Heureux comme Dieu en France

le 14 juillet

Le présentateur :

Nous avons le grand plai­sir de retrou­ver ce soir Serge de Beketch. C’est un plai­sir sans être véri­ta­ble­ment une sur­prise, parce que je crois qu’il n’a jamais man­qué, sauf peut-être une année, nos uni­ver­si­tés d’été, et sa venue par­mi nous est tou­jours un grand moment, à la fois d’intelligence et d’amitié.

C’est un peu absurde de perdre mon temps et le vôtre à vous pré­sen­ter Serge de Beketch. Vous le connais­sez aus­si bien que moi. Vous écou­tez, si vous le pou­vez, je l’espère, son émis­sion le mer­cre­di soir depuis des années sur Radio Cour­toi­sie. Vous avez lu, et si vous ne les avez pas lus c’est le moment de vous y mettre, ses livres : La nuit de Jéri­cho, La révolte du lieu­te­nant Poi­gnard, un roman d’anticipation car il ima­gine une révolte contre l’invasion (et pour l’instant nous atten­dons encore), son Dic­tion­naire de la colère, et plus récem­ment son Cata­logue des nui­sibles, qui est un grand moment de lit­té­ra­ture et de rigo­lade, si je puis me per­mettre, et que je me per­mets de vous recom­man­der. Il est édi­té aux édi­tions des Vilains Har­dis, ce qui est tout un pro­gramme !

Vous lisez, je l’espère, son déca­daire, le Libre Jour­nal de la France Cour­toise, qui est le déca­daire ayant la plus grande dif­fu­sion de la presse fran­çaise et même mon­diale, étant le seul de sa spé­cia­li­té. Ce jour­nal est unique, pas seule­ment par la régu­la­ri­té ou l’irrégularité un peu erra­tique de sa publi­ca­tion. Il est unique parce que c’est le jour­nal de Serge, nous l’aimons parce que nous aimons Serge, et que s’y déploie un talent extra­or­di­naire, qui dans la presse fran­çaise n’a pas d’exemple. Il nous rap­pelle sim­ple­ment la grande voix de Léon Dau­det. Nous lisons avec enthou­siasme tous les dix jours (quand çà arrive) ses édi­to­riaux ou se mêlent la lit­té­ra­ture, la mélan­co­lie, et l’invective quand c’est néces­saire, parce qu’il ne faut tout de même pas se lais­ser faire.

Serge, c’est évi­dem­ment un talent, c’est une voix sur Radio Cour­toi­sie bien connue de cha­cun d’entre vous. Une voix au ser­vice de la France et des méde­cines alter­na­tives. Une fidé­li­té à Dieu, à la Patrie, et aux copains. Une colère jamais cal­mée contre la bêtise, contre les com­pro­mis­sions, contre la lâche­té, contre les labo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques et quelques autres…

Serge, c’est aus­si une ami­tié qui n’a jamais été prise en défaut, et je suis donc très heu­reux de l’avoir ce soir par­mi nous, et de lui lais­ser la parole sur le thème « Heu­reux comme Dieu en France ». Je ne peux pas vous par­ler savam­ment du thème de cette cau­se­rie, parce que géné­ra­le­ment Serge ne res­pecte pas l’intitulé de sa confé­rence, et parle de tout autre chose. Nous l’avons donc lais­sé cette année choi­sir lui-même le thème de sa confé­rence, espé­rant que nous n’aurions pas de sur­prises. Mais jusqu’à main­te­nant nous n’avons pas eu à nous en plaindre, parce qu’il s’agissait de bonnes sur­prises.

Serge de Beketch :

J’aime beau­coup venir à l’université d’été de Renais­sance Catho­lique, parce qu’il s’agit sans doute du seul endroit au monde ou l’on me fait des com­pli­ments.

Je m’y sens véri­ta­ble­ment bien et en famille, et c’est à chaque fois un très grand plai­sir.

La ques­tion posée par cette uni­ver­si­té d’été était « Le natio­na­lisme est-il un péché » ? J’ai donc cher­ché ce que je pour­rais évo­quer à ce sujet. Je n’ai pas vrai­ment trou­vé, et j’ai donc pro­po­sé de faire quelques remarques autour d’une phrase main­te­nant connue ? Je n’étais pas trop mécon­tent de ce que j’avais pré­pa­ré, mais, lorsque je suis arri­vé par­mi vous, Jean-Pierre Mau­gendre m’a dit : « Nous avons eu cet après-midi trois confé­rences pro­di­gieuses. C’était vrai­ment for­mi­dable, plein d’intelligence, de verve et de talent ».

Tout à coup, j’ai sen­ti qu’il était trop dif­fi­cile d’intervenir après eux, et j’ai failli faire demi-tour !

Mais, pour ne rien vous cacher, la rai­son pour laquelle je suis res­té est que ma femme avait très faim, et qu’on nous a nour­ris. Très bien d’ailleurs. C’était bon et copieux, j’ai pris deux des­serts. Je vous remer­cie donc et je pense que je peux main­te­nant ren­trer chez moi.

Bref …

« Men ist azoy wie Gott in Fran­kreich », est un pro­verbe yid­dish.

Je sais qu’il n’est pas cou­rant de com­men­cer une confé­rence de Renais­sance Catho­lique par un dic­ton yid­dish. Cela se tra­duit géné­ra­le­ment par « Nous sommes heu­reux comme Dieu en France ». Il y a en réa­li­té une petite nuance, car « Azoy » ne signi­fie pas exac­te­ment « heu­reux ». Ce mot yid­dish n’a pas d’équivalent dans toutes les langues, mais il pour­rait se tra­duire par « génial » ou « c’est super », ou, diraient les jeunes : « c’est cool » : on est « cool » en France !

Nous voyons déjà ici se des­si­ner quelque chose d’intéressant, car, quoi qu’on en pense par ailleurs, nous avons là le pre­mier peuple qui a connu Dieu. On peut donc sup­po­ser qu’il dis­pose d’informations pri­vi­lé­giées sur ce que Dieu aime ou n’aime pas. On pour­rait même dire que ces infor­ma­tions pri­vi­lé­giées ont été reçues et payées au prix fort.

Il n’y a donc aucun doute quant au fait que Dieu est heu­reux en France : nous pou­vons sur ce point faire confiance à nos frères aînés dans la Foi quand ils le disent.

Il se trouve que le natio­na­lisme se défi­nit comme un sen­ti­ment de vif atta­che­ment à la nation, en l’occurrence fran­çaise pour les natio­na­listes fran­çais, c’est-à-dire à la terre et au peuple de France. De plus en plus à la terre et de moins en moins au peuple, soit dit en pas­sant ; le peuple fran­çais ne me parais­sant guère à la hau­teur en ce moment.

Donc, si Dieu est « cool », « pei­nard », heu­reux en France, il ne peut être décem­ment consi­dé­ré comme un péché d’être natio­na­liste, et ce d’autant qu’Il n’est pas le seul. Son vieil adver­saire est lui aus­si heu­reux en France, si l’on en croit l’écrivain juif Léon Feucht­wan­ger, auteur du « juif Süss ». Vous remar­que­rez au pas­sage qu’il est assez curieux que ce soit un écri­vain juif qui ait écrit un ouvrage consi­dé­ré comme un paran­gon de l’antisémitisme. Il est vrai que l’adaptation ciné­ma­to­gra­phique de ce livre par Veit Har­lan a légè­re­ment tor­du le pro­pos de Feucht­wan­ger, et ain­si don­né cette impres­sion.

Léon Feucht­wan­ger avait écrit un autre livre, inti­tu­lé le diable en France, dans lequel il ima­gine le plai­sir que pro­cure au démon ce pays indo­lent, désor­ga­ni­sé, diri­gé par l’incompétence, le lais­ser-aller, le je m’en fou­tisme, et par un état à la fois faible et fas­ci­sant. Hor­mis ce der­nier terme, et encore, on a l’impression que mon­sieur Feucht­wan­ger était un peu pro­phète. Pour moi en effet, entendre cette défi­ni­tion m’inspire irré­sis­ti­ble­ment l’évocation d’images d’actualité.

Il ne faut cepen­dant pas accor­der trop d’importance aux pro­pos de Léon Feucht­wan­ger, car, après avoir écrit cet ouvrage, il s’est réfu­gié en France en 1933, après avoir en novembre 1932 effec­tué une tour­née de confé­rences aux Etats-Unis, au cours des­quelles il expli­quait qu’Hitler était poli­ti­que­ment fichu. Ses com­pé­tences de pro­phète sont donc fina­le­ment sujettes à cau­tion. Deux mois plus tard en effet, Hit­ler accé­dait au pou­voir, et Feucht­wan­ger, avec un sens très sûr de l’avenir, se réfu­giait donc en France, sup­po­sant sans doute qu’il allait être heu­reux comme Dieu au même endroit. Il faut recon­naître que ce n’est cepen­dant pas exac­te­ment le sort qui lui fut réser­vé.

On peut se poser la ques­tion de savoir pour quelle rai­son Dieu, après avoir élu le peuple juif, a élu domi­cile en France. Sachant tout, évi­dem­ment Il savait qu’Il allait y être heu­reux. On pour­rait pour­tant voir là une inco­hé­rence, voire une contes­ta­tion voi­lée du natio­na­lisme juif, puisqu’Il leur a don­né la terre pro­mise, puis est venu s’installer en France.

Le peuple juif a cru à cela, ce qui fait qu’il pré­fère les rives du Jour­dain à celles de la Loire, et Jéru­sa­lem au petit Liré, du moins en géné­ral.

Pour en res­ter à cette approche du sujet, res­tons-en à nos prin­ci­paux infor­ma­teurs : que veulent-ils dire par « Heu­reux comme Dieu en France » ?

Inter­ro­geons ici Saül Bel­low, écri­vain, anthro­po­logue, socio­logue, de natio­na­li­té amé­ri­caine, né au Cana­da de parents juifs qui avaient quit­té la Rus­sie pour venir faire des affaires à l’époque de la pro­hi­bi­tion. Le père de mon­sieur Bel­low était tra­fi­quant d’alcool, mais Bel­low lui-même reçut pour sa part le prix Nobel. Il n’y a là évi­dem­ment aucune rela­tion de cause à effet, mais on peut le noter au pas­sage.

Écri­vain inté­res­sant dont les livres mêlent l’argot yid­dish et la méta­phy­sique, Saül Bel­low, pour défi­nir les rai­sons pour les­quelles Dieu est heu­reux en France, a dit que « Dieu est par­fai­te­ment heu­reux en France parce qu’il n’y est pas déran­gé par les prières, les rites, les béné­dic­tions et les demandes d’interprétation de déli­cates ques­tions dié­té­tiques. » En d’autres termes, nul doc­teur de la Loi ne vient en France l’importuner avec toutes sortes de ques­tions tenant à la Kache­rout.

Curieu­se­ment, cette opi­nion est assez lar­ge­ment par­ta­gée. Récem­ment, quand Ariel Sha­ron a invi­té les Juifs de France à quit­ter le para­dis pour gagner Israël, un membre de l’UJFP, l’union juive fran­çaise pour la paix, lui a répon­du d’une façon qui résume assez bien les rai­sons qu’ont Dieu et son peuple élu de consi­dé­rer qu’on est heu­reux en France : « Vous avez choi­si le jour même où la France com­mé­mo­rait la rafle du Vel d’Hiv pour pres­ser ceux que vous nom­mez les juifs de France d’émigrer en Israël. Vous aggra­vez votre cas et vous jetez de l’huile sur le feu, lorsque vous jus­ti­fiez cette pré­ten­due urgence en citant le chiffre de 10% de musul­mans en France. Non, mon­sieur Sha­ron, je n’émigrerai pas en Israël, je n’émigrerai pas. La France est le pays de ma nais­sance, et celui de ma famille pater­nelle et mater­nelle, d’origine alsa­cienne depuis des géné­ra­tions. Je suis pupille de la nation, mon père ayant été fusillé par les nazis et leurs col­la­bos fran­çais en 1944. Nous sommes en 2004, « heu­reux comme Dieu en France », disaient les juifs d’Europe cen­trale et de Rus­sie en arri­vant ici. Je suis citoyen fran­çais. Je n’émigrerai pas ; la France n’est pas anti­sé­mite, même si des actes anti­juifs ont été com­mis ces der­niers temps, mais aus­si des actes anti­arabes ou isla­mo­phobes. Les auteurs de ces actes sont divers : esprits men­ta­le­ment fra­giles, néo-nazis qui croient que leur heure est venue, puisque tant d’électeurs se recon­naissent dans le vote d’extrême-droite. »

Le pro­pos est assez confus mais inté­res­sant. Repre­nons : « Jeunes pau­més fran­çais d’origine arabe
qui se trompent d’ennemi, et croient sou­te­nir le peuple pales­ti­nien en s’en pre­nant aux Juifs d’ici, ils n’entendent par madame Leï­la Saïd qui leur répète qu’ils se trompent de cibles. Je n’émigrerai pas. La voca­tion du sio­nisme a été et reste de ras­sem­bler les Juifs du monde en Israël, état qui se dit juif. Lors de la récente crise éco­no­mique et poli­tique en Argen­tine, vous appe­liez déjà les Juifs argen­tins à faire leur Alya ; aujourd’hui, ce serait les Juifs fran­çais. »
Et il conti­nue d’énumérer les rai­sons qu’il a de ne pas vou­loir émi­grer, mais la rai­son prin­ci­pale en est évi­dem­ment qu’il est mieux en France qu’en Israël. Je crois d’ailleurs qu’il n’est pas le seul.

Ne croyons pas, cela dit, que cette opi­nion est stric­te­ment réser­vée aux Juifs. Les cal­vi­nistes sont tout à fait d’accord, ou au moins l’un d’entre eux, Huy­ghe de Groot, mieux connu sous le nom d’Hugo Gro­tius, inven­teur du droit inter­na­tio­nal. Gro­tius pro­cla­mait en effet : « Après le royaume des Cieux, le royaume des Francs est le plus beau de tous. »

Fré­dé­ric II, roi de Prusse, recon­nais­sait, si l’on en croit Riva­rol : « nous autres rois du Nord, nous ne sommes que des gen­tils­hommes, les rois de France sont de grands sei­gneurs ».

Le très bri­tish Oscar Wilde lui-même, fai­sait dire à Dieu : « c’est embê­tant. Quand il n’y aura plus ces Fran­çais, il y a bien des choses que Je fais et que per­sonne ne com­pren­dra ! »

Enfin, Vol­taire, le dia­bo­lique, disait : « Si j’étais Dieu le Père, et que j’eus deux fils, je ferais le pre­mier Dieu, et le second Roi de France. »

Quant aux musul­mans, à en croire Vincent Gleis­ser et Aziz Zem­mou­ri, auteurs de « Marianne et Allah », ils ont, eux aus­si, envie de dire « Heu­reux comme Allah en France », ce qui signi­fie que les musul­mans ont de la chance de vivre en France, tout en déplo­rant les dis­cri­mi­na­tions dont ils sont vic­times. Dis­cri­mi­na­tions tou­te­fois pas assez vio­lentes pour les dis­sua­der de res­ter dans ce pays avec les droits qui leur sont accor­dés, et si peu inquiets pour le futur que, de leur propre aveu, ils envi­sagent leur ave­nir et celui de leurs enfants en France, et pas ailleurs.

Il me paraît donc par­fai­te­ment clair que le natio­na­lisme fran­çais ne peut en aucun cas être un péché, puisque, comme les natio­na­listes et le reste du monde, Dieu aime la France pour la rai­son qu’Il y est heu­reux comme au Para­dis, et peut-être plus encore.

Même si l’on ne retient pas l’explication sans doute un peu raciste de Saül Bel­low, on peut s’arrêter à celle don­née par un autre écri­vain, Emma­nuel Levi­nas, pen­seur, phi­lo­sophe et kab­ba­liste moderne, pour qui le concept géné­ral de la maxime « Heu­reux comme Dieu en France » serait « d’exprimer l’enchantement que pré­sente la com­bi­nai­son d’une vie au grand air dans de magni­fiques pay­sages, au milieu d’un art de vivre excep­tion­nel, et d’une culture inéga­lable. »

Sur le plan de la connais­sance de Dieu, la dilec­tion de Dieu pour la France est une mine de leçons inté­res­santes et impor­tantes.
Elle prouve d’abord que Dieu ne lit pas la presse. Il ne lit pas the Eco­no­mist, qui affirme que pour ce qui est du bon­heur de vivre, la France ne vient qu’après l’Irlande, la Suisse, la Nor­vège, la Suède, le Luxem­bourg, l’Espagne, l’Italie, l’Australie, le Cana­da, le Japon et les Etats-Unis. Je vous conseille de ne pas lire non plus the Eco­no­mist, car tout ceci ne semble vrai­ment pas très sérieux !
Elle prouve que Dieu n’est pas ran­cu­nier, puisqu’Il conti­nue d’aimer cette patrie natu­relle de la civi­li­sa­tion catho­lique où, depuis que l’on a chas­sé Dieu de l’université, l’enseignement uni­ver­si­taire fran­çais a dégrin­go­lé au soixante-cin­quième rang mon­dial.
Elle prouve que Dieu n’est pas poli­cier, comme on l’imagine par­fois, puisqu’Il ne dédaigne pas de séjour­ner, le sou­rire aux lèvres, dans un pays que, dans son dos­sier sur la cor­rup­tion, la revue trans­pa­ren­cy inter­na­tio­nal place en vingt-deuxième posi­tion sur cent qua­rante cinq, ex aequo avec l’Espagne pour les mal­ver­sa­tions finan­cières et les pots-de-vin de ses diri­geants poli­tiques.
Elle prouve enfin que Dieu n’est pas éco­no­miste, puisque le rap­port du world eco­no­mic forum relègue la France à la vingt-sep­tième place pour le dyna­misme éco­no­mique, der­rière des pays comme l’Estonie ou les Emi­rats Arabes Unis.

En fait, toutes ces consi­dé­ra­tions blessent beau­coup plus les natio­na­listes fran­çais que nous sommes qu’elles n’ébranlent l’infinie patience ou l’infinie misé­ri­corde du Père Eter­nel.

On peut donc dire, sans exa­gé­rer, que Dieu aime encore mieux la France que les natio­na­listes fran­çais ne le font, et qu’Il consi­dère comme des péchés véniels ce que nous voyons comme des tares indé­lé­biles.
On peut dire aus­si que le Tout Puis­sant est habi­tué, pour Son confort et en rai­son de nos prières, à por­ter plus d’attention à nos réus­sites qu’à nos échecs. Il n’oublie pas, Lui, que la France est une pré­fi­gu­ra­tion ou une hypo­stase du jar­din d’Eden.
Com­ment le pour­rait-Il, d’ailleurs, car quel autre pays au monde peut se glo­ri­fier, deux siècles après la Révo­lu­tion, de pos­sé­der encore près de six mille lieux, vil­lages, villes por­tant la marque du catho­li­cisme, de Saint Aaron, vil­lage de neuf cents habi­tants dans les Côtes du Rhône, por­tant le nom du frère de Moïse, jusqu’à Saint Zacha­rie, com­mune du Var, quatre cents habi­tants, ornée du nom du père de Jean-Bap­tiste ce qui, entre paren­thèse, devrait faire réflé­chir les gens qui nous accusent d’antisémitisme ; du frère de Moïse au père de Jean-Bap­tiste, en effet, nous res­tons quand même tou­jours dans le même monde.
En fait, quinze pour cent de la topo­ny­mie fran­çaise témoigne de la proxi­mi­té du royaume de France et du royaume des Cieux. Et encore, je ne vous parle pas de Sainte Gabelle, natu­rel­le­ment débap­ti­sée pour deve­nir « Cin­te­ga­belle » et nous livrer qui vous savez. Beau cadeau. Cà leur appren­dra.
Quel autre pays peut se van­ter d’avoir don­né au monde autant de saints ? La France est en effet le pays qui a le plus grand nombre de saints à faire valoir.

Si Dieu est heu­reux en France, si le pape est dans ses Etats, il est évident qu’au regard de l’histoire, la France est en quelque sorte co-natu­relle à la catho­li­ci­té. Le catho­li­cisme est fran­çais comme le fran­çais est catho­lique. Nous sup­po­sons bien sûr que je m’exprime il y a trente ans, car évi­dem­ment main­te­nant les choses sont légè­re­ment dif­fé­rentes. Mais le fond reste le même. La France est même si catho­lique qu’elle a inven­té un catho­li­cisme exclu­si­ve­ment fran­çais, le gal­li­ca­nisme, dont il faut se sou­ve­nir que l’une des figures les plus illustres fut l’aigle de Meaux, Jacques-Bénigne Bos­suet, pré­cep­teur du Grand Dau­phin. Le gal­li­ca­nisme est très exac­te­ment une doc­trine reli­gieuse et poli­tique qui sous-ten­dait l’organisation d’une Eglise catho­lique de France auto­nome.
L’on pour­rait donc dire qu’il s’agit là de natio­nal-catho­li­cisme, en quelque sorte.
Le gal­li­ca­nisme affirme la spé­ci­fi­ci­té fran­çaise, et rejette la trop grande inter­ven­tion du pape dans les affaires fran­çaises. Il recon­naît au pape une pri­mau­té d’honneur et de juri­dic­tion, mais conteste sa toute puis­sance au béné­fice des conciles géné­raux dans l’Eglise et des sou­ve­rains dans leurs Etats.

C’est là qu’on atteint à une autre preuve défi­ni­tive que le natio­na­lisme ne peut pas être un péché, même aux yeux des pré­lats pro­gres­sistes. Parce que le gal­li­ca­nisme ne fait qu’anticiper les évêques qui, en France, pensent que le pape est bien gen­til, que l’on peut écou­ter ses avis, mais qu’on n’est quand même pas for­cé de s’y plier. Consi­dé­ra­tion qui vaut aujourd’hui. Il suf­fit pour s’en convaincre de lire les réac­tions de nos bons évêques sur le Motu Pro­prio Sum­mo­rum Pon­ti­fi­cum Cura, pour voir à quel point c’est vrai. Tant que le pape ne les gêne pas ou ne leur donne pas de conseils, ils sont tout à fait d’accord avec lui. Dès qu’il pré­tend s’occuper des affaires de la France à tra­vers les affaires de l’Eglise, nos évêques sont mécon­tents.

Les évêques conci­liaires sont des néo-gal­li­cans, ils sont donc tenants du natio­nal-catho­li­cisme, et par consé­quent, quand on a dans son camp : le Bon Dieu, les rab­bins, les inté­gristes les tra­di­tio­na­listes, et les catho­liques pro­gres­sistes conci­liaires, il devient assez dif­fi­cile de vous accu­ser ensuite d’être un pécheur. Car la ques­tion se pose alors de savoir contre quelle reli­gion on
pèche ?

J’ajouterai que le catho­li­cisme est un pro­duit de l’intelligence et de la civi­li­sa­tion fran­çaise, en ce sens qu’il répond à une ques­tion que nous évo­quions tout à l’heure, avec Ayme­ric Chau­prade, à savoir la pré­ten­due fai­blesse natu­relle du chris­tia­nisme, qui se refu­se­rait, au nom de la cha­ri­té, à user de la force comme moyen d’action ou à être une reli­gion de la force.
Toute l’histoire de l’Eglise catho­lique en France démontre le contraire.
Ce n’est pas par des embras­sades d’amourette que le catho­li­cisme s’est ins­tal­lé dans notre pays, mais par un mélange de fer­me­té et de dou­ceur, qui consis­tait pour la fer­me­té à uti­li­ser le côté tran­chant de la coli­che­marde, et pour la dou­ceur à uti­li­ser le côté plat.
Par consé­quent, pré­tendre que le catho­li­cisme est une reli­gion de la fai­blesse, de la ser­vi­li­té ou de l’asservissement, que c’est une reli­gion d’esclaves, revient à négli­ger le fait que, depuis Clo­vis, tous les rois de France ont mené leurs com­bats au nom de la reli­gion catho­lique, et que, jusqu’à la révo­lu­tion fran­çaise, tous les prêtres ont mené le com­bat de la France monar­chique.
Ceci montre bien une sorte d’identité d’essence entre la civi­li­sa­tion fran­çaise et la civi­li­sa­tion catho­lique. Que cette iden­ti­té d’essence ait dis­pa­ru notam­ment à la suite de menées moder­nistes qui avaient été dénon­cées par les papes est indis­cu­table. Mais le fait reste, tout aus­si indis­cu­table : si Dieu est heu­reux en France, c’est parce que la France est, sans doute, la mieux pla­cée pour réa­li­ser le des­sein de Dieu. Pas toute seule, pas tout de suite, mais, à tra­vers ses tri­bu­la­tions, dans un ave­nir que j’espère proche.

Il y a une rai­son pro­fonde aux rela­tions bizarres que nous entre­te­nons avec le peuple juif : ils consi­dèrent qu’ils sont le peuple élu et qu’ils vivent sur la terre pro­mise, mais ils savent très bien que la nou­velle Alliance a un peuple élu, qui est le peuple fran­çais, enfant de la fille aînée de l’Eglise, et que la France en est la terre pro­mise. Il y a là une espèce de jalou­sie nos­tal­gique à l’égard de cette situa­tion. Ils vou­draient bien que ce ne soit pas la véri­té, mais je suis convain­cu qu’en pro­fon­deur, ils savent que c’est la véri­té, qu’il y a une espèce d’élection sur la France et sur le peuple fran­çais.
Toutes les menées qui sont entre­prises pour détruire cette élec­tion, pour l’empêcher de se réa­li­ser et de se concré­ti­ser, sont ins­pi­rées, non par la haine ou for­cé­ment par l’arrogance, mais par une sorte de dépit amou­reux. Ce dépit amou­reux lui-même trans­pa­raît dans cette phrase que je cite­rai pour la der­nière fois : heu­reux comme Dieu en France, c’est-à-dire heu­reux en France plus que n’importe où ailleurs dans le monde.

Je vous remer­cie.

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