Le rappel à Dieu d’un gentilhomme français

Jean Madi­ran nous a quit­tés et nous n’arrivons pas à le croire.

Depuis que nous étions entrés en résis­tance contre l’apostasie, affi­chée, des nations et celle, imma­nente, de l’Église, nous avions l’habitude de tou­jours le trou­ver devant nous. À cause de cela nous croyions, naï­ve­ment, qu’il serait éter­nel­le­ment avec nous. Dans la nuit qui devait recou­vrir la patrie humi­liée et souiller le visage de l’Épouse sans tâche, il était un phare lumi­neux indi­quant, dans les tem­pêtes déchaî­nées de la reli­gion des droits de l’homme sans Dieu et les vents domi­nants de l’impiété, la voie du seul port du salut : l’Unique Église de Jésus-Christ.

Il avait ouvert de nom­breuses intel­li­gences à la vie intel­lec­tuelle. Leur fai­sant décou­vrir ou redé­cou­vrir des maîtres oubliés, mécon­nus ou hon­nis : Péguy, Maur­ras, le père Emma­nuel, Hen­ri et André Char­lier, le père Calmel…Il leur avait appris à lire un texte, à l’analyser, à le décor­ti­quer, à aller jusqu’au bout des consé­quences ultimes de ce qu’avait objec­ti­ve­ment écrit son auteur même si, bien sou­vent, celui-ci, dilet­tante irres­pon­sable ou rhé­teur approxi­ma­tif, n’en avait pas eu conscience. Il avait por­té haut et clair, dans la revue Iti­né­raires, la demande du « cler­gé et du peuple aban­don­nés » : « Très Saint Père ren­dez-nous l’Écriture sainte, le caté­chisme romain et la messe catho­lique. Nous leur récla­mons notre pain quo­ti­dien et ils ne cessent de nous jeter des pierres. Mais ces pierres mêmes crient contre eux jusqu’au ciel. » Cette demande n’a rien per­du de sa dra­ma­tique actua­li­té, ou si peu, alors que cha­cun s’interroge sur l’avenir du motu pro­prio Sum­mo­rum Pon­ti­fi­cum. Qui pour­ra nier, après avoir lu les décla­ra­tions de Mgr Simon, vice-pré­sident de la Confé­rence des évêques de France, sur le vote de la loi déna­tu­rant le mariage, que les lignes sui­vantes, écrites il y a plus de 50 ans, res­tent d’actualité : « Elle (cette héré­sie) met la reli­gion à l’école et à l’écoute de la rai­son, du monde et de la socié­té au lieu de mettre la socié­té, le monde et la rai­son à l’écoute et à l’école de la foi. » 

Sur le com­mu­nisme, la démo­cra­tie, la pié­té filiale, la laï­ci­té, la loi natu­relle, l’œuvre de Maur­ras, la crise de l’Église… Jean Madi­ran a écrit des textes qui consti­tuent des ana­lyses et des avan­cées concep­tuelles majeures. Le quo­ti­dien Pré­sent, qu’il a fon­dé, livre tous les jours la bataille de la réin­for­ma­tion sur le front de l’actualité. Jean Madi­ran avait accep­té la relé­ga­tion socio­lo­gique qui est celle des catho­liques inté­graux dans une nation apos­tate et une Église sous éclipse. Cet ostra­cisme ne lui avait rien enle­vé de sa bonne humeur, de sa déli­ca­tesse, de sa cour­toi­sie ni de son enthou­siasme. Si les yeux sont la fenêtre de l’âme, la sienne devait être belle, pure et lumi­neuse comme un cris­tal de roche.

Jean Madi­ran fut un maître intel­lec­tuel d’une excep­tion­nelle enver­gure et un écri­vain hors norme. Cha­cune de ses phrases était cise­lée avec un amour exi­geant du mot juste et un sens très sûr de la for­mule qui fait mouche et que l’on retient.

Lui qui n’aspirait qu’à être un pas­seur de témoin, il nous a trans­mis un héri­tage pres­ti­gieux. Il est de ceux, rares, qui ont per­mis que ne soit pas rom­pu le fil de notre tra­di­tion natio­nale et reli­gieuse. Nous devons à la mémoire de Jean Madi­ran la grâce de la fidé­li­té et de la trans­mis­sion, dans l’attente confiante, et active, que de ses appels inces­sants à la réforme intel­lec­tuelle et morale jailli­ra une géné­ra­tion – celle du Prin­temps fran­çais ?- qui actua­li­se­ra sa pro­phé­tie d’il y a 70 ans : « Une autre che­va­le­rie naî­tra. »

Jean-Pierre Mau­gendre

Pré­sident de Renais­sance Catho­lique