Le petit Nicolas et le gender

Depuis le début de l’année, le texte ci-des­sous est pré­sent sur « la toile ». Nous remer­cions son auteur pour cette page d’une savou­reuse actua­li­té qui, selon la devise latine rap­pe­lée par Molière, cas­ti­gat riden­do mores.

Le petit Nicolas et le gender

À l’école, la maî­tresse était toute bizarre aujourd’hui. Elle nous atten­dait dans la classe en pous­sant des gros sou­pirs, alors que d’habitude elle est toute rigo­lote, et qu’elle pousse des gros sou­pirs que quand elle inter­roge Clo­taire et que Clo­taire est tout rouge.

Elle a dit : Bon !

Que comme M. Peillon, le ministre char­gé de notre édu­ca­tion, avait déci­dé de s’appuyer sur la jeu­nesse pour faire évo­luer les men­ta­li­tés, on allait faire un cours d’éducation sexuelle et que le pre­mier qui rigole, il irait voir le Bouillon (le Bouillon c’est notre sur­veillant, c’est pas son vrai nom, il s’appelle M. Dubon, mais quand il vous gronde il vous dit : « Regar­dez-moi dans les yeux » et dans le bouillon, il y a des yeux ; ce sont les grands qui m’ont expli­qué ça). Nous on n’avait pas du tout envie de rigo­ler parce que le Bouillon, c’est pas un rigo­lo.

La maî­tresse nous a regar­dés et elle a dit que l’important dans la vie, c’était d’être tolé­rant. Nous on est drô­le­ment tolé­rants alors on a tous fait oui et Agnan qui est le chou­chou de la maî­tresse, et qui se met tou­jours devant, il a dit qu’il était encore plus tolé­rant que tout le monde puisque de toute façon il est le pre­mier de la classe par­tout sauf en sport. Eudes, il lui a dit : « Fais pas le malin, mon petit pote, sinon tu vas voir com­ment je suis tolé­rant. » Et là, je crois que la maî­tresse elle a com­pris que ce serait pas facile aujourd’hui.

Elle est allée au tableau, elle a atten­du qu’on se taise, et elle a deman­dé avec un air très sérieux : « Bon… Alors… Si vous êtes une fille, levez la main ! » Toutes les filles ont levé la main, et aus­si Clo­taire, qui avait l’air embê­té. Mais la maî­tresse elle a dit comme ça : « Très bien Clo­taire, c’est ton choix, si tu veux être une fille, c’est à toi de déci­der. » Là, Clo­taire, il est deve­nu tout rouge et il a dit « Non, M’dame, c’est juste que je veux aller faire pipi. » « Bon, a dit la maî­tresse, tu peux y aller. » « Vas pas chez les filles ! », a dit alors Eudes en rigo­lant. Mais la maî­tresse a tapé sur son bureau et elle a dit que si Clo­taire vou­lait aller dans les toi­lettes des filles, c’était son choix, et qu’il fal­lait pas rigo­ler avec ça. Et que c’était la théo­rie du genre, et qu’il fal­lait que cha­cun choi­sisse, et elle nous a fait écrire sur nos cahiers : « Cha­cun est libre de choi­sir son genre. »

« N’empêche, a dit alors Rufus, moi j’ai un kiki, et je vais pas déci­der que je suis une fille. » La maî­tresse a répon­du que c’était de l’hétérosexisme, et qu’il fal­lait en finir avec l’hétérocratie, et que si ça conti­nuait comme ça on fini­rait au bagne parce qu’on était tous homo­phobes. J’ai regar­dé Agnan, et j’ai vu que même lui il avait rien com­pris.

Ça deve­nait vrai­ment com­pli­qué et j’aurais presque pré­fé­ré faire de l’arithmétique.

Elle a sen­ti qu’on était un peu per­dus, alors elle a essayé d’expliquer de manière pas pareille : « Vous avez un corps… c’est à vous de déci­der de… » « Moi, j’ai un goû­ter, mais j’ai pas un corps !, il a dit Alceste. Mon corps, c’est moi ! » Faut que je vous dise, Alceste, c’est un copain, il aime bien man­ger, il mâche len­te­ment un peu toute la jour­née, et ça lui donne sûre­ment le temps de bien réflé­chir à la vie. Sou­vent quand il se bagarre, c’est moi qui lui tient ses crois­sants et après il m’en donne tou­jours un bout.
Bon, a dit la maî­tresse, je conti­nue. Nous on a trou­vé ça bizarre, mais on a rien dit parce que des fois la maî­tresse c’est comme si elle allait pleu­rer et nous on veut pas lui faire de peine. Elle s’est mise à faire un petit rond blanc sur le tableau tout noir en disant : « Ça, c’est un sper­ma­to­zoïde. » Et elle m’a deman­dé d’expliquer ce que c’était. Ça tom­bait bien parce que Papa m’avait expli­qué la semaine der­nière le coup des petites graines que le papa donne à la maman… et après ça fait un bébé dans le ventre de la maman et paf !, le bébé sort. On lui fait des tas de câlins et on appelle Mêmé pour la pré­ve­nir qu’elle est encore grand-mère.

« Mer­ci Nico­las, a dit la maî­tresse, je reprends la leçon. Bien sûr vous pen­sez tous qu’une famille c’est un papa, une maman et des enfants. Eh bien, il y a d’autres modèles, et ce serait drô­le­ment rétro­grade de pas l’accepter. Et si deux mon­sieurs s’aiment ou deux dames on voit pas ce qui les empê­che­rait de se marier et de faire ou d’adopter des bébés. »

« Ça tombe bien ! a dit Rufus. Moi j’aime bien Léanne et Chloé, alors je me marie­rai avec les deux en même temps puisqu’on s’aime. » Léanne a dit qu’elle était pas d’accord du tout, et Chloé a dit que de toute façon elle épou­se­rait son papa, et que puisque deux mon­sieurs qui s’aiment pou­vaient se marier, elle pour­rait bien se marier avec son papa, parce qu’elle aimait très fort son papa. « Oui, a dit Rufus, mais il est déjà marié avec ta maman ! »

La maî­tresse a dit que c’était pas le sujet et elle s’est remise à taper sur sa table, juste quand on com­men­çait à drô­le­ment bien s’amuser. Et elle a conti­nué à expli­quer : avec la tech­nique on peut faire tout ce qu’on veut et tout ce qu’on pour­ra faire on le fera. On peut faire des PMA ou des GPA, et d’ailleurs louer son ventre ou louer ses bras à l’usine, c’est du pareil au même.

Et elle a expli­qué qu’un mon­sieur peut don­ner une petite graine à deux dames, qui avec un doc­teur sau­ront bien se débrouiller pour faire un enfant. Ou bien deux mon­sieurs peuvent mélan­ger leurs petites graines et aller voir une dame pour qu’elle donne sa petite graine à elle, et on donne tout ça à une autre dame qui va faire le bébé dans son ventre et le revendre aux deux mon­sieurs.

Moi, a dit Rufus, j’ai vu un repor­tage à la télé, et on pour­ra bien­tôt faire des clones ! Puisque je m’aime, j’ai droit à mon clone ! Mais Agnan a dit que ce serait mieux de le clo­ner lui, parce qu’il était le pre­mier de la classe et que M. Peillon pré­fé­rait sûre­ment qu’on le clone lui et pas Rufus.

Ils allaient com­men­cer à se battre quand Geof­froy a ran­gé ses affaires et pris son sac. « Où vas-tu ? », a deman­dé la maî­tresse. « Je m’en vais, a dit Geof­froy. Puisqu’on peut choi­sir son genre, ben moi, je vais aus­si choi­sir mon espèce. Je suis un pin­gouin. Et comme les pin­gouins vont pas à l’école, je rentre chez moi. » J’ai regar­dé Geof­froy, et je me suis dit que c’était vrai, il avait un peu une tête de pin­gouin et qu’après tout, c’était son choix. Mais Geof­froy, lui, il a regar­dé la maî­tresse et il a com­pris que pin­gouin ou pas, il valait mieux reve­nir à sa place.

On allait cha­hu­ter, mais on s’est arrê­té parce qu’au fond de la classe Juliette pleu­rait. Juliette on l’entend jamais, elle dit jamais rien… Et Juliette elle a dit que si c’était comme ça, elle allait se jeter sous un pont… Parce que déjà c’était pas facile de gran­dir sur­tout quand on a des parents sépa­rés, que si en plus on fai­sait des enfants sans papa ou sans maman, alors c’était pas juste, c’était sim­ple­ment moche, et que si tout le monde a le droit de s’aimer il fau­drait pas oublier non plus qu’un enfant, ça a besoin d’un papa et d’une maman, et que c’est peut-être ça d’abord l’égalité des droits, et qu’on pour­rait don­ner autant de papas qu’on vou­drait à un enfant ça lui ferait jamais une maman.

Elle a dit tout ça d’un coup, et la maî­tresse elle est res­tée long­temps la bouche ouverte et j’ai bien vu qu’elle avait très envie de pleu­rer. Mais elle a pas pleu­ré. Elle a pris Juliette dans ses bras, elle lui a fait un gros câlin comme Maman fait avec moi, en lui disant des choses gen­tilles dans l’oreille. Après, elle nous a regar­dés. Et puis d’un coup, comme ça, elle a essuyé le tableau en disant que zut, tout ça c’était des bêtises et qu’on allait pas se lais­ser faire, et que si M. Peillon vou­lait faire cours à sa place, qu’il essaie un peu, mais qu’en atten­dant on allait faire de la gram­maire.

(Source : site http://leprintempsdesconsciences.unblog.fr/2013/02/22/le-petit-nicolas/)