Les coptes, ces frères chrétiens d’Orient oubliés

Après l’attentat du 31 octobre 2010 contre la cathé­drale syriaque-catho­lique de Bag­dad (Irak) qui fit 58 morts (lire R.C. n° 114, entre­tien avec Annie Laurent ; et dans cette revue, page 22, le ser­mon du Père Alain), c’est une église copte d’Alexandrie qui a été la cible des isla­mistes, le 1er jan­vier 2011. Cette attaque a fait 23 morts et d’innombrables bles­sés. Cette actua­li­té tra­gique nous rap­pelle la situa­tion dif­fi­cile que vivent au quo­ti­dien ces chré­tiens d’Orient, spé­cia­le­ment les coptes d’Egypte, iso­lés et per­sé­cu­tés en terre d’Islam.Le terme « copte » pro­vient de la racine signi­fiant « égyp­tien ». Ain­si, l’engouement actuel des Occi­den­taux pour la culture égyp­tienne antique est en réa­li­té un engoue­ment pour la culture copte. Tou­te­fois, l’acception actuelle de ce terme désigne exclu­si­ve­ment les chré­tiens égyp­tiens de quelque confes­sion qu’ils soient : ortho­doxes (90 % des coptes soit envi­ron 10 mil­lions de fidèles), catho­liques (350 000 fidèles), pro­tes­tants et autres (envi­ron 500 000 fidèles). L’Égypte comp­tant aujourd’hui 80 mil­lions d’habitants, les coptes repré­sentent à peu près 12 % de la popu­la­tion, soit la plus impor­tante mino­ri­té chré­tienne du Moyen Orient.

Les coptes, des­cen­dants de l’ethnie pha­rao­nique, à l’origine païens et ido­lâtres, ont été évan­gé­li­sés très tôt, dès la deuxième moi­tié du pre­mier siècle, par l’évangéliste saint Marc, pre­mier Patriarche d’Alexandrie envoyé de Rome par saint Pierre. 80 % des habi­tants de la val­lée du Nil et du Del­ta devinrent ain­si chré­tiens à la fin du pre­mier siècle.

Mal­heu­reu­se­ment, au Concile de Chal­cé­doine en 451, le Patriarche d’Alexandrie, Dios­core, adop­tant l’hérésie d’Eutichès appe­lée « mono­phy­sisme » (du grec monos, unique, et phu­sis, nature) affir­mant l’unique nature divine du Christ (sa nature humaine s’étant comme ‘’fon­due’’ en la nature divine) s’opposa à Rome et pro­vo­qua un schisme. L’égypte se consti­tua alors en église natio­nale auto­cé­phale, la qua­si-tota­li­té des évêques égyp­tiens sui­vant (de gré ou de force) le Patriarche Dios­core. Dans les décen­nies sui­vantes de nom­breux mas­sacres s’ensuivirent à l’encontre des chré­tiens qui refu­sèrent de suivre le schisme, et com­men­ça ain­si la per­sé­cu­tion des catho­liques res­tés fidèles à Rome.

Assioute_-_copte.jpgCette héré­sie mono­phy­site n’était pas, comme cer­tains ont ten­dance à le pen­ser aujourd’hui, super­fi­cielle ou ano­dine. Affir­mant en fait la seule nature divine du Christ, elle eut pour consé­quence, sinon la perte, au moins l’amoindrissement des dogmes essen­tiels de la foi chré­tienne, à com­men­cer par celui de l’Incar­na­tion du Christ et, par voie de consé­quence, celui de la Rédemp­tion. En effet, si le Christ n’a pas réel­le­ment assu­mé notre nature humaine mais n’en a pris qu’une sorte d’apparence, ses souf­frances –et sa mort même– n’ont pas été véri­ta­ble­ment vécues : elles n’étaient donc pas réelles mais seule­ment appa­rentes. Selon une telle doc­trine, com­ment le salut en Jésus-Christ pour­rait-il réel­le­ment s’opérer ?

Mais grâce à Dieu ain­si qu’au labeur et à la sain­te­té du pré­cé­dent Patriarche copte ortho­doxe Kyrol­los VI, mort en odeur de sain­te­té en 1971, et appe­lé com­mu­né­ment en égypte par tous les chré­tiens « Baba Kyrol­los », des accords entre l’église copte ortho­doxe et Rome ont été pré­pa­rés puis signés après le décès du patriarche, en 1972, accords recon­nais­sant les deux natures divine et humaine du Christ. La ques­tion du mono­phy­sisme qui avait per­du­ré chez les coptes ortho­doxes durant plus de quinze siècles dis­pa­rais­sait donc à cette occa­sion… Non sans lais­ser cepen­dant dans la conscience col­lec­tive copte des traces cer­taines qui, nous l’espérons, s’effaceront avec le temps.

Quant à l’Église catho­lique, ren­voyant dos-à-dos le mono­phy­sisme et son oppo­sé le nes­to­ria­nisme, elle a tou­jours sou­te­nu l’unité de Per­sonne du Christ en deux natures dis­tinctes : « Jésus, assu­mant deux natures ». On retrouve dans la litur­gie latine des échos de ces contro­verses théo­lo­giques orien­tales à tra­vers des expres­sions claires telles : Jésus « vrai Dieu et vrai homme», « homme-Dieu», « Dieu fait homme», « Dieu par­mi les hommes», etc.

Il est ici essen­tiel de bien dis­tin­guer les “coptes ortho­doxes” des ”ortho­doxes Russes” ou d’autres branches dites “ortho­doxes” qui n’ont de com­mun avec les coptes que le nom ! Ce serait un grave ana­chro­nisme que de pen­ser que les uns et les autres sont les héri­tiers d’un même schisme d’avec l’église (en l’occurrence du grand schisme d’Orient de 1054) ou qu’ils portent tous le nom “d’orthodoxes” parce qu’ils sou­lèvent les mêmes ques­tions théo­lo­giques ou sou­tiennent les mêmes idées doc­tri­nales. Les coptes ortho­doxes nés du schisme mono­phy­site de 451 n’ont rien à voir avec les autres chré­tiens issus de cou­rants du même nom, ni dans leurs ori­gines schis­ma­tiques, ni dans leurs ques­tion­ne­ments théo­lo­giques et encore moins dans leur tra­di­tion litur­gique abso­lu­ment propre (rite copte) puisqu’ils sont appa­rus plus de cinq siècles avant le schisme d’Orient, c’est-à-dire bien avant les grandes contro­verses ortho­doxes !Une com­mu­nau­té copte peut se défi­nir comme : d’esprit monas­tique, forte dans sa foi, fer­vente, unie, vivante et dyna­mique, sous dhim­mi­tude, pauvre, per­sé­cu­tée et cou­ra­geuse dans l’adversité.

Une communauté d’esprit monastique

L’âme copte est, par nature, monas­tique. N’oublions pas que le mona­chisme est né en Orient (spé­cia­le­ment dans les déserts égyp­tiens) avec de nom­breux saints moines ou ermites, à com­men­cer par les grands saint Antoine du désert et saint Pacôme. Mona­chisme orien­tal éta­bli durant des siècles bien avant de s’implanter en Occi­dent. Les Pères du mona­chisme ou de l’érémitisme (appe­lés encore « Pères du désert») jusqu’au VIe siècle sont tous orien­taux.

De plus, à cause des nom­breux dan­gers qui les mena­çaient consé­cu­tifs aux inva­sions musul­manes, les coptes se réfu­giaient sou­vent, aux débuts de l’islamisation, durant des semaines, des mois ou des années dans les monas­tères du désert iso­lés et for­ti­fiés où ils entre­te­naient ain­si leur foi en sui­vant les offices monas­tiques. Jusqu’à aujourd’hui, les coptes aiment à se rendre en foule dans ces nom­breux monas­tères du désert pour y prier avec fer­veur. Les moines les y accueillent cha­leu­reu­se­ment, les bénissent, leur donnent des conseils, dis­tri­buant médailles et images pieuses.
Le monde copte et sa litur­gie sont donc, encore, pro­fon­dé­ment impré­gnés d’esprit monas­tique d’autant plus que les évêques coptes ortho­doxes sont tou­jours choi­sis par­mi les moines du désert (et non dans le cler­gé dio­cé­sain qui est marié). Ils impriment ain­si un tour d’esprit monas­tique à tous les fidèles.

Une communauté forte dans sa foi

C’est ici, sans aucun doute, la carac­té­ris­tique spé­ci­fique de cette com­mu­nau­té ori­gi­nale. On peut même dif­fi­ci­le­ment la défi­nir autre­ment que par sa foi forte, cou­ra­geuse et fer­vente ! Il n’est que de voir la popu­la­tion qui se déplace pour se rendre à l’église quo­ti­dien­ne­ment et spé­cia­le­ment les dimanches et jours de fête, ou l’envahissement des monas­tères du désert à n’importe quelle période de l’année. Il n’est que d’assister aux offices coptes longs et vivants où la par­ti­ci­pa­tion est fer­vente et constante. Il n’est que de visi­ter les demeures des coptes aux murs tapis­sés d’icônes ou de pas­ser quelques heures avec eux durant les­quelles ils vous racontent mille témoi­gnages des inter­ven­tions divines dans leur vie. Il n’est que de consta­ter leur cou­rage devant les dif­fi­cul­tés et l’adversité…

Si on com­pare cette com­mu­nau­té si fer­vente à nos socié­tés euro­péennes spi­ri­tuel­le­ment en som­meil (ou mortes !), socié­tés chré­tiennes apos­tates où on ne va plus, géné­ra­le­ment, à l’église qu’à l’occasion d’un enter­re­ment, d’un mariage ou d’un bap­tême, où on ne voit plus un cru­ci­fix ou une image pieuse dans les familles, où par­ler de Dieu est presque tabou et dire un béné­di­ci­té avant le repas cause de dis­sen­sion, on com­prend com­bien ce peuple (comme les autres com­mu­nau­tés chré­tiennes orien­tales mino­ri­taires) sera pour nous, Occi­den­taux, dans l’avenir, ferment de renou­veau chré­tien, de fer­veur reli­gieuse et de sain­te­té. C’est pour­quoi, non seule­ment il ne faut pas les igno­rer, mais il faut encore les sou­te­nir et les invi­ter à nous réévan­gé­li­ser…

Procession_eglise_copte.jpgCette foi des coptes s’incarne d’abord dans le temps qu’ils consacrent à Dieu par la prière : les coptes prient beau­coup et lon­gue­ment. Les messes domi­ni­cales (sur­tout pour les coptes ortho­doxes) ont lieu, outre le dimanche, le ven­dre­di (jour de congé heb­do­ma­daire offi­ciel en pays musul­man). Elles durent envi­ron trois heures et par­fois davan­tage à l’occasion des grandes fêtes litur­giques de l’année. Les messes coptes catho­liques sont sou­vent moins longues car elles ne sont pas entiè­re­ment psal­mo­diées à la dif­fé­rence des messes ortho­doxes. De plus, la nou­velle litur­gie auto­ri­sée par le Patriarche copte catho­lique est abré­gée.

Lors des offices, les églises coptes sont donc bon­dées et sou­vent beau­coup trop petites pour le nombre de fidèles, par­ti­cu­liè­re­ment à l’occasion des temps forts litur­giques tels Noël, le carême, les Rameaux ou Pâques. Heu­reu­se­ment, comme il fait tou­jours beau (il ne pleut que quelques heures chaque année en égypte) les coptes peuvent assis­ter aux célé­bra­tions dans les cours adja­centes aux églises.

Une communauté fervente

Pour qui a déjà fré­quen­té cette com­mu­nau­té et sa litur­gie, il n’est pas pos­sible de res­ter indif­fé­rent à l’atmosphère priante et fer­vente des offices. Tous les fidèles par­ti­cipent acti­ve­ment à la litur­gie. Pas un qui reste timi­de­ment la bouche fer­mée : le prêtre célé­brant, par­fois assis­té d’autres prêtres, les nom­breux diacres et enfants de chœurs et la foule des fidèles, tous chantent de tout cœur et à gorge déployée pour rendre gloire à Dieu. L’ambiance est donc bien dif­fé­rente de celle nos églises latines aux trois quarts vides et endor­mies où c’est bien sou­vent à qui chan­te­ra le moins fort et où l’on baille à s’en décro­cher la mâchoire…

En dehors des offices et des visites quo­ti­diennes dans les églises, l’une des dévo­tions par­ti­cu­lières de la com­mu­nau­té copte et des plus véné­rées est sans aucun doute le tra­di­tion­nel pèle­ri­nage sur les pas de la Sainte famille. Terre d’asile de la Sainte Famille durant plus de quatre ans, l’égypte copte est fière de cette tra­di­tion et l’entretient avec fer­veur : chaque année, les pro­ces­sions sur les dif­fé­rents lieux de pas­sage et de vie de ces Saints Hôtes, évi­dem­ment offi­ciel­le­ment inter­dites par le gou­ver­ne­ment musul­man, ras­semblent des dizaines de mil­liers de pèle­rins coptes venant de tout le ter­ri­toire égyp­tien. Elles se déroulent au sud de la val­lée du Nil, à Assiout, lieu pré­su­mé de séjour de la Sainte Famille. Des icônes chez les ortho­doxes, des sta­tues chez les catho­liques, sont empor­tées en pro­ces­sion au chant des can­tiques dans les rues et sur les mon­tagnes entou­rant l’une des grottes ayant abri­té la Sainte Famille. Le peuple accom­pa­gné d’évêques, de prêtres, de moines, de moniales et de laïcs déam­bule des heures durant sous un soleil de plomb. Mais rien ne les arrête : la foi des coptes se rit des fatigues et des peines comme des dis­cri­mi­na­tions ou des per­sé­cu­tions. L’âme copte est per­sé­vé­rante et déci­dée pour son Dieu : jusqu’au mar­tyre.

Une communauté unie

La com­mu­nau­té copte est unie et pour tout dire Une. La dis­tinc­tion entre coptes ortho­doxes, catho­liques, pro­tes­tants (etc.) n’est en réa­li­té pour cette com­mu­nau­té si sou­dée que pure­ment théo­rique, “sur le papier”, tout au moins pour le petit peuple. Les fidèles coptes forment en effet un corps uni dans sa foi chré­tienne et ils font peu de cas de leurs dif­fé­rences doc­tri­nales qu’ils ne connaissent sou­vent même pas. En tous cas, ils ne cherchent cer­tai­ne­ment pas à les exa­cer­ber : les divi­sions théo­lo­giques (par­fois propres aux Occi­den­taux…) ne sont pas leur « tasse de thé», même si les auto­ri­tés coptes ortho­doxes sou­cieuses d’entretenir ou même de créer des dif­fé­rences ou des oppo­si­tions, tentent par­fois de mettre de l’huile sur le feu. Les coptes sont d’abord et avant tout unis dans la foi en la Tri­ni­té, dans la fra­ter­ni­té et l’entraide qui leur font dépas­ser natu­rel­le­ment leurs sen­si­bi­li­tés reli­gieuses et forment le ciment de leur uni­té.

Une communauté vivante et dynamique

Socia­le­ment, la com­mu­nau­té copte est une micro-socié­té pleine de vie et de dyna­misme. Il suf­fit de ren­con­trer des coptes pour se rendre compte qu’ils ne sont ni endor­mis, ni dépri­més, ni apa­thiques comme beau­coup de citoyens de nos socié­tés occi­den­tales. Pleins d’entrain, de carac­tère à la fois simple et jovial, ils se côtoient volon­tiers et se lient faci­le­ment d’amitié, pra­ti­quant beau­coup la soli­da­ri­té entre eux. Bel exemple pour nos socié­tés occi­den­tales endor­mies et égoïstes…

Même si les condi­tions de vie sont très dif­fi­ciles à cause des dis­cri­mi­na­tions dont ils font l’objet à cause des lois isla­miques (la cha­ria), les coptes n’ont pas les deux pieds dans le même sabot : ils se démènent pour trou­ver du tra­vail qui manque cruel­le­ment dans ces contrées orien­tales qui dépassent évi­dem­ment tous les quo­tas de chô­mage que l’on pour­rait même seule­ment ima­gi­ner en contexte occi­den­tal. Il n’est pour cela que de consta­ter le nombre d’hommes dés­œu­vrés atta­blés des heures durant aux nom­breux cafés des cités égyp­tiennes. (à suivre)

Jean Alca­der : Pré­sident de l’association Kyrol­los en faveur des coptes d’égypte (des dons peuvent être adres­sés à l’ordre de l’asso­cia­tion Kyrol­los 8, rue des Richau­dets 49150 Che­vi­ré). Auteur de l’ouvrage Le vrai Visage de l’islam, 328 pages, 20 € (recen­sé dans R.C. n° 91, mars/​avril 2006). Un copte de ses amis pro­pose de venir témoi­gner en fran­çais.

Pho­tos ori­gi­nales de M. Alca­der.

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