Eugenio CORTI

Euge­nio Cor­ti vient de nous quit­ter. Avec lui dis­pa­raît l’un des plus grands roman­ciers catho­liques du XXe siècle, témoin majeur de la réa­li­té de ce siècle de fer et de feu, mais aus­si obser­va­teur sans com­plai­sance de la nature humaine à tra­vers le temps et l’espace.

Le public fran­çais décou­vrit Euge­nio Cor­ti en 1996 à l’occasion de la publi­ca­tion en édi­tion fran­çaise de son roman Le Che­val rouge, paru en ita­lien en 1983, œuvre monu­men­tale de près de 1100 pages nar­rant les aven­tures de quelques jeunes Ita­liens pen­dant et après la Seconde Guerre mon­diale. Le cœur de ce récit est consti­tué par plu­sieurs cen­taines de pages âpres et drues, mar­quées cepen­dant d’une pro­fonde huma­ni­té, consa­crées à la guerre de plu­sieurs de ces jeunes sol­dats ita­liens sur le front de l’Est.

Pour la pre­mière fois, à ma connais­sance, cette guerre était racon­tée par un témoin qui, tout en recon­nais­sant le cou­rage et le pro­fes­sion­na­lisme de l’armée alle­mande, ne cachait rien de ses exac­tions contre les popu­la­tions juives ou slaves – qui ne furent sur­pas­sées que par celles de l’Armée Rouge dans les pays qu’elle « libé­ra » ensuite.

Ces aven­tures guer­rières avaient été nar­rées anté­rieu­re­ment par des ouvrages de taille plus modeste : La plu­part ne revien­dront pas et Les der­niers sol­dats du roi, l’auteur ayant rejoint après la chute de Mus­so­li­ni les troupes ita­liennes qui lut­taient aux côtés des alliés contre les troupes alle­mandes dans la pénin­sule ita­lienne.

Ren­du à la vie civile, Euge­nio Cor­ti s’engageait dans le com­bat contre le com­mu­nisme et publia en 1962 une pièce de théâtre inti­tu­lée Vie et mort de Sta­line, un impla­cable docu­ment à charge contre le com­mu­nisme. En effet, alors que ses « com­plices » s’évertuent à dénon­cer le carac­tère cri­mi­nel de sa dic­ta­ture per­son­nelle, Sta­line, avec une habi­le­té dia­lec­tique consom­mée, leur démontre qu’il n’a fait que pous­ser à ses extré­mi­tés la logique d’un sys­tème. Cette pièce sera com­plé­tée par un livre d’entretiens avec Pao­la Sca­glione, Paroles d’un roman­cier chré­tien.

Euge­nio Cor­ti avait trop de talent et de culture pour n’être l’homme que d’un roman ou d’un sujet, ce qui est par­fois le cas. Il écri­vit ain­si plu­sieurs « romans en images » pré­sen­tés à la manière d’un scé­na­rio de film :

* Caton l’ancien (2005), est la bio­gra­phie du célèbre homme poli­tique romain, auteur de la for­mule Delen­da est Car­tha­go (« Car­thage doit être détruite »).

* La terre des Gua­ra­nis (édi­tion fran­çaise en 2009), consti­tue une immer­sion dans la vie quo­ti­dienne et dans la des­truc­tion des réduc­tions mises en place au XVIIIe siècle par les jésuites, aux confins du Bré­sil, de l’Argentine, de l’Uruguay et du Para­guay, afin de pro­té­ger les Indiens gua­ra­nis des chas­seurs d’esclaves por­tu­gais et des colons espa­gnols. Les réfé­rences aux films Mis­sion et Apo­ca­lyp­to appa­raissent trans­pa­rentes et éta­blissent un lien avec l’actualité ciné­ma­to­gra­phique.

* L’île Para­dis (édi­tion fran­çaise en 2012), retrace le des­tin tra­gique des fameux révol­tés du Boun­ty, en 1789, qui finirent par tous s’entre-tuer sur leur îlot de Pit­cairn, les uto­pies des Lumières sur « l’homme natu­rel­le­ment bon » et « le bon sau­vage » n’ayant pas résis­té au choc de la réa­li­té.

* Citons enfin la paru­tion toute récente en fran­çais de L’histoire d’Angelina et autres récits (2013).

Si Euge­nio Cor­ti est un mer­veilleux conteur et un immense roman­cier chré­tien qui illustre admi­ra­ble­ment la belle ver­tu d’eutrapélie, il est plus encore que cela : cha­cun de ses ouvrages est un appel à une réflexion en pro­fon­deur sur la nature de l’homme et sa situa­tion. Ain­si, La plu­part ne revien­dront pas contient des pages admi­rables (pp. 244–245) sur la guerre comme châ­ti­ment de Dieu, Caton l’Ancien com­porte des réflexions de grande valeur (pp. 364 à 371) sur la place de l’économie dans les socié­tés humaines, etc.

Euge­nio Cor­ti nous avait fait l’honneur et l’amitié de par­ti­ci­per à nos Fêtes du Livre en 1998 (où il prit la parole) et en 2003. Il était reve­nu nous ren­con­trer en 2003. Puisse-t-il, du haut du Ciel, nous assis­ter dans notre com­bat de Renais­sance Catho­lique qui lui tenait tant à cœur.

Jean-Pierre Mau­gendre