Le patriotisme est-il un péché ?

Le dos­sier de La Vie du 5 jan­vier 2017, sous le titre « Catho­liques et ten­ta­tion iden­ti­taire », pose une bonne ques­tion sous la plume de Jean-Yves Camus : « Le catho­li­cisme est uni­ver­sel. (…) L’articulation entre uni­ver­sa­lisme et iden­ti­té est com­pli­quée ». L’occasion de ce débat est four­nie par la publi­ca­tion de deux essais contra­dic­toires : Église et immi­gra­tion. Le grand malaise aux Presses de la Renais­sance de Laurent Dan­drieu et Iden­ti­taire. Le mau­vais génie du chris­tia­nisme de Erwan Le Morhe­dec dit Koz au Cerf.

Ce dos­sier est en fait assez déce­vant. Il s’apparente plus à une fiche de police dénon­çant les méchants iden­ti­taires : Patrick Buis­son, Marion Maré­chal-Le Pen, Phi­lippe de Vil­liers, Robert Ménard, Éric Zem­mour, etc. qu’à un tra­vail de fond sérieux qui aurait évi­té de faire de Domi­nique Ven­ner une figure du proue du « natio­nal-catho­li­cisme ». Le der­nier samou­raï, enne­mi achar­né du chris­tia­nisme s’il en fut, doit se retour­ner dans sa tombe. Il n’avait pas méri­té ça…

Il n’y a plus ni Juif ni Grec

Il est un fait que le chris­tia­nisme est une reli­gion à voca­tion uni­ver­selle. Citons Gal, III, 28 « Plus de Juif ni de Grec » ou Col III,11 : « Il n’y a plus ni Grec ni Juif, ni cir­con­cis ni incir­con­cis, ni Bar­bare, Scythe, esclave ou homme libre mais, tout en tous, le Christ ». Est-ce là un appel à un mon­dia­lisme avant l’heure fai­sant fi des réa­li­tés natio­nales et iden­ti­taires ? Le texte pré­cé­dem­ment cité de l’épître aux Galates s’éclaire mieux dans son contexte : « Tous en effet vous êtes fils de Dieu par la foi au Christ Jésus car vous tous qui avez été bap­ti­sés dans le Christ, vous avez revê­tu le Christ. Plus de Juif ni de Grec, plus d’esclave ni d’homme libre ; plus d’homme ni de femme, vous tous en effet vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus ». L’Apôtre des Gen­tils se place clai­re­ment sur un plan sur­na­tu­rel. Il ne prône pas la théo­rie du gen­der avant l’heure quand il affirme qu’il n’y a plus ni homme ni femme. Il annonce sim­ple­ment que tous les bap­ti­sés sont appe­lés à une même digni­té et pure­té sur­na­tu­relle (Dom Delatte in Les épîtres de Saint Paul).

Dans sa confé­rence Qu’est-ce qu’une nation (in Le patrio­tisme est-il un péché ? édi­tions Contre­temps), Claude Rous­seau note que lors de la Pen­te­côte, après avoir reçu l’Esprit Saint, les apôtres se mirent à prê­cher le Christ et cha­cun – Parthes, Mèdes, Éla­mites, etc. – les enten­dait par­ler la langue du pays où il était né. Le Saint-Esprit ava­lise ain­si les pauvres langues humaines post-babé­liques et ain­si indi­rec­te­ment les nations dont elles sont un des élé­ments consti­tu­tifs majeurs. La dif­fu­sion de la Bonne Nou­velle n’implique pas la dis­pa­ri­tion des nations.

Le Christ a pleuré sur Jérusalem

Le Christ lui-même d’ailleurs a mani­fes­té un atta­che­ment émou­vant à sa nation en pleu­rant sur le sort à venir de Jéru­sa­lem. « Quand il fut proche de sa ville, en la voyant il pleu­ra sur elle. (…) Le temps va venir pour toi où tes enne­mis éta­bli­ront contre toi des retran­che­ments, t’investiront et t’enserreront de tous côtés. Ils te jet­te­ront à terre, toi et tes enfants qui seront dans tes murs, et ils ne lais­se­ront pas chez toi pierre sur pierre parce que tu n’auras pas recon­nu le moment où tu étais visi­té » (Lc XIX, 41).

De manière clas­sique, la Cité, puis la nation, est une exten­sion de la famille, une famille de familles. Elle repose sur une base bio­lo­gique de popu­la­tions ins­tal­lées sur un ter­ri­toire don­né. Les nations nomades, qui existent, sont inchoa­tives et inca­pables de se consti­tuer en États. L’exemple le plus écla­tant en est l’État d’Israël qui n’a pu se consti­tuer que lorsqu’il put dis­po­ser d’une base ter­ri­to­riale. Cette dimen­sion ter­ri­to­riale de la nation a tou­jours été confir­mée par le chris­tia­nisme. Ces élé­ments : une terre et un peuple consti­tuent le corps de la nation. Ils n’en sont pas l’âme. Elle est ce qui dif­fé­ren­cie cette nation des autres : un patri­moine cultu­rel, intel­lec­tuel, moral, esthé­tique, etc. consti­tué au fil du temps qui consti­tue le bien com­mun de cette nation. Elle est aus­si le des­sein propre que Dieu a sur chaque nation qu’il a confiée à la pro­tec­tion spé­ciale d’un ange gar­dien spé­ci­fique, saint Michel pour la France, l’ange gar­dien du Por­tu­gal qui appa­raît aux voyants de Fati­ma, etc. Les nations comme les per­sonnes ont un des­tin par­ti­cu­lier dans le plan de Dieu.

Le patriotisme est une vertu

Le_grand_malaise.gifÉty­mo­lo­gi­que­ment la patrie c’est ce qui a rap­port aux Pères, aux Anciens. C’est un héri­tage maté­riel et imma­té­riel que cha­cun a reçu. La nation, c’est cet héri­tage en action mena­cé en interne par l’infidélité et de l’extérieur par la des­truc­tion, consé­quence d’une inva­sion, d’une défaite mili­taire, d’un géno­cide, etc. C’est sans doute ce qui, sur le fond, dif­fé­ren­cie le plus Laurent Dan­drieu de Erwan Le Morhe­dec : le cam­pe­ment bédouin ins­tal­lé, ce qu’à Dieu ne plaise, sur les pelouses du châ­teau de Ver­sailles, ou la trans­for­ma­tion de la cathé­drale Notre-Dame de Paris en mos­quée ne cho­que­ra sans doute pas notre blo­gueur bre­ton, si c’est le prix à payer pour un har­mo­nieux vivre ensemble alors que les yeux de Laurent Dan­drieu se révul­se­raient à cette simple évo­ca­tion. Deux notions anta­go­nistes de la nation s’opposent ain­si irré­duc­ti­ble­ment. Pour les uns, la nation est une simple rela­tion contrac­tuelle entre vivants, fai­sant fi du pas­sé. Pour les autres, elle est, selon l’expression de Renan, un plé­bis­cite de tous les jours, le sou­ve­nir d’avoir fait de grandes choses ensemble et la volon­té d’en faire encore. Elle est ain­si d’abord un héri­tage dont cha­cun est comp­table à la fois devant les morts d’hier et devant les vivants à venir.

La nation contrac­tua­liste est celle du man­tra du « vivre ensemble ». Elle est grosse de mul­tiples conflits dans une socié­té frap­pée d’insécurité iden­ti­taire et cultu­relle comme la nôtre. Un voi­sin, bien inten­tion­né, vient de nous conseiller, alors qu’un camp de « migrants » – uni­que­ment des hommes ori­gi­naires d’Érythrée, du Sou­dan et d’Afghanistan – vient de s’installer à proxi­mi­té de notre domi­cile, d’éviter « dans nos mai­sons, les signes judéo-chré­tiens visibles de l’extérieur » et de pro­mou­voir « les vête­ments amples pour les femmes ». Est-il conscient, le mal­heu­reux, que la pre­mière réac­tion, à moins d’avoir déjà inté­gré son sta­tut de dhim­mi, c’est-à-dire de pro­té­gé de l’islam, est plu­tôt de deman­der un per­mis de port d’armes ?

Il est un fait, et un bien­fait, que fidèles ou infi­dèles nous sommes tou­jours des héri­tiers. En 2006, la publi­ca­tion dans la presse de cari­ca­tures de Maho­met don­na lieu dans le monde musul­man à de nom­breuses vio­lences anti occi­den­tales et anti chré­tiennes. Les sau­cis­son­neurs du Ven­dre­di Saint de Char­lie Heb­do titrèrent alors : « C’est dur d’être aimé par des cons ». Dans leur haine per­ma­nente contre le chris­tia­nisme, ils res­taient pétris de chris­tia­nisme – Dieu est amour – à l’encontre d’une reli­gion dont le leit­mo­tiv est la sou­mis­sion, islam signi­fie sou­mis­sion, et non l’amour.

La recon­nais­sance de cette dette insol­vable envers nos anciens, et d’abord nos parents, porte le beau nom de pié­té. Elle est la ver­tu qui nous ouvre les portes de l’avenir car nous disant d’où nous venons elle expli­cite qui nous sommes et où nous pou­vons légi­ti­me­ment ambi­tion­ner d’aller. Le reste est fétu de paille empor­té par les vents domi­nants de l’instant pré­sent, par nature chan­geants, éphé­mères et sou­vent trom­peurs.

Jean-Pierre Mau­gendre

On lira avec pro­fit sur ce sujet les Actes de la XVIe Uni­ver­si­té d’été de Renais­sance Catho­lique : Le patrio­tisme est-il un péché ? Avec les contri­bu­tions de Claude Rous­seau, Phi­lippe Conrad, Phi­lippe Maxence, Jacques Tré­mo­let de Vil­lers, Jean Madi­ran, Phi­lippe Pré­vost, Michel De Jae­ghere, abbé Bru­no Schaef­fer, Chris­tophe Réveillard, Bru­no Goll­nisch, Jean-Pierre Mau­gendre.

Confé­rence de Laurent Dan­drieu : Église et immi­gra­tion, le grand malaise, mar­di 31 jan­vier à 20 h 30 salle de l’ASIEM, 6 rue Albert de Lap­pa­rent Paris 7e.

1 réponse

  1. Sophie dit :

    Le patrio­tisme est-il un péché ?
    Cet article sur la « légitimité» du patrio­tisme et intéressant. Nous sommes dans un pays où être patriote, natio­na­liste ou juste chau­vin est perçu comme une tare.
    Mais je pense que c’est parce que nous ne sommes pas assez confrontés à une atteinte de notre iden­tité. Je cherche à faire lien avec ce qu’il se passe en Ukraine par exemple. L’affirmation d’un cer­tain patrio­tisme est accepté là-bas du fait du conflit avec la Rus­sie. Ce patrio­tisme pousse d’ailleurs le gou­ver­ne­ment à prendre des décisions pol­ti­co-cultu­relle allant dans ce sens et lut­ter contre « l’hégémonie » de la Rus­sie.