L’affaire Chauprade

Quand Renais­sance Catho­lique a invi­té Ayme­ric Chau­prade à  venir « plan­cher » à  l’Université d’été de juillet 2005 consa­crée à  La pen­sée unique , notre mou­ve­ment n’imaginait pas que le confé­ren­cier, inter­ve­nant régu­lier et très appré­cié de nos tra­vaux d’été, se trou­ve­rait lui-même vic­time de cette pen­sée unique quelques années plus tard.


Le 4 février 2009, Jean Guis­nel, ancien jour­na­liste spé­cia­liste des ques­tions de défense du Monde, recy­clé à l’hebdomadaire Le Point, titre « Chau­prade, l’homme qui forme les offi­ciers et déforme l’histoire » : « Ayme­ric Chau­prade est un géo­po­li­ti­cien qui ne cache pas ses convic­tions. Direc­teur de cam­pagne de Phi­lippe de Vil­liers aux euro­péennes de 2004, en charge de la Revue fran­çaise de géo­po­li­tique, il est très réser­vé sur l’adhésion de la Tur­quie à l’Union euro­péenne, et a plan­ché en juillet 2007, par­mi d’autres inter­ve­nants aux idées affir­mées, lors des Uni­ver­si­tés d’été du mou­ve­ment Renais­sance Catho­lique sur le thème : « Le natio­na­lisme est-il un péché ?» Il s’est mon­tré cri­tique sur le récent Livre blanc sur la défense et la sécu­ri­té natio­nale, ce qui ne manque pas de cou­rage pour un ensei­gnant cen­sé se trou­ver en phase avec la poli­tique de défense natio­nale. (…)

Chro­ni­queur expert au Figa­ro, il a récem­ment publié un gros ouvrage très illus­tré sur le thème du choc des civi­li­sa­tions cher à l’américain Samuel Hun­ting­ton décé­dé le mois der­nier. Logi­que­ment, s’agissant d’un spé­cia­liste de géos­tra­té­gie, Ayme­ric Chau­prade s’intéresse au monde de « l’après-11-septembre», dont il décline les évo­lu­tions d’une manière conforme à sa concep­tion poli­tique. Certes, c’est son droit. C’est tout juste si l’on se demande s’il est logique que le minis­tère de la Défense confie à un idéo­logue aux convic­tions aus­si affi­chées, la chaire de géo­po­li­tique du CID (Col­lège inter­ar­mées de défense, ancien­ne­ment École de guerre)».

À peine 24 heures après la paru­tion de cet article, Ayme­ric Chau­parde perd son titre d’enseignant, sur injonc­tion per­son­nelle du ministre de la Défense Her­vé Morin, qui jus­ti­fie ain­si sa déci­sion, tou­jours au Point : « J’ai décou­vert un texte au tra­vers duquel passent des relents inac­cep­tables. Sur onze pages, on nous parle d’un com­plot israé­lo-amé­ri­cain ima­gi­naire visant à la conquête du monde. Quand j’ai appris cela mar­di soir, j’ai don­né pour consigne au géné­ral Desportes, le direc­teur du Col­lège inter­ar­mées de défense (le supé­rieur de M. Chau­prade), de ne pas conser­ver ce mon­sieur Chau­prade dans son corps ensei­gnant. Il n’a abso­lu­ment rien à faire à l’École mili­taire. » Ce que ne sup­porte pas le ministre, c’est l’exposition par Ayme­ric Chau­prade dans son livre Chro­nique du choc des civi­li­sa­tions (Éd. Chro­nique), de la thèse du com­plot du 11 sep­tembre 2001.

Congédié en moins de 24 h par le ministre

Selon les tenants de cette thèse, les atten­tats attri­bués aux isla­mistes à New York et Washing­ton, qui avaient fait plus de 3000 vic­times, auraient été en réa­li­té orches­trés par les ser­vices secrets amé­ri­cains pour convaincre les Amé­ri­cains de se lan­cer dans la guerre contre l’Afghanistan puis l’Irak. Chau­prade est accu­sé de relayer trop com­plai­sam­ment cette théo­rie par le ministre qui n’a même pas pris la peine de lire l’ouvrage lui-même et fait congé­dier l’universitaire du Col­lège inter­ar­mées de défense comme un laquais. Chau­prade avait pour­tant pris soin d’écrire, à pro­pos de la thèse du com­plot, qu’elle était « une hypo­thèse qui ne manque pas d’argument à défaut de for­cé­ment convaincre ». Oui mais voi­là, aux yeux du pou­voir sar­ko­zyste, Chau­prade est sans doute cou­pable de lèse-atlan­tisme et sa prise de dis­tance avec la ver­sion offi­cielle des atten­tats du 11 sep­tembre tombe mal au moment où la France s’apprête à faire son retour dans le com­man­de­ment inté­gré de l’Otan.

Ain­si donc, dans notre pays, des pré­si­dents d’université peuvent s’élever contre leur ministre de tutelle et sou­le­ver leurs étu­diants contre les pro­jets de réforme, tout le monde salue le cou­rage et la qua­li­té du débat public. Mais qu’un uni­ver­si­taire recon­nu par tous ses élèves pour la qua­li­té de son ensei­gne­ment et son sérieux, joue une note dis­cor­dante dans le beau concert de la pen­sée mili­taire unique, celle de l’alignement uni­la­té­ral der­rière les États-Unis, et le cou­pe­ret tombe.

Ayme­ric Chau­prade, mena­cé de se voir inter­dit de toute inter­ven­tion dans les orga­nismes de for­ma­tion de l’Armée, n’a pas l’intention de se lais­ser faire : « J’ai désor­mais les mains libres pour m’exprimer. Le petit clan qui, au coeur de la Défense défend des inté­rêts étran­gers, essen­tiel­le­ment amé­ri­cains, va devoir s’inquiéter » a-t-il annon­cé dès le 7 février 2009 sur le blog de Défense du quo­ti­dien Libé­ra­tion.

Fran­çois Vincent

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