­tions prê­te­raient à sou­rire. Dans un dis­cours du 2 octobre 1979 devant l’Assemblée géné­rale de l’ONU, le pape Jean-Paul II dres­sait un inven­taire impres­sion­nant des droits de l’homme qui sont, selon lui « le droit à la vie, à la liber­té et à la sécu­ri­té de la per­sonne : le droit à l’alimentation, à l’habillement, au loge­ment, à la san­té, au repos et aux loi­sirs ; le droit à la liber­té d’expression, à l’éducation et à la culture ; le droit à la liber­té de pen­sée, de conscience et de reli­gion et le droit à mani­fes­ter sa reli­gion indi­vi­duel­le­ment ou en com­mun, tant en pri­vé qu’en public ; le droit de choi­sir son état de vie, de fon­der une famille et de jouir de toutes les condi­tions néces­saires à la vie fami­liale ; le droit à la pro­prié­té et au tra­vail, à des condi­tions équi­tables de tra­vail et à un juste salaire ; le droit de réunion et d’association, le droit à la liber­té de mou­ve­ment et à la migra­tion interne et externe ; le droit à la natio­na­li­té et à la rési­dence ; le droit à la par­ti­ci­pa­tion poli­tique et le droit de par­ti­ci­per au libre choix du sys­tème poli­tique du peuple auquel on appar­tient. » L’observateur ne peut qu’être frap­pé par la diver­si­té des droits mis ain­si, semble-t-il, sur un pied d’égalité : le droit à la vie (effec­ti­ve­ment essen­tiel) et le droit aux loi­sirs, le droit à la liber­té d’expression (condam­né à de mul­tiples reprises par d’autres papes) et le droit à la rési­dence, etc.

Nous sommes loin de la pro­blé­ma­tique de Pie XI : « Le pre­mier droit de l’homme c’est de faire son devoir. » (Non abbia­mo biso­gno, 29 juin 1931).

(à suivre)