L’affaire Frédéric Mitterrand

Au-delà  de l’événement média­tique, ce qu’il est conve­nu d’appeler « l’affaire Mit­ter­rand » consti­tue un exemple par­ti­cu­liè­re­ment révé­la­teur de la mise en œuvre de toutes les tech­niques de mani­pu­la­tion de l’opinion.
Voi­ci l’analyse de Renais­sance Catho­lique qui sera plus lar­ge­ment déve­lop­pée dans le n° 109 de La Renais­sance Catho­lique. Mer­ci de faire connaître et de dif­fu­ser cette étude.


Les traits tirés, les yeux cer­nés, l’air lugubre d’un repré­sen­tant en marbre funé­raire, tel est appa­ru le ministre de la Culture, Fré­dé­ric Mit­ter­rand, lors du jour­nal télé­vi­sé de TF1 pré­sen­té par Lau­rence Fer­ra­ri le 8 octobre der­nier. Quelques jours aupa­ra­vant, il était le par­ti­ci­pant sou­riant aux côtés de Jack Lang de la Tech­no Parade, ayant quit­té avec un brin de nos­tal­gie la direc­tion de la pres­ti­gieuse vil­la Médi­cis à Rome. La roche tar­péienne est si proche du Capi­tole !

Que s’est-il pas­sé ? La révé­la­tion au grand public d’un ouvrage, en bonne part auto­bio­gra­phique, écrit par Fré­dé­ric Mit­ter­rand et publié en 2005 : La mau­vaise vie. S’en est sui­vie une opé­ra­tion de dés­in­for­ma­tion et de mani­pu­la­tion qui mérite de res­ter dans les annales. Quels sont les faits ?

L’ouvrage de Fré­dé­ric Mit­ter­rand qui avait béné­fi­cié, à l’époque, d’une large cou­ver­ture média­tique contient le pas­sage sui­vant : « J’ai pris le pli de payer pour des gar­çons (…) Évi­dem­ment, j’ai lu ce qu’on a pu écrire sur le com­merce des gar­çons d’ici. (…) Je sais ce qu’il y a de vrai. La misère ambiante, le maque­reau­tage géné­ra­li­sé, les mon­tagnes de dol­lars que ça rap­porte quand les gosses n’en retirent que des miettes, la drogue qui fait des ravages, les mala­dies, les détails sor­dides de tout ce tra­fic. Mais cela ne m’empêche pas d’y retour­ner. Tous ces rituels de foire aux éphèbes, de mar­ché aux esclaves m’excitent énor­mé­ment (…) On pour­rait juger qu’un tel spec­tacle, abo­mi­nable d’un point de vue moral, est aus­si d’une vul­ga­ri­té repous­sante. Mais il me plaît au-delà du rai­son­nable (…) La pro­fu­sion de gar­çons très attrayants, et immé­dia­te­ment dis­po­nibles, me met dans un état de désir que je n’ai plus besoin de réfré­ner ou d’occulter. L’argent et le sexe, je suis au cœur de mon sys­tème ; celui qui fonc­tionne enfin car je sais qu’on ne me refu­se­ra pas ».

Le 23 juin 2009, Fré­dé­ric Mit­ter­rand est nom­mé ministre de la Culture du gou­ver­ne­ment Fillon.

Le 27 sep­tembre, Fré­dé­ric Mit­ter­rand déclare « abso­lu­ment épou­van­table » l’arrestation en Suisse du cinéaste Roman Polans­ki « pour une his­toire ancienne qui n’a pas de sens ». L’histoire en ques­tion étant le viol d’une fillette de 13 ans, trente ans aupa­ra­vant…

Le lun­di 5 octobre, sur France 2, invi­tée de l’émission Mots croi­sés pour un débat sur la réci­dive des cri­mi­nels sexuels, Marine Le Pen lit des extraits de La mau­vaise vie, dans les­quels le ministre décrit ses rela­tions tari­fées avec des gar­çons en Thaï­lande (cf supra). L’affaire devient publique. Elle mérite ana­lyse.

A la nomi­na­tion de Fré­dé­ric Mit­ter­rand comme ministre de la Culture en juin 2009, aucun jour­na­liste de la presse ins­ti­tu­tion­nelle ne s’était ému du para­graphe incri­mi­né de l’ouvrage du nou­veau ministre. Pré­sent, dès le 25 juin, rap­pe­lait cepen­dant Les Nuits fauves de Fré­dé­ric Mit­ter­rand et citait le fameux texte. C’est donc une infor­ma­tion dont dis­po­sait toute la presse et, en pre­mier lieu, le Pré­sident de la Répu­blique et le Pre­mier ministre. Dans un entre­tien au Nou­vel Obser­va­teur, le 2 juillet, Nico­las Sar­ko­zy qua­li­fiait d’ailleurs de « cou­ra­geux et talen­tueux», le livre de Fré­dé­ric Mit­ter­rand et celui-ci a pu affir­mer le 5 octobre : « Mon­sieur Fillon a dit qu’il avait com­men­cé à m’apprécier après avoir lu mon livre ».

Est cepen­dant alors mise en œuvre la méthode de mani­pu­la­tion la plus effi­cace du ter­ro­risme intel­lec­tuel : le silence. Le dés­in­for­ma­teur dis­si­mule ce qui ne plaît pas. Mais l’affaire deve­nue publique, le silence devient impos­sible. Est alors uti­li­sée immé­dia­te­ment la mini­mi­sa­tion qui per­met au dia­lec­ti­cien de réduire l’impact des élé­ments à charge. Ain­si, lors de l’émission du 5 octobre et l’assaut de Marine Le Pen citant les aveux de Fré­dé­ric Mit­ter­rand, l’animateur Yves Cal­vi, évoque des “phan­tasmes” (ce qui est moins grave que des faits), cela sans l’ombre d’une argu­men­ta­tion puis… passe à autre chose.

Mitterrand_TV.jpgCepen­dant, c’est dans l’émission télé­vi­sée du 8 octobre que Fré­dé­ric Mit­ter­rand, inter­ro­gé par Lau­rence Fer­ra­ri, se livre, avec talent, à un feu d’artifice uti­li­sant qua­si­ment toutes les méthodes de mani­pu­la­tion de l’opinion :

l’unanimité : « Une vie qui res­semble à la mienne mais aus­si à celle de beau­coup d’autres gens » dit-il. Le mes­sage est lim­pide : ce que je décris est banal, par­ta­gé par beau­coup de gens, il n’y a vrai­ment pas lieu de s’en offus­quer. L’objectif est que les contra­dic­teurs se sentent iso­lés car mino­ri­taires.

la récu­pé­ra­tion : « On ne fait pas de la bonne lit­té­ra­ture avec de bons sen­ti­ments ». La sen­tence, qui se veut défi­ni­tive, induit l’auditeur à pen­ser que Fré­dé­ric Mit­ter­rand est en butte à l’hostilité des pou­voirs éta­blis comme le furent en leur temps Vil­lon, Bau­de­laire, Mus­set, Gide… De même, en affir­mant qu’«il ne fau­drait pas reve­nir à l’âge de pierre et confondre homo­sexua­li­té et pédo­phi­lie», la récu­pé­ra­tion his­to­rique vise à dis­qua­li­fier, au nom du pro­grès, tous ceux qui refusent les deux com­por­te­ments ou créent un lien entre eux.

la contre-véri­té non véri­fiable : « Vous recon­nais­sez quelqu’un qui est un boxeur de 40 ans » affirme Fré­dé­ric Mit­ter­rand sous la pres­sion de Lau­rence Fer­ra­ri qui veut connaître l’âge des par­te­naires tari­fés du ministre. Certes, mais cette affir­ma­tion est-elle conci­liable avec les termes de gar­çon (uti­li­sé 3 fois) et de gosse (1 fois) employés dans le récit ? La jour­na­liste pru­dente ? com­plice ? impres­sion­née ? incom­pé­tente ? ne pose pas la ques­tion. « J’ai eu des rela­tions avec des gar­çons » avoue ensuite Fré­dé­ric Mit­ter­rand. Qui parle de “gar­çons” pour dési­gner des hommes de 40 ans ? Per­sonne ! De plus, si nous reve­nons au texte de La mau­vaise vie, “éphèbe” d’après le Petit Robert désigne : « Un jeune gar­çon arri­vé à l’âge de la puber­té ». Seule une inves­ti­ga­tion sur place per­met­trait de connaître l’âge exact des par­te­naires du ministre : voi­là cer­tai­ne­ment un bon moyen de pres­sion du gou­ver­ne­ment thaï­lan­dais sur la France.

le trans­fert d’émotion : « Je suis ému. Je pense à mon hon­neur, à ma famille, à mes enfants, à ma mère ». Il s’agit de faire pitié. La ques­tion de Lau­rence Fer­ra­ri aurait pu être : « Pen­siez-vous à votre hon­neur, à votre famille, à vos enfants et à votre mère dans les bor­dels de Thaï­lande » ? Le trans­fert d’émotion est une figure de dia­lec­tique par­ti­cu­liè­re­ment effi­cace, dont l’impact est ren­for­cé par l’image.

l’implication : « Que celui qui n’a pas com­mis ce genre d’erreurs me jette la pre­mière pierre… Quel est celui qui n’aurait pas com­mis ce genre d’erreur au moins une fois dans sa vie ?» Si la réfé­rence évan­gé­lique admi­rable figure de récu­pé­ra­tion his­to­rique assi­mi­lant le ministre à la femme adul­tère à qui le Christ par­donne ses péchés– incite au par­don, le pari est auda­cieux. Dans quel uni­vers Fré­dé­ric Mit­ter­rand vit-il pour croire que tout le monde a eu recours au moins une fois dans sa vie à des rela­tions homo­sexuelles tari­fées ? Cette figure de l’implication est réuti­li­sée dans la suite de l’intervention : « Il (Nico­las Sar­ko­zy) m’a confir­mé sa confiance, comme Fran­çois Fillon ». Il s’agit de faire confor­ter son mes­sage par une per­sonne qui fait auto­ri­té sur le télé­spec­ta­teur, en l’occurrence le Pré­sident de la Répu­blique et le Pre­mier ministre.

le gros­sis­se­ment : Fré­dé­ric Mit­ter­rand dénonce « le tor­rent de men­songes et d’amalgames ». En regard de ce qui a été publié au len­de­main de cer­tains jeux de mots de Jean-Marie Le Pen, il s’agit de biens modestes ruis­seaux. Ce qui devient impor­tant, ce ne sont plus les faits mais la pré­ten­due cam­pagne de désta­bi­li­sa­tion.

L’émission ache­vée, d’autres acteurs vont inter­ve­nir afin qu’une orches­tra­tion habile per­mette de faire croire que les sou­tiens au ministre se mul­ti­plient et que la droite fait bloc, non­obs­tant les expli­ca­tions un peu gênées de MM. Copé, Mari­ton ou Pois­son qui redoutent l’impact élec­to­ral des décla­ra­tions minis­té­rielles.

Chris­tophe Bar­bier, de L’Express, dans la plus pure tra­di­tion de la nov­langue chère à Orwell, crée le néo­lo­gisme de “facho­sphère” pour dési­gner les sites Inter­net non contrô­lés par la grosse presse qui dif­fusent la vidéo du 5 octobre. Dénon­cer les pro­pos du ministre c’est se faire com­plice du fas­cisme, un des “mythes inca­pa­ci­tants” les plus effi­caces de ces der­nières décen­nies. Dans la même veine, le secré­taire géné­ral de l’UMP, le franc-maçon Xavier Ber­trand, s’empressera de dire que tout cela lui rap­pelle « les heures les plus sombres de notre his­toire ». Mal­heu­reu­se­ment pour eux, il se trouve que les pro­pos du ministre sont sus­cep­tibles de pour­suites pénales dans le cadre de la légis­la­tion fran­çaise, dont la dimen­sion fas­ci­sante reste à démon­trer.

Ain­si, l’article 225–12-1 du Code Pénal énonce :
« Le fait de sol­li­ci­ter, d’accepter ou d’obtenir, en échange d’une rému­né­ra­tion ou d’une pro­messe de rému­né­ra­tion, des rela­tions de nature sexuelle de la part d’un mineur qui se livre à la pros­ti­tu­tion, y com­pris de façon occa­sion­nelle, est puni de trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende. Est puni des mêmes peines le fait de sol­li­ci­ter, d’accepter ou d’obtenir, en échange d’une rému­né­ra­tion ou d’une pro­messe de rému­né­ra­tion, des rela­tions sexuelles de la part d’une per­sonne qui se livre à la pros­ti­tu­tion, y com­pris de façon occa­sion­nelle, lorsque cette per­sonne pré­sente une par­ti­cu­lière vul­né­ra­bi­li­té, appa­rente ou connue de son auteur, due à une mala­die, à une infir­mi­té, à une défi­cience phy­sique ou psy­chique ou à un état de gros­sesse. »
De même l’article 225–12-3 : « Dans le cas où les délits pré­vus par les articles 225–12-1 et 225–12-2 sont com­mis à l’étranger par un Fran­çais ou par une per­sonne rési­dant habi­tuel­le­ment sur le ter­ri­toire fran­çais, la loi fran­çaise est appli­cable par déro­ga­tion au deuxième ali­néa de l’article 113–6 et les dis­po­si­tions de la seconde phrase de l’article 113–8 ne sont pas appli­cables ».

Plein d’imagination, Fré­dé­ric Mit­ter­rand concep­tua­lise une nou­velle figure de dia­lec­tique : la vic­ti­mi­sa­tion. Le Quo­ti­dien de La Réunion ayant, le 8 octobre, repro­duit le fac-simi­lé d’une lettre dans laquelle le ministre, alors direc­teur de la Vil­la Médi­cis, appor­tait au prin­temps der­nier un témoi­gnage de mora­li­té à deux hommes jugés pour viol col­lec­tif sur une fille de 16 ans, le neveu du pré­sident défunt déclare : « Si je m’appelais Tar­tem­pion, je ne subi­rais pas les mêmes indi­gni­tés ». Osons ajou­ter qu’il ne serait peut-être pas ministre s’il s’appelait Tar­tem­pion. Cette figure de vic­ti­mi­sa­tion repose bien sou­vent aujourd’hui, avec une ter­rible effi­ca­ci­té, sur l’appartenance eth­nique. Cri­ti­quer la poli­tique étran­gère de Ber­nard Kouch­ner ne peut être tein­té que d’antisémitisme. De l’amoureux écon­duit, “c’est parce que je suis noir que tu ne veux pas cou­cher avec moi”, au voleur arrê­té en fla­grant délit “c’est parce que je suis arabe que vous m’arrêtez”, la ficelle est grosse mais solide.

A la lumière de ces faits, on peut se deman­der si Inter­net et la blo­go­sphère ne sont pas les armes fatales contre la dés­in­for­ma­tion et la dic­ta­ture de la pen­sée unique. La ques­tion avait déjà été posée lors de l’échec du réfé­ren­dum du 29 mai 2005 sur la consti­tu­tion euro­péenne, la grande presse, très majo­ri­tai­re­ment favo­rable au Oui, s’interrogeant sur le rôle d’Internet, très actif dans la pro­mo­tion du Non. Les vidéos choc : Sar­ko­zy et son « casse-toi pauv’con», Hor­te­feux et « quand il y en a un ça va. C’est quand il y en a beau­coup que c’est un pro­blème», ont été vues par des cen­taines de mil­liers voire des mil­lions d’internautes. Inter­net per­met de pas­ser outre aux oukases du poli­ti­que­ment cor­rect mais de façon anar­chique et irres­pon­sable. En effet, le meilleur, qui est la liber­té de faire connaître des faits occul­tés par le pou­voir poli­tique, côtoie le pire : la dis­pa­ri­tion de toute vie pri­vée. Plus aucun d’entre nous n’est à l’abri du risque de retrou­ver ses pro­pos sur Inter­net pour peu qu’ils aient été pro­non­cés à por­tée d’un télé­phone por­table. L’épisode Hor­te­feux est symp­to­ma­tique à cet égard : les pro­pos sont certes gro­tesques mais la recherche sys­té­ma­tique et irres­pon­sable de tout ce qui peut sus­ci­ter de l’audimat ou enflam­mer la blo­go­sphère ne l’est pas moins.

Marine Le Pen a jus­te­ment deman­dé com­ment on pou­vait sévir contre les délin­quants sexuels alors qu’au plus haut niveau de l’Etat des pra­tiques condam­nables étaient recon­nues comme accep­tables sinon hono­rables. Le sys­tème, qui a fait de la licence sans frein un de ses mythes fon­da­teurs, se défend.

Qui ose­ra inter­ro­ger Fré­dé­ric Mit­ter­rand sur ce sujet lors de la séance de ques­tions au gou­ver­ne­ment à l’Assemblée ? Le Figa­ro ose­ra-t-il deman­der à ses lec­teurs si Fré­dé­ric Mit­ter­rand doit démis­sion­ner ?
Il n’est pas sans inté­rêt de noter que sous l’angle poli­tique, dans l’interview déjà cité au Nou­vel Obser­va­teur, Nico­las Sar­ko­zy avait décla­ré : « Quant à l’ouverture, Fré­dé­ric Mit­ter­rand la carac­té­rise magni­fi­que­ment ». Avis aux ama­teurs, ces consi­dé­ra­tions ne devant pas trop gêner Jack Lang…

Quel que soit l’avenir, cha­cun pour­ra relire, le dis­cours de Nico­las Sar­ko­zy le 29 avril 2007 au Palais omni­sports de Paris-Ber­cy : « Je veux tour­ner la page de Mai 68 une bonne fois pour toutes. Mais il ne faut pas faire sem­blant… Je pro­pose aux Fran­çais de renouer en poli­tique avec la morale. »

Tout com­men­taire serait super­flu…

Jean-Pierre Mau­gendre