Le droit au blasphème n’existe pas, n’a jamais existé, n’existera jamais

La pièce de Romeo Cas­tel­luc­ci, Sur le concept du visage du fils de Dieu, met en scène un vieillard incon­ti­nent aux diar­rhées irré­pres­sibles, sans cesse net­toyé par son fils devant le visage du Christ et qui fini­ra souillé d’excréments. Cette mise en scène a relan­cé le débat sur la liber­té d’expression et le droit, ou non, de tout dire, et écrire. Les idéo­logues liber­taires reven­diquent le droit au blas­phème pen­dant que des chré­tiens de plus en plus nom­breux s’estiment bles­sés dans leur foi et le mani­festent par la prière publique, calme et paci­fique.

Le droit au blasphème

Peut-il exis­ter un droit au blas­phème ou bien y a-t-il des valeurs sacrées à res­pec­ter dans une socié­té ? Cette ques­tion ne consti­tue-t-elle pas d’ailleurs une contra­dic­tion dans les termes ? Le blas­phème, au sens strict d’insulte à la divi­ni­té ou plus large d’outrages à des per­sonnes ou des idées “res­pec­tables”, rejoi­gnant la notion de sacri­lège, a tou­jours exis­té. Cepen­dant com­ment la loi pour­rait-elle auto­ri­ser à tour­ner en déri­sion ce qui est recon­nu comme sacré ? C’est là la rai­son d’être de la loi : dire ce qui est auto­ri­sé et ce qui ne l’est pas. Elle ne pour­rait auto­ri­ser le sacri­lège qu’au moment où l’objet de cette déri­sion ne serait plus, dans la réa­li­té, consi­dé­ré comme sacré. Beau­mar­chais, dans « Le mariage de Figa­ro», ne prend aucun risque en fai­sant apos­tro­pher le comte Alma­vi­va par Figa­ro au cri de « vous vous êtes don­né la peine de naître, et rien de plus ». Toute la socié­té d’Ancien Régime repose sur le droit de nais­sance, mais en 1778 il n’y a plus grand monde à consi­dé­rer ces valeurs comme sacrées. Auto­ri­ser le blas­phème est en soi une contra­dic­tion, c’est recon­naître que la valeur mise en cause n’est pas sacrée ce qui retire par le fait même aux attaques dont elle fait l’objet la por­tée de blas­phème.

En effet, toute socié­té repose sur des valeurs qui ne se dis­cutent pas et deviennent des tabous : les oppo­si­tions à ces tabous sont alors per­çues comme des blas­phèmes. Il n’est pas pos­sible qu’une socié­té soit amo­rale et cela pour de simples ques­tions pra­tiques d’organisation. Il existe tou­jours des règles qui orga­nisent la vie des hommes entre eux. C’est le sujet que nous avons trai­té lors de notre der­nière Uni­ver­si­té d’été : “Le Nou­vel ordre moral”. Nous obser­vions qu’en l’espace de cin­quante ans, il s’est opé­ré un chan­ge­ment com­plet de para­digme : on rou­git aujourd’hui de la ver­tu, de la fidé­li­té, de la tra­di­tion comme on rou­gis­sait autre­fois de ses écarts de conduite. Il y a trois cents ans le blas­phème, c’était de refu­ser d’honorer le Saint-Sacre­ment, il y a deux cents ans de recon­naître les bien­faits de la Répu­blique et il y a un siècle ceux de la laï­ci­té ou du pro­grès.

Les blasphèmes contemporains

Les blas­phèmes d’aujourd’hui pour­raient être (j’ose à peine l’écrire, et ne reprends bien sûr pas à mon compte des phrases sus­cep­tibles de subir les rigueurs de la loi), par exemple :

 la démo­cra­tie selon la juste for­mule de Tal­ley­rand étant essen­tiel­le­ment l’art d’agiter le peuple avant de s’en ser­vir, ceux qui ont les moyens, en par­ti­cu­lier finan­ciers, d’agiter le peuple le gou­vernent. Toute démo­cra­tie est donc par nature une plou­to­cra­tie.

 l’Islam, qui s’apparente fort à une héré­sie juive, est pro­ba­ble­ment une reli­gion direc­te­ment ins­pi­rée par Satan obser­vant que face à l’extension du chris­tia­nisme les paga­nismes et poly­théismes antiques ne tien­draient sans doute plus très long­temps la route.

 la femme est infé­rieure à l’homme. Il est donc nor­mal qu’elle lui obéisse et que leurs témoi­gnages n’aient pas la même valeur.

 concer­nant l’esclavage, il vaut semble-t-il mieux, en 2011, pour un noir, vivre à La Nou­velle Orléans ou à Pointe-à-Pitre qu’à Lagos ou Mon­ro­via.

Mon pro­pos n’est pas de savoir si les affir­ma­tions pré­cé­dentes sont exactes ou fausses mais si elles sont dicibles c’est-à-dire expri­mables dans un média ayant pignon sur rue sans encou­rir d’abord la cen­sure jour­na­lis­tique, ensuite des pour­suites judi­ciaires. À l’évidence non.Ce sont les blas­phèmes d’aujourd’hui, qui remettent en cause les valeurs domi­nantes de notre temps : celles de la reli­gion laïque des droits de l’Homme Sans Dieu et de la culpa­bi­li­té de l’homme blanc.

La liberté d’expression

Les chantres hypo­crites de la liber­té d’expression que l’on entend beau­coup à pro­pos du cock­tail Molo­tov contre Char­lie Heb­do sont éga­le­ment les sou­tiens voire les ins­ti­ga­teurs, des lois Ple­ven- Gays­sot-Rocard-Tau­bi­ra qui limitent la liber­té d’expression sur la nation, la race… Le père de La Moran­dais, porte-parole offi­cieux, de la confé­rence des évêques de France a, lors d’un récent débat télé­vi­sé sur France 5, mon­tré le véri­table visage de ces experts en tolé­rance. Pré­sen­té comme doté « d’un sens aigu du dia­logue et de l’échange», il a don­né en fait l’image d’un mélange ter­ri­fiant de morgue, de suf­fi­sance et de haine à l’encontre de ceux qu’ils appellent les « chré­tiens fon­da­men­ta­listes » voire les « inté­gristes » croyant ain­si les livrer à la vin­dicte publique par ana­lo­gie avec les fon­da­men­ta­listes musul­mans. Là contre le car­di­nal Rat­zin­ger avait affir­mé dans l’homélie de la messe Pro eli­gen­do roma­no pon­ti­fice du 18 avril 2005 : « Pos­sé­der une foi claire, selon le Cre­do de l’Église, est sou­vent éti­que­té comme fon­da­men­ta­lisme. »

Cha­cun, de manière sub­jec­tive, vit l’atteinte aux valeurs aux­quelles il croit comme un blas­phème. La solu­tion est-elle que soient res­pec­tées toutes les reli­gions et non reli­gions dans leurs repré­sen­ta­tions et leurs inter­dits ou qu’aucune ne soit res­pec­tée, ce que pré­co­nisent les chantres de la laï­ci­té ? En juin der­nier l’Assemblée Natio­nale votait une réso­lu­tion par­le­men­taire affir­mant que : « Nul ne peut se pré­va­loir de ses croyances reli­gieuses pour s’affranchir des règles com­munes ». Il est de fait que la vie risque de deve­nir dif­fi­cile à orga­ni­ser entre ceux qui ne mangent pas de porc, ceux qui ne consomment pas de vache ni de bœuf, les adeptes du halal et ceux du casher, les ado­ra­teurs de l’oignon, les tenants du maigre le ven­dre­di… Il n’en reste pas moins qu’une telle réso­lu­tion repro­duit l’exigence tota­li­taire d’une loi civile qui pré­vau­drait sur les lois non écrites qui sont –nous le savons depuis Sophocle– ins­crites dans le cœur de l’homme. Qu’elle asser­vit la reli­gion en ne lui lais­sant que l’espace tolé­ré par la loi inexo­rable de la majo­ri­té.

On mesure dès lors à quel point le refus de la men­tion des racines chré­tiennes de l’Europe, vou­lu par mes­sieurs Chi­rac et Jos­pin, dans le pro­jet de Consti­tu­tion euro­péenne, a pro­duit des effets, à terme, par­ti­cu­liè­re­ment catas­tro­phiques. Elle seule aurait per­mis de pros­crire le blas­phème public sans remettre en ques­tion notre liber­té de mettre en cause les dis­po­si­tions de la loi cora­nique ou la vie de Maho­met. Étran­gère à l’argument de la divi­ni­té du Christ, et sans doute à celui du scan­dale occa­sion­né pour les fidèles car il y aura tou­jours un évêque pour affir­mer qu’il a beau­coup aimé l’œuvre mise en cause, elle aurait en effet four­ni aux auto­ri­tés judi­ciaires un argu­ment déci­sif, à l’occasion de la pièce de Cas­tel­luc­ci.

Vérité et liberté

Si les chré­tiens demandent l’interdiction du blas­phème contre le visage du Christ ce n’est pas parce que toutes les reli­gions doivent être res­pec­tées. Ce sont les per­sonnes qui doivent être res­pec­tées car toutes rache­tées, en puis­sance, par le sang du Christ –et non les fausses reli­gions. Saint Mar­tin ne res­pec­tait pas beau­coup les cultes païens auquel il était confron­té, détrui­sant les idoles et cou­pant les arbres sacrés. Alcuin s’opposa, en vain, à la conver­sion « vigou­reuse » des Saxons menée par Char­le­magne. A notre époque de pas­sions reli­gieuses média­ti­que­ment exa­cer­bées, il est certes aus­si contre-pro­duc­tif qu’inutile de tolé­rer les démarches pro­vo­ca­trices (par exemple les auto­da­fés de corans) de nature à accroître l’hostilité en par­ti­cu­lier des musul­mans contre les chré­tiens (pen­sons à nos frères chré­tiens du Proche et du Moyen-Orient qui risquent d’être vic­times de repré­sailles san­glantes). Cepen­dant notre demande ne vise pas à pro­té­ger le « fait reli­gieux», mais le visage du Christ, en ver­tu du deuxième Com­man­de­ment, qui s’impose à nos yeux aux socié­tés consti­tuées tout autant qu’aux indi­vi­dus. Com­ment faire pour don­ner à cette demande des chances d’aboutir ?

Le mal­heur des temps veut que la Répu­blique laïque soit imper­méable à la notion de blas­phème de nature reli­gieuse car elle « ne recon­naît aucun culte ». Elle ne peut donc être sen­sible qu’aux troubles des consciences qu’elle met­tra en balance avec la liber­té d’expression qui fini­ra par l’emporter. « Après tout, per­sonne ne vous oblige à aller voir cette pièce, si elle vous choque n’y allez pas ». L’argument ad homi­nem le plus per­ti­nent face à un État laïc et athée semble donc être celui du risque de “troubles à l’ordre public” que peuvent pro­vo­quer ces blas­phèmes, ce qui ne rend que plus néces­saires les pro­tes­ta­tions phy­siques en cours devant les théâtres.

La socié­té plu­ra­liste dont cer­tains nous chantent les louanges est un leurre. Toute socié­té mul­ti­cul­tu­relle devient une socié­té mul­ti­con­flic­tuelle et la liber­té d’expression qui ne serait limi­tée que par celle du voi­sin un mythe. Qui peut encore com­prendre dans notre socié­té où sévit une impla­cable « dic­ta­ture du rela­ti­visme » ce qu’écrivait Léon XIII dans l’encyclique Liber­tas, le 20 juin 1888 : « Le vrai, le bien, on a le droit de les pro­pa­ger dans l’État avec une liber­té pru­dente, afin qu’un plus grand nombre en pro­fite ; mais les doc­trines men­son­gères, peste la plus fatale de toutes pour l’esprit ; mais les vices qui cor­rompent le cœur et les mœurs, il est juste que l’autorité publique emploie à les sup­pri­mer sa sol­li­ci­tude afin d’empêcher le mal de s’étendre pour la ruine de la socié­té. » Sans doute ceux pour qui le vrai et le bien sont : une liber­té sans frein et les vices, le mal : le fas­cisme, l’obscurantisme, le dog­ma­tisme, l’antisémitisme…

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La christianophobie

Si le chris­tia­nisme appa­raît aujourd’hui comme la reli­gion la plus atta­quée c’est d’abord parce qu’elle appa­raît comme la reli­gion la plus faible, ensuite parce que ces attaques sont sans risque (la réci­ta­tion du cha­pe­let n’a jamais tué per­sonne), enfin parce que le chris­tia­nisme n’est pas une mino­ri­té par­mi les autres mais une majo­ri­té déchue, ce qui n’est pas la même chose. Le livre de Michel De Jae­ghere, Enquête sur la chris­tia­no­pho­bie, reste à cet égard d’une brû­lante actua­li­té pour décou­vrir les véri­tables res­sorts de ce phé­no­mène contem­po­rain. Tant il est vrai que le Salut repose sur le trip­tyque : prière, étude, action.

Jean-Pierre Mau­gendre

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