Église et immigration

Le monstre du Loch Ness ayant défi­ni­ti­ve­ment dis­pa­ru des écrans, l’actualité média­tique de l’été s’est concen­trée une fois encore sur l’immigration et la vio­lence qui lui est asso­ciée. Les émeutes de Gre­noble, suite à la mort de Karim Bou­dou­da, le 16 juillet, au cours du bra­quage du casi­no d’Uriage-les-Bains, et la mise à sac de la gen­dar­me­rie de Saint-Aignan, le 18 juillet, par une cin­quan­taine de gens du voyage au nom bien fran­çais de Duque­net, se sont per­cu­tées. Nico­las Sar­ko­zy a par­lé, pro­mis, amal­ga­mé gens du voyage et Roms, et agi dans l’esbroufe, comme d’habitude : il a ain­si fait déman­te­ler des camps illé­gaux de « per­sonnes non séden­ta­ri­sées », leurs occu­pants étant ren­voyés dans leur pays d’origine, essen­tiel­le­ment la Rou­ma­nie, per­ce­vant 300 € par per­sonne en pas­sant par la case départ ce qui leur per­met d’être de retour la semaine sui­vante au nom de la libre cir­cu­la­tion des biens et des per­sonnes dans l’Union euro­péenne. Pour les émeu­tiers de Gre­noble, qui ne sont pas tous Fran­çais, aucun dis­po­si­tif ana­logue de retour au pays n’a été pré­vu, sans doute pour ména­ger l’islam. La presse s’est empa­rée des pro­pos du pape appe­lant à « savoir accueillir les légi­times diver­si­tés humaines», cer­tains évêques se lais­sant aller à des décla­ra­tions pour le moins exal­tées et inop­por­tunes : ain­si Mgr Robert Le Gall, arche­vêque de Tou­louse, déjà bien connu par ailleurs pour son hos­ti­li­té à la célé­bra­tion de la forme extra­or­di­naire du rite romain, n’a pas hési­té à com­pa­rer l’expulsion des Roms vers leur pays d’origine à la dépor­ta­tion des Juifs pen­dant la Seconde Guerre mon­diale ! On ne devrait jamais quit­ter… Ker­go­nan.

L’immigration au regard de l’enseignement de l’Église ?

Par-delà cette écume média­tique, qu’en est-il de l’immigration au regard de l’enseignement de l’Église ? Dans le Caté­chisme de l’Église catho­lique, nous lisons : « Les nations mieux pour­vues sont tenues d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de la sécu­ri­té et des res­sources vitales qu’il ne peut trou­ver dans son pays d’origine. Les pou­voirs publics veille­ront au res­pect du droit natu­rel qui place l’hôte sous la pro­tec­tion de ceux qui le reçoivent. Les auto­ri­tés poli­tiques peuvent en vue du bien com­mun dont elles ont la charge subor­don­ner l’exercice du droit d’immigration à diverses condi­tions juri­diques, notam­ment au res­pect des devoirs des migrants à l’égard du pays d’adoption. L’immigré est tenu de res­pec­ter avec recon­nais­sance le patri­moine maté­riel et spi­ri­tuel de son pays d’accueil, d’obéir à ses lois et de contri­buer à ses charges » (§ 2241).

Le droit natu­rel à l’immigration que recon­naît l’Église est une consé­quence de la des­ti­na­tion uni­ver­selle des biens de la terre. La terre et tout ce qu’elle ren­ferme ont été don­nés par le créa­teur à l’humanité en géné­ral afin d’en tirer sa sub­sis­tance et de la peu­pler. Dans Rerum Nova­rum (1891), Léon XIII écrit : « Dieu a des­ti­né la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples.» Cepen­dant, de même que la pro­prié­té pri­vée est légi­time pour une per­sonne, elle l’est éga­le­ment pour un peuple. Une nation est pro­prié­taire du pays qu’elle occupe. S’il est ce qu’il est, ce n’est pas le simple fruit du hasard mais la conjonc­tion de divers élé­ments d’ordre cli­ma­tique, his­to­rique, reli­gieux, géo­gra­phique, civi­li­sa­tion­nel…

Pour légi­ti­mer l’ouverture incon­di­tion­nelle des pays riches de basse pres­sion démo­gra­phique aux popu­la­tions des pays pauvres de haute pres­sion démo­gra­phique, un cer­tain nombre de théo­lo­giens catho­liques invoquent l’état de néces­si­té. Ils se fondent sur la lettre de Pie XII aux évêques amé­ri­cains en 1948 : « Vous savez cer­tai­ne­ment avec quelle anxieuse sol­li­ci­tude et pré­oc­cu­pa­tion Nous accom­pa­gnons ceux que les révo­lu­tions internes de leur patrie, ou bien le chô­mage et la faim, ont for­cé d’abandonner leur foyer et de se fixer à l’étranger. Que pour eux doivent être libres les voies de l’émigration, le droit natu­rel l’exige, non moins que la pitié envers le genre humain. Le Créa­teur de l’univers, en effet, a éta­bli toutes choses, en pre­mier lieu, pour l’utilité de tous ; c’est pour­quoi la domi­na­tion de chaque nation, bien qu’elle doive être res­pec­tée, ne peut être exa­gé­rée au point que, si un endroit quel­conque de la terre offre la pos­si­bi­li­té de faire vivre un grand nombre d’hommes, on n’en inter­di­ra pas, pour des motifs insuf­fi­sants et pour des causes non jus­ti­fiées, l’accès à des étran­gers néces­si­teux et hon­nêtes, sauf s’il existe des motifs d’utilité publique, à peser avec le plus grand scru­pule ».

Pie XII défi­nit bien là un cas d’extrême néces­si­té («for­cé d’abandonner») condi­tion­né par les capa­ci­tés d’accueil du pays d’immigration («uti­li­té publique») et la qua­li­té des immi­grants poten­tiels « hon­nêtes ». Il est reve­nu à dif­fé­rentes reprises sur le sujet, s’adressant aux États-Unis d’Amérique (le 22 octobre 1949) ou à l’Argentine (le 2 décembre 1956). C’est par­fai­te­ment clair : le pays d’accueil a le devoir, s’il le peut, d’accueillir géné­reu­se­ment de nou­veaux arri­vants et de leur assu­rer des condi­tions de vie décentes et le res­pect des droits natu­rels inhé­rents à la digni­té de tout être humain créé à l’image de Dieu : ne pas être exploi­té, volé, tué… On note­ra que ce texte ne s’applique, à l’époque, qu’à des mou­ve­ments de popu­la­tion qui se déroulent à l’intérieur de la même aire civi­li­sa­tion­nelle, soit essen­tiel­le­ment de l’Ancien vers le Nou­veau Monde. En effet, les grandes migra­tions de popu­la­tions non occi­den­tales vers des pays de civi­li­sa­tion chré­tienne n’ont com­men­cé que vers les années 80. Accueillir 1 mil­lion d’Italiens en Argen­tine, ce n’est pas la même chose qu’accueillir 1 mil­lion de Bam­ba­ras à Paris.

Concrè­te­ment, se pose immé­dia­te­ment la ques­tion du regrou­pe­ment fami­lial. L’émigration vers le Nou­veau Monde fut immé­dia­te­ment une migra­tion de peu­ple­ment avec femmes et enfants vers un monde peu peu­plé, et en par­tie dépeu­plé… En revanche la France fit appel à par­tir de la fin du XIXe siècle à des tra­vailleurs géné­ra­le­ment sans famille et d’origine euro­péenne. Le fait est qu’une immi­gra­tion de longue durée ne peut se conce­voir soit que pour des céli­ba­taires qui se marie­ront sur place, soit pour des familles déjà consti­tuées. Il faut cepen­dant être conscient que cette immi­gra­tion de tra­vail devient alors une immi­gra­tion de peu­ple­ment. Les enfants, fruit natu­rel du regrou­pe­ment fami­lial, n’auront pas de rai­son de quit­ter une terre qui les a vus naître et qui leur assure des condi­tions de vie bien plus favo­rables que le pays d’origine de leurs parents. La loi de 1976, vou­lue par Jacques Chi­rac et ins­tau­rant le regrou­pe­ment fami­lial, ne pou­vait que trans­for­mer une immi­gra­tion de tra­vail en une immi­gra­tion de peu­ple­ment.

Immigrés : des droits et des devoirs

Pie XII évoque « l’utilité publique», le Caté­chisme de l’Église catho­lique parle du « bien com­mun ». Ce bien com­mun ne se résume pas à une somme d’intérêts maté­riels aus­si légi­times soient-ils. En font éga­le­ment par­tie tous les élé­ments qui contri­buent à la paix civile et à la concorde entre citoyens : com­mu­nau­té de mœurs, de cou­tumes, de langue, de reli­gion, sens de l’intérêt géné­ral.

Pie XII écri­vait le 13 mars 1946 : « En cette matière (l’immigration) ce ne sont pas les seuls inté­rêts des immi­grants, mais aus­si la pros­pé­ri­té du pays qui doivent être consul­tés.»L’arrivée mas­sive et rapide d’immigrants de culture, de langue et de reli­gions dif­fé­rentes de celles du pays d’accueil crée des pro­blèmes de coexis­tence entre les groupes. Cela d’autant plus que, par un phé­no­mène natu­rel, les immi­grants de même culture ou de même ori­gine eth­nique tendent à se regrou­per entre eux dans des sortes de « ghet­tos » qui créent ensuite des dif­fi­cul­tés avec les autoch­tones. D’où la liste de devoirs fixés à l’immigré par le Caté­chisme de l’Église catho­lique : « Res­pec­ter avec recon­nais­sance le patri­moine maté­riel et spi­ri­tuel de son pays d’accueil, obéir à ses lois, contri­buer à ses charges. » Pour les papes comme pour le Caté­chisme, il est donc clair que les droits des immi­grés sont étroi­te­ment liés à leurs devoirs envers ceux qui les accueillent.

Mal­heu­reu­se­ment cer­tains docu­ments, d’une moindre auto­ri­té magis­té­rielle, pré­sentent une tout autre tona­li­té. Ain­si l’instruction du Conseil pon­ti­fi­cal pour la pas­to­rale des migrants et des per­sonnes en dépla­ce­ment, Erga migrantes Cari­tas, du 3 mai 2004 exhorte : « Les laïcs doivent donc accueillir les migrants comme des frères et sœurs, et œuvrer pour que leurs droits, notam­ment concer­nant la famille et son uni­té, soient recon­nus et pro­té­gés par les auto­ri­tés civiles » (chap I, art 2, §1). Il s’agit d’un impé­ra­tif caté­go­rique, « doivent», sans aucune condi­tion. Cette obli­ga­tion est plus contrai­gnante que le simple appel à l’effort lan­cé aux catho­liques expa­triés dans le même docu­ment, tel qu’il appa­raît à l’art 3, § 1 : « Les fidèles qui décident de vivre auprès d’un autre peuple s’efforceront d’estimer le patri­moine cultu­rel de la Nation qui les accueille, de contri­buer au bien com­mun et de pro­pa­ger la foi, prin­ci­pa­le­ment par l’exemple d’une vie chré­tienne.»

Ce manque fla­grant d’équilibre se retrouve, par exemple, dans le docu­ment publié par la Confé­rence des évêques de France à l’occasion des élec­tions pré­si­den­tielles de 2007, inti­tu­lé : « Qu’as-tu fait de ton frère ?». Nous y lisons : « Pour les chré­tiens, l’accueil des migrants est signe de l’importance atta­chée à la fra­ter­ni­té. Le sujet est dif­fi­cile et nous savons l’extrême sen­si­bi­li­té de nos conci­toyens en ce domaine. Com­ment pour­rions-nous nier les pro­blèmes ? Com­ment pour­rions-nous nier qu’un pays comme le nôtre a des limites à sa capa­ci­té d’accueil ? Cepen­dant, il convient de prendre notre juste part à cet accueil. Et juste, ici, veut dire de façon géné­reuse. Évêques, nous voyons nos com­mu­nau­tés accueillir nombre de ceux qu’on appelle des étran­gers ou des migrants. Leur pré­sence nous amène à for­mu­ler quelques convic­tions : nous esti­mons nor­mal que notre pays défi­nisse une poli­tique de l’immigration. Cela fait par­tie de la res­pon­sa­bi­li­té gou­ver­ne­men­tale et tout gou­ver­ne­ment doit faire face à cette ques­tion.

Dans l’Église, cepen­dant, il n’y a pas d’étranger (…) Dans bien des com­mu­nau­tés, les étran­gers ont le sou­ci de par­ta­ger avec d’autres, nous en sommes témoins ! Par­mi les migrants, beau­coup, pour s’établir en France, ont fran­chi des dif­fi­cul­tés consi­dé­rables et cer­tains ont ris­qué leur vie. Pour­quoi ne pas por­ter à leur cré­dit cette volon­té de rejoindre notre pays et ne pas se fon­der sur elle pour leur trou­ver une place dans la socié­té natio­nale ? Certes, nous ne pou­vons pas rece­voir tout le monde, mais il nous est aus­si impos­sible de ren­voyer tous les clan­des­tins. Notre pays doit pou­voir conti­nuer à rece­voir les réfu­giés poli­tiques et ceux qui risquent des per­sé­cu­tions, y com­pris reli­gieuses, dans leur pays.»

Par-delà quelques pro­pos de bon sens, ce qui frappe dans ce texte c’est la grande confu­sion intel­lec­tuelle et l’exaltation de l’émotion com­pas­sion­nelle. Affir­mer que, dans l’Église, « il n’y a pas d’étranger » ne veut rien dire. C’est confondre les plans natu­rels et sur­na­tu­rels. Les bap­ti­sés consti­tuent l’Église mili­tante, les saints font par­tie de l’Église triom­phante et les âmes du pur­ga­toire de l’Église souf­frante. Ceux qui n’appartiennent pas à ces caté­go­ries sont maté­riel­le­ment étran­gers à l’Église, même s’ils en sont poten­tiel­le­ment tous membres. D’autre part, à entendre nos évêques il sem­ble­rait qu’une immi­gra­tion entre catho­liques ne pose pas de pro­blème, or c’est faux : les implan­ta­tions conflic­tuelles de tra­vailleurs polo­nais en Alle­magne dans la période 1870–1914 l’ont mon­tré. Sur­tout, cet argu­ment est lar­ge­ment hors sujet, puisque l’immigration en France est aujourd’hui essen­tiel­le­ment musul­mane.

Si les immi­grés ne quittent pas leurs pays pour le plai­sir, ils le font sou­vent par inté­rêt et sans trop de drame. Les condi­tions que pré­tend décrire le docu­ment épis­co­pal s’apparentent au roman misé­ra­bi­liste type Emile Zola ou Eugène Sue, cor­ri­gé par la Bonne Presse et mis en scène par Mgr Gaillot : « Ils ont fran­chi des dif­fi­cul­tés consi­dé­rables et cer­tains ont ris­qué leur vie ». Fau­drait-il donc ouvrir toutes grandes nos fron­tières pour réduire ces « dif­fi­cul­tés consi­dé­rables » ? Enfin, ce qui frappe dans ce docu­ment épis­co­pal est ce qu’on n’y trouve pas : le rap­pel des devoirs des immi­grés vis-à-vis de leur pays d’accueil, que le Caté­chisme, lui, n’avait pas oublié.

Pour résu­mer, ce docu­ment épis­co­pal se livre à une mani­pu­la­tion sen­ti­men­tale qui ne tient pas compte de l’enseignement romain. Ayant ren­du hom­mage, du bout des lèvres, au bon sens (« Nous esti­mons nor­mal que notre pays défi­nisse une poli­tique de l’immigration » ; « Nous ne pou­vons par rece­voir tout le monde»), ce texte pré­co­nise l’accueil des migrants comme signe de fra­ter­ni­té et de com­pas­sion : « Ils ont fran­chi des dif­fi­cul­tés consi­dé­rables et cer­tains ont ris­qué leur vie ». Suit une pré­ten­due évi­dence : « Il nous est impos­sible de ren­voyer tous les clan­des­tins » et des devoirs ins­pi­rés par la socié­té poli­tique : « Notre pays doit pou­voir conti­nuer à rece­voir les réfu­giés poli­tiques et ceux qui risquent des per­sé­cu­tions, y com­pris reli­gieuses, dans leur pays.»

Dans le dis­cours d’ouverture de l’Assemblée plé­nière de Lourdes, le 4 novembre 2003, le Car­di­nal Ricard avait déjà insis­té sur « le cou­rage d’agir (…) pour que soit sau­ve­gar­dé le droit de toute per­sonne per­sé­cu­tée à trou­ver asile dans notre pays.» On dirait Nico­las Sar­ko­zy décla­rant au soir du 6 mai 2007 : « Je veux dire à tous les enfants à tra­vers le monde, à toutes les femmes mar­ty­ri­sées dans le monde, je veux leur dire que la fier­té, le devoir de la France sera d’être à leurs côtés. La France sera aux côtés des infir­mières libyennes (elles étaient bul­gares, mais pas­sons) enfer­mées depuis huit ans, la France n’abandonnera pas Ingrid Bet­tan­court, la France n’abandonnera pas les femmes qu’on condamne à la bur­qa, la France n’abandonnera pas les femmes qui n’ont pas la liber­té. La France sera du côté des oppri­més du monde. C’est le mes­sage de la France, c’est l’identité de la France, c’est l’histoire de la France.» C’est sur­tout un vaste pro­gramme dont il n’est pas cer­tain que nous ayons les moyens.

Élu pré­sident de la Répu­blique, Nico­las Sar­ko­zy décla­rait dans le même registre, à Sofia, le 5 octobre 2007 : « Chaque fois que quelqu’un est humi­lié, est per­sé­cu­té, est oppri­mé, il devient auto­ma­ti­que­ment Fran­çais.» Tout cela paraît très beau, très noble, mais à y bien regar­der c’est très bête et très injuste. Le sché­ma est tou­jours le même : les immi­grés ont des droits, beau­coup de droits et peu de devoirs et les Fran­çais de souche ont des devoirs, beau­coup de devoirs et peu de droits.

Nous le disons à Mgr Ricard comme nous le disons à Nico­las Sar­ko­zy : Non pos­su­mus. Nous ne pou­vons pas accep­ter ce faux équi­libre, d’aussi haut soit-il prê­ché ! Nous ne le pou­vons pas, par fidé­li­té à nos morts, au nom de la pié­té, nous ne le pou­vons pas, pour l’amour de nos enfants, au nom de la jus­tice. Nous ne pou­vons sous­crire à cette entre­prise poli­tique de désar­me­ment moral de la France qu’une par­tie des évêques semble mener. Cette entre­prise appa­rais­sait clai­re­ment dans le com­mu­ni­qué de NNSS de Ber­ran­ger (évêque de Saint-Denis) et Scho­ckert (évêque de Bel­fort-Mont­bé­liard). « à pro­pos du pro­jet de loi sur l’immigration», le 1er octobre 2007. Le début de la décla­ra­tion est un non-sens abso­lu : « Les chré­tiens refusent par prin­cipe de choi­sir entre bons et mau­vais migrants, entre clan­des­tins et régu­liers, entre citoyens pour­vus de papiers et d’autres sans-papiers ». Pour­quoi s’arrêter en si bon che­min et ne pas rajou­ter « entre voleurs et volés, hon­nêtes gens et hors-la-loi…» ? Confondre l’égale digni­té des per­sonnes, toutes enfants de Dieu, et l’équivalence de tous les com­por­te­ments, est une confu­sion dont on sou­hai­te­rait que des évêques s’abstiennent. Le bon et le mau­vais lar­ron ne sont pas consi­dé­rés par le Christ de la même manière, non­obs­tant leur égale digni­té. En met­tant sur un pied d’égalité migrants « régu­liers » et « clan­des­tins», nos évêques se mettent direc­te­ment en oppo­si­tion avec le §2241 du Caté­chisme de l’Église Catho­lique, pré­cé­dem­ment cité, qu’ils sont cen­sés prê­cher.

Nos évêques fai­saient ensuite appel à la « confor­mi­té avec le droit euro­péen et inter­na­tio­nal » des mesures en dis­cus­sion. C’était la recon­nais­sance d’une réfé­rence abso­lue à la loi civile, à l’exclusion de toute loi morale qui lui serait supé­rieure : ce qui compte c’est que les mesures pro­je­tées soient en har­mo­nie avec la légis­la­tion civile en vigueur. Quant à la loi de Dieu il n’en est nulle part ques­tion ! En revanche, quand il s’agit de mettre en cause des lois qui restreignent l’immigration, nos évêques découvrent qu’il y a des lois au-des­sus des lois civiles, par exemple en ce qui concerne l’expulsion des « sans-papiers » qui sont, d’abord, des clan­des­tins. Tout cela n’est pas très cohé­rent. Le docu­ment condam­nait ensuite « les mesures tou­jours plus res­tric­tives à l’encontre des migrants (…) conces­sions à une opi­nion domi­née par la peur plu­tôt que par les chances de la mon­dia­li­sa­tion ». Est-ce de la céci­té ou du men­songe ? Nos évêques ne semblent pas voir les 150 000 acqui­si­tions annuelles de la natio­na­li­té fran­çaise pour un nombre d’entrées légales sur le ter­ri­toire natio­nal qui était en 2009 de 175 000 per­sonnes. Quant aux « chances de la mon­dia­li­sa­tion», c’est une péti­tion de prin­cipe poli­tique qui n’a rien à voir avec le minis­tère des évêques. Les mil­lions de chô­meurs fran­çais vic­times de délo­ca­li­sa­tions seraient heu­reux d’en débattre.

Enfin, le docu­ment décla­rait intan­gible le « regrou­pe­ment fami­lial qui est un droit tou­jours à res­pec­ter » et fai­sait ain­si tou­cher du doigt le grand absent de la décla­ra­tion épis­co­pale : le bien com­mun de la France, le « regrou­pe­ment fami­lial » dans le pays d’origine ne fai­sant pas par­tie des hypo­thèses envi­sa­gées ! En effet, la France dis­pose d’une iden­ti­té. Comme une famille, elle a son his­toire, son niveau de vie fruit de son tra­vail et de celui de ses anciens, des valeurs aux­quelles elle est atta­chée. Le droit légi­time des familles immi­grées au regrou­pe­ment fami­lial est subor­don­né au bien com­mun encore plus légi­time du pays d’accueil. Ce qui frappe dans ce texte comme dans la décla­ra­tion des évêques de France pour l’élection pré­si­den­tielle : « Qu’as-tu fait de ton frère ?», c’est qu’aucune contre­par­tie n’est exi­gée des migrants aux­quels les portes de notre pays doivent être lar­ge­ment ouvertes.

Cet état d’esprit est mal­heu­reu­se­ment lar­ge­ment répan­du. Dans le compen­dium de la Doc­trine Sociale de l’Église publié en décembre 2005 la ques­tion des migra­tions est abor­dée dans 5 articles. Le pre­mier ren­voie à l’encyclique de Paul VI Octo­ge­si­ma adve­niens, pour les quatre-vingts ans de Rerum Nova­rum (§ 100). Le deuxième dénonce l’exclusion sociale dont sont vic­times les immi­grés à cause du chô­mage (§ 289). Le troi­sième énonce que « les immi­grés, dans la majo­ri­té des cas, répondent à une demande de tra­vail qui, sans cela, res­te­rait insa­tis­faite, dans des sec­teurs et des ter­ri­toires où la main d’œuvre locale est insuf­fi­sante ou n’est pas dis­po­sée à effec­tuer ce tra­vail » (§ 297). Ce fut le cas en France dans les années 60, ça ne l’est plus depuis envi­ron qua­rante ans (ne sont donc pas concer­nés tous les immi­grés arri­vés depuis.) Le qua­trième demande aux pays d’accueil de ne pas exploi­ter la main d’œuvre d’origine étran­gère, de lui offrir les garan­ties requises par la digni­té de la per­sonne humaine et enfin de res­pec­ter et favo­ri­ser le regrou­pe­ment fami­lial (§ 298). Enfin, le der­nier exhorte les syn­di­cats à pro­té­ger non seule­ment les caté­go­ries tra­di­tion­nelles de tra­vailleurs mais aus­si les immi­grés (§ 308).

La contagion du personnalisme

Sans entrer dans le détail de l’analyse, on peut conclure que le sché­ma géné­ral est le même que dans la décla­ra­tion épis­co­pale : « Qu’as-tu fait de ton frère ?». Les devoirs sont d’un côté, les droits de l’autre. Cepen­dant le dis­cours pro­non­cé à Bruxelles par Mgr Agos­ti­no Mar­chet­to, Secré­taire du Conseil pon­ti­fi­cal pour la Pas­to­rale des Migrants, dans le cadre du Forum glo­bal sur migra­tion et déve­lop­pe­ment (9–11 juillet 2007) rend un son de cloche un peu dif­fé­rent : « Les droits et les devoirs vont de pair » (…) ; « Les migrants ont donc en même temps le devoir de res­pec­ter l’identité et les lois du pays où ils résident, de s’efforcer de s’intégrer cor­rec­te­ment dans la socié­té d’accueil et d’en apprendre la langue. Ils doivent favo­ri­ser l’estime et le res­pect pour le pays d’accueil, au point même de l’aimer et de le défendre.»

Mais cela se fon­dait dans un ensemble poli­ti­que­ment cor­rect sur la liber­té reli­gieuse et les droits des clan­des­tins. Et le même Mgr Mar­chet­to décla­rait, à Manille, le 29 octobre 2008 à l’occasion du second Forum mon­dial sur les migra­tions, en conclu­sion : « Les migrants ne sont pas seule­ment un pro­blème, mais un don pour nos socié­tés. Ils nous aident dans notre tra­vail, nous obligent à ouvrir nos esprits, nos éco­no­mies et nos poli­tiques, et nous encou­ragent dans la recherche de nou­veaux modèles.»

Ces flot­te­ments, ces repen­tirs, ces coups de flou romains qui répondent aux coups de bou­toir épis­co­paux mani­festent un pri­mat des droits de la per­sonne humaine, qui prend de moins en moins en compte les légi­times droits de la socié­té et fait tou­jours moins réfé­rence au bien com­mun. On peut y voir l’influence de la phi­lo­so­phie per­son­na­liste d’Emmanuel Mou­nier, dont nous savons que Jean-Paul II fut un lec­teur assi­du. Le per­son­na­lisme a mar­qué plu­sieurs des papes du XXe siècle.

Dans le numé­ro 182 de l’AFS, l’article, Doc­trine Sociale de l’Église et per­son­na­lisme, fait d’utiles rap­pels sur cette ques­tion. Citant Pie XI dans Divi­ni Illius Magis­tri (31 décembre 1929), il rap­pelle que « ce bien com­mun d’ordre tem­po­rel consiste dans la paix et la sécu­ri­té dont les familles et les citoyens jouissent dans l’exercice de leurs droits et en même temps dans le plus grand bien être spi­ri­tuel et maté­riel pos­sible en cette vie, grâce à l’union et à la coor­di­na­tion des efforts de tous. » La pri­mau­té de la cité sur la per­sonne était, jusqu’à une date récente, une constante de la pen­sée sociale de l’Église ain­si for­mu­lée par saint Tho­mas d’Aquin : « Selon la nature, la cité est pre­mière par rap­port à un seul homme » ou par Mar­cel de Corte : « La per­sonne, prise dans la ligne de sa des­ti­née tem­po­relle est radi­ca­le­ment ordon­née au bien com­mun de la socié­té tem­po­relle dont elle est membre » (Réflexions sur la nature de la socié­té poli­tique in Ordre fran­çais n° 191).

Là contre se dresse l’enseignement post-conci­liaire : « La per­sonne humaine est et doit être le prin­cipe, le sujet et la fin de toutes les ins­ti­tu­tions sociales » (CEC § 1881) ; « La per­sonne repré­sente le but ultime de la socié­té qui lui est ordon­née » (§ 1929) ; « Le prin­cipe, le sujet et la fin de toutes les ins­ti­tu­tions sociales sont et doivent être la per­sonne » (Com­pen­dium du CEC, art 402). Jean Madi­ran ana­ly­sait dès juin 1986 dans Iti­né­raires cette inver­sion capi­tale de l’enseignement romain : « L’esprit nou­veau de la nou­velle doc­trine est par­fai­te­ment réca­pi­tu­lé dans une for­mule de l’Instruction (§ 76) sur la liber­té chré­tienne et la libé­ra­tion (23/​03/​1986) selon laquelle “le bien com­mun de la socié­té humaine est au ser­vice des per­sonnes” : révo­lu­tion coper­ni­cienne par rap­port à la doc­trine tra­di­tion­nelle qui, en sens inverse, incite les per­sonnes à être au ser­vice du bien com­mun. (…) Ensei­gner que le bien com­mun est au ser­vice des per­sonnes pro­cure à la per­sonne humaine la for­mu­la­tion phi­lo­so­phique de son non ser­viam.»

La primauté de la cité sur la personne

La véri­té oblige à dire qu’à côté des débor­de­ments ver­baux de cer­tains évêques d’autres ont tenu des pro­pos plus sen­sés comme le Car­di­nal Vingt-Trois rap­pe­lant : « On n’a pas voca­tion à accueillir tous les Roms en France » ou affir­mant qu’«il est dif­fi­cile de nier qu’il y a un rap­port entre l’immigration et la délin­quance ». De même Mgr Brin­card, évêque du Puy-en-Velay, a rap­pe­lé « les racines chré­tiennes de la France » et que « les auto­ri­tés poli­tiques peuvent, en vue du bien com­mun dont elles ont la charge, subor­don­ner l’exercice du droit d’immigration à diverses condi­tions juri­diques, notam­ment au res­pect du devoir des migrants à l’égard du pays d’adoption ». Le car­di­nal Bif­fi, alors arche­vêque de Bologne, décla­rait de son côté dans le Figa­ro du 2 novembre 2000 : « Le droit à l’invasion n’existe pas (…) Rien n’interdit à l’État ita­lien de gérer l’immigration de manière à sau­ve­gar­der son iden­ti­té natio­nale. »

Contre l’humanisme dévoyé de cer­tains clercs et des idéo­logues qui les ins­pirent, il nous paraît légi­time et conforme à l’enseignement de l’Église de cher­cher à limi­ter l’immigration, voire à la sup­pri­mer. Cela pour les rai­sons sui­vantes.

La France n’a plus les capa­ci­tés maté­rielles ni le mini­mum d’énergie vitale lui per­met­tant d’intégrer à son his­toire des mil­lions de per­sonnes étran­gères à sa culture et à sa civi­li­sa­tion, pour qui elle n’est sou­vent qu’une aire géo­gra­phique où coulent en abon­dance le lait et le miel des sub­ven­tions et des aides diverses (Ubi bene, ibi patria). Ain­si, l’AME (Aide médi­cale d’État), qui prend en compte les frais médi­caux des étran­gers en situa­tion irré­gu­lière sur notre ter­ri­toire natio­nal, coûte 100 mil­lions d’euros par an avec un taux de crois­sance sur deux ans de 17 % !

L’existence même de la France comme nation blanche, de civi­li­sa­tion chré­tienne –fille d’Athènes, de Rome et de Jéru­sa­lem– est direc­te­ment remise en cause dans ce pro­ces­sus. Nous ne défen­dons ni des inté­rêts maté­riels, ni même une cer­taine « idée de la France», c’est la réa­li­té char­nelle de nos cathé­drales et de nos cal­vaires, la terre où reposent nos morts, l’héritage de nos saints, de nos rois, de nos poètes et de nos écri­vains, le mode de vie qu’ils nous ont trans­mis, que nous vou­lons conser­ver, comme nous vou­lons conti­nuer à entendre son­ner la cloche de nos églises même les plus modestes.

Comme Jeanne d’Arc aimait les Anglais chez eux, nous ne sommes pas avares de notre affec­tion pour tous les peuples de la terre mais, cha­cun chez soi et, à tout le moins, que celui qui est chez les autres agisse mani­fes­te­ment au ser­vice du bien com­mun de ses hôtes. L’immigration mas­sive de popu­la­tions étran­gères à notre civi­li­sa­tion n’est pas la seule source de nos maux, elle en est en tout cas la consé­quence et le révé­la­teur.

Que les Fran­çais com­mencent par s’aimer eux-mêmes, par s’aimer entre eux, par aimer leur His­toire et leur terre avec la volon­té de la trans­mettre à leurs (nom­breux) enfants et tout rede­vien­dra pos­sible avec la Grâce de Dieu. J.-P.M.

Rome et les Roms

Le 22 août der­nier, Benoît XVI déclare, en fran­çais, lors de l’Angelus domi­ni­cal : « Les textes litur­giques de ce jour nous redisent que tous les hommes sont appe­lés au Salut. C’est aus­si une invi­ta­tion à savoir accueillir les légi­times diver­si­tés humaines, à la suite de Jésus venu ras­sem­bler les hommes de toute nation et de toute langue. » Dès le len­de­main, 23 août, la presse inter­prète la décla­ra­tion du pape comme une oppo­si­tion aux expul­sions de Roms. La presse se trans­forme en autant de bul­le­tins parois­siaux et Libé­ra­tion titre : « Sar­ko­zy se fait son­ner les cloches ». Inter­ro­gé, le secré­taire du Conseil pon­ti­fi­cal pour la Pas­to­rale des migrants et les per­sonnes en dépla­ce­ment, Mgr Mar­chet­to, abonde dans le sens de l’interprétation des pro­pos du pape don­née par les médias : « Les expul­sions en masse des Roms vont à l’encontre des normes euro­péennes » (…) « On ne peut pas géné­ra­li­ser et prendre tout un groupe de per­sonnes et les expul­ser. » Notons que le 25 août, le pape a accep­té la démis­sion de Mgr Mar­chet­to atteint par la limite d’âge.

Or la décla­ra­tion du pape revê­tait d’abord une dimen­sion sur­na­tu­relle : « Tous les hommes sont appe­lés au Salut», ce qui ne veut pas dire « tous les hommes ont le droit de venir en France ». De plus, le “Salut” en cause est évi­dem­ment le Salut éter­nel. Ensuite « savoir accueillir toutes les légi­times diver­si­tés humaines » semble plus une exhor­ta­tion à lut­ter contre le nivel­le­ment des cultures et le mon­dia­lisme qu’un appel à un mel­ting-pot géné­ra­li­sé orga­ni­sé sur le ter­ri­toire de la Fille aînée de l’Église.

Les décla­ra­tions de Mgr Mar­chet­to sont affli­geantes car sa voca­tion est de rap­pe­ler la loi de Dieu et non les normes euro­péennes, il y a déjà tout ce qu’il faut de com­mis­saires pour cela. Et il n’est pas juge du bien com­mun de chaque nation. Ver­rait-il un incon­vé­nient à expul­ser un gang mafieux étran­ger vers sa patrie d’origine ?

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