Il n’y a pas que la messe – Les raisons d’une incompréhension

Il n’y a pas que la messe
Les rai­sons d’une incom­pré­hen­sion

Ma chro­nique pré­cé­dente La guerre litur­gique se réveille en France ! m’a valu les sévères remon­trances de Madame L. « Je me sens pro­fon­dé­ment bles­sée et comme insul­tée par votre façon de consi­dé­rer les membres de notre cler­gé (…) Pour en connaître un bon nombre, et ayant un fils sémi­na­riste, je vous prie de croire que vos juge­ments, éma­nant de per­sonnes aus­si émi­nentes soient-elles, ne m’empêcheront jamais de les res­pec­ter, de les aimer et de les admi­rer pour la cha­ri­té, la foi, la rigueur intel­lec­tuelle, la vie de prière dont ils témoignent…je ne suis pas cer­tain que vous ose­riez dire en face à ces nom­breux prêtres fer­vents ce que vous écri­vez, en par­ti­cu­lier l’analyse de Pierre Chau­nu. » Si j’ai bles­sé Madame L., je le regrette sin­cè­re­ment mais l’analyse de Pierre Chau­nu, effec­ti­ve­ment très cri­tique sur le cler­gé des années 70 en France, ne me semble pas sans fon­de­ments. Qu’il me soit per­mis de l’étayer de quelques faits géné­raux ou ayant trait au dio­cèse de Rennes où j’ai pas­sé mon ado­les­cence.

Quelques faits

À par­tir de 1969, il a été ensei­gné comme rap­pel de foi indis­pen­sable, sous le patro­nage de la confé­rence des évêques de France, dans le célèbre Nou­veau mis­sel des dimanches à fleurs, en com­men­taire de l’épître aux Hébreux et comme défi­ni­tion par­fai­te­ment pro­tes­tante de la messe : « Il s’agit sim­ple­ment de faire mémoire de l’unique sacri­fice déjà accom­pli. »

Où est la rigueur intel­lec­tuelle quand, dans le Cre­do, « consub­stan­tia­lem » est tra­duit par « de même nature » ? La sub­stance et la nature sont deux notions pour­tant bien dif­fé­rentes.

C’est par la vio­lence, en quelques mois, qu’a été impo­sée, en 1969, la célé­bra­tion du nou­vel Ordo de la messe.

Le Père Gagneux, domi­ni­cain du couvent de la rue de Bri­zeux à Rennes, avait obte­nu l’autorisation de célé­brer la messe selon l’antique rite domi­ni­cain à condi­tion que cette célé­bra­tion ait lieu à 5 heures du matin et sine popu­lo. Les familles qui s’étaient repliées sur la messe domi­ni­cale de 8 h 30 à Saint-Ger­main, où se célé­brait la messe selon la forme ordi­naire mais avec le kyriale en latin, se voyaient régu­liè­re­ment admo­nes­tées par le célé­brant lorsque le com­mu­niant vou­lait rece­voir l’hostie sur la langue : « Ten­dez-la main ! » Il y eut aus­si les coups de pied dans les jambes pour faire se lever ceux qui sou­hai­taient com­mu­nier à genoux.

Ce fut éga­le­ment l’époque de l’introduction de la mixi­té dans les éta­blis­se­ments sco­laires dio­cé­sains par la fusion, entre autres, des éta­blis­se­ments Saint-Vincent et La Pro­vi­dence. Ce qui devait arri­ver arri­va et rapi­de­ment le direc­teur, un prêtre, dis­pa­rut avec une élève pen­dant que le pré­fet de dis­ci­pline, un autre prêtre, se fai­sait remar­quer par son assi­dui­té à ins­pec­ter les camions de méde­cine sco­laire lorsque les jeunes filles y étaient convo­quées pour une radio­gra­phie des pou­mons. N’oublions pas les reli­gieuses en larmes parce qu’elles n’arrivaient pas à se faire res­pec­ter de grands esco­griffes qui fai­saient trente cen­ti­mètres de plus qu’elles.

En 1987, il était tou­jours impos­sible de se marier en béné­fi­ciant, pour la messe, de la forme extra­or­di­naire du rite romain pour­tant célé­brée par un prêtre du dio­cèse de Rennes, oncle de la future mariée, déta­ché auprès d’un pres­ti­gieux éta­blis­se­ment sco­laire pari­sien. L’argument de l’évêque d’alors, Mgr Jul­lien, ancien curé de Saint-Louis à Brest, où de sa voix de sten­tor il fus­ti­geait les nou­veaux pha­ri­siens qui fai­saient une génu­flexion avant de com­mu­nier, était impa­rable : « Si je donne l’autorisation il y aura d’autres demandes. » Accor­dons à Mgr d’Ornellas qu’il auto­ri­sa en 2007 la messe d’enterrement de mon père selon la forme extra­or­di­naire du rite romain en l’église … Saint-Ger­main.

Les exemples pour­raient être mul­ti­pliés à l’infini. Que madame L. se ras­sure. Tout est par­don­né et était même oublié jusqu’à ce que Mgr d’Ornellas ne fasse remon­ter à la sur­face ces sou­ve­nirs dou­lou­reux mais apai­sés. Je ne reproche rien à mon­sei­gneur de Rennes de ces évé­ne­ments dans les­quels il n’a aucune part de res­pon­sa­bi­li­té, cepen­dant il fau­dra bien que l’épiscopat fran­çais, tou­jours en mal de repen­tance, se repente un jour de ce qu’il a fait subir à trop de prêtres et de laïcs dont le seul crime était la fidé­li­té.

À Rennes, le combat continue.

chapelle-saint-Francois-rennes-ICRSP.jpgLes lettres de Mgr d’Ornellas aux fidèles de Saint-Fran­çois des 19 et 22 juin sont un som­met d’hypocrisie épis­co­pale. « J’aime tous les catho­liques du dio­cèse (…) Je n’ai pas de double lan­gage, même si une com­mu­ni­ca­tion non maî­tri­sée a pu lais­ser pen­ser le contraire ». Qu’en termes déli­cats ces choses là sont dites ! Or la sagesse popu­laire affirme qu’il n’y a pas d’amour mais que des preuves d’amour. Et ces preuves font cruel­le­ment défaut. En effet, Mgr d’Ornellas ne prend aucun enga­ge­ment sur la péren­ni­té de la pré­sence de l’Institut du Christ-Roi Sou­ve­rain Prêtre (ICRSP) comme des­ser­vant de la cha­pelle Saint-Fran­çois. La seule chose acquise est que la messe selon la forme extra­or­di­naire sera célé­brée le dimanche par une équipe de prêtres du dio­cèse qui offi­cie­ront à tour de rôle. Pas une rai­son n’est avan­cée pour jus­ti­fier ce chan­ge­ment. Il n’est rien repro­ché à l’ICRSP ni au cha­noine Cris­to­fo­li, bien au contraire. Nous sommes en plein arbi­traire épis­co­pal.

En 2007, lors de son arri­vée comme arche­vêque de Rennes, Mgr d’Ornellas avait ordon­né deux prêtres. En 2016, après dix années d’épiscopat, il ordon­ne­ra un seul prêtre. Il est des signes plus évi­dents de réus­site apos­to­lique… Dans le même temps, la paroisse Saint-Fran­çois aura la joie, cette année, de voir ordon­né un de ses anciens parois­siens, mais au titre de l’Institut du Christ-Roi et non du dio­cèse. Chaque année, de manière régu­lière, cette com­mu­nau­té de sept cents per­sonnes four­nit des voca­tions qui ne rejoignent pas le sémi­naire dio­cé­sain. Clin d’œil mali­cieux de la Pro­vi­dence, Mgr Aumo­nier a ordon­né en 2016 quatre prêtres à Ver­sailles, dont un reli­gieux, alors que l’église Saint-Louis du Port-Mar­ly, com­mu­nau­té de mille cinq cents fidèles, ver­ra aus­si quatre de ses anciens parois­siens ordon­nés prêtres pour l’éternité par le car­di­nal Burke. Ain­si, des com­mu­nau­tés qua­si insi­gni­fiantes numé­ri­que­ment sont à l’origine d’autant de voca­tions que des dio­cèses qui furent flo­ris­sants. En 2016, il y aura eu a prio­ri quatre-vingt quatre ordi­na­tions de Fran­çais selon la forme ordi­naire, dont cinq pour la com­mu­nau­té Saint-Mar­tin, et vingt et un selon la forme extra­or­di­naire du rite romain (Ins­ti­tut du Bon Pas­teur, Fra­ter­ni­té sacer­do­tale Saint-Pie X, ICRSP, FSSPX). Ain­si, dans l’Église de France, les deux mil­lions de parois­siens ordi­naires (3% de 66 mil­lions d’habitants) four­nissent quatre fois plus de prêtres que les 100 000 parois­siens extra­or­di­naires (5% des deux mil­lions de pra­ti­quants régu­liers). Une com­mu­nau­té « extra­or­di­naire » est donc, en terme de voca­tions, cinq fois plus « féconde » qu’une com­mu­nau­té « ordi­naire ». Par quel miracle est-ce pos­sible ? A-t-on enten­du nos évêques s’interroger sur cette ques­tion ? À ma connais­sance non.

Ordination_2016_ICRSP.jpgIl sem­ble­rait plu­tôt que cer­tains aient pris ombrage de cette situa­tion et aient déci­dé de pro­cé­der à une nor­ma­li­sa­tion du type : L’ordre règne à Var­so­vie. La réflexion est, peut-être, que si ces com­mu­nau­tés un peu à la péri­phé­rie venaient à dépendre plus direc­te­ment de l’autorité dio­cé­saine, les voca­tions qui en sont issues, sans oublier les quêtes car ces fidèles sont géné­reux, se diri­ge­raient alors vers le dio­cèse. Il s’agit là d’une gros­sière erreur d’analyse. En effet, l’attachement, exclu­sif, à la messe tra­di­tion­nelle n’est pas un hochet ou un gri-gri qui agi­rait auto­ma­ti­que­ment, ex opere ope­ra­to. Il y a la messe domi­ni­cale bien sûr mais il y a aus­si selon l’heureuse expres­sion de Mgr Brou­wet, évêque de Lourdes, « tout ce qui va avec ». C’est-à-dire : la pré­di­ca­tion, la messe en semaine, les dévo­tions du pre­mier ven­dre­di du mois, les confes­sions, les vêpres et les saluts du Saint-Sacre­ment, la réci­ta­tion du cha­pe­let, le caté­chisme, le scou­tisme, la for­ma­tion intel­lec­tuelle des jeunes, les visites aux malades, la célé­bra­tion des funé­railles, la direc­tion spi­ri­tuelle, etc. Pour cela, selon la belle prière pour obte­nir des voca­tions sacer­do­tales et reli­gieuses, il faut « des prêtres qui aiment les âmes, les pauvres et la croix ». Ce sont eux qui feront naître, par leur rayon­ne­ment per­son­nel et leur confi­gu­ra­tion chaque jour plus réelle au Christ cru­ci­fié, les voca­tions dont l’Église et le monde ont besoin. Cette conces­sion d’une simple messe domi­ni­cale, sans pas­teur atti­tré, est pire qu’une mal­adresse elle est une marque de mépris. Il exis­tait, paraît-il, un ensei­gne­ment du mépris, il existe tou­jours une pra­tique épis­co­pale du mépris.

Un enjeu pour l’Église

C’est une image d’intolérance et de sec­ta­risme que ren­voie le pri­mat de Bre­tagne à l’heure du dia­logue inter­re­li­gieux et de l’ouverture tous azi­muts. Quel mal­heur qu’il n’y ait pas par­mi les parois­siens de Saint-Fran­çois plus d’homosexuels et de divor­cés rema­riés. Toutes les portes de la cathé­drale leur seraient grand ouvertes. S’il y avait en plus quelques musul­mans ce serait par­fait. Mais au-delà du cas ren­nais et de son carac­té­riel pas­teur c’est toute l’Église de France qui est inter­pel­lée. Les catho­liques de France qui dési­rent vivre pai­si­ble­ment leur foi selon les méthodes et la spi­ri­tua­li­té qui ont sanc­ti­fié leurs anciens seront-ils éter­nel­le­ment des parias et des citoyens de seconde zone non­obs­tant le motu pro­prio Sum­mo­rum Pon­ti­fi­cum du pape Benoît XVI ?

Déjà, en 1964, Jean Madi­ran s’interrogeait : « Sommes-nous donc des chiens ? » Il apos­tro­phait ain­si col­lé­gia­le­ment les évêques de France. Aujourd’hui cer­tains, pas tous, méritent encore cette inter­pel­la­tion : « Ils sont juchés sur un immense désastre spi­ri­tuel, les voca­tions taries, les sémi­naires intel­lec­tuel­le­ment à l’abandon, les chré­tiens divi­sés, le peuple déchris­tia­ni­sé et géné­ra­le­ment les pauvres, au lieu d’être évan­gé­li­sés, les pauvres cou­verts de leur mépris, de leurs cra­chats, même pas recon­nus. Ils sont les puis­sants, les maîtres, les admi­nis­tra­teurs, les ins­tal­lés de ce désastre spi­ri­tuel sans pré­cé­dent peut-être dans l’histoire de l’Église de France. Et pour défendre l’arbitraire et l’abus de leur puis­sance ils n’ont pas une expli­ca­tion, une moti­va­tion, une ana­lyse, une argu­men­ta­tion, une jus­ti­fi­ca­tion, pas une qui puisse résis­ter au feu de la cri­tique, au crible d’un débat contra­dic­toire, à l’épreuve d’une confron­ta­tion avec les faits et ils le savent. Ah ! Non, de per­sonne à per­sonne ce n’est pas leur mépris qui nous cha­grine, c’est leur appro­ba­tion qui nous épou­van­te­rait. »

Jean-Pierre Mau­gendre