De l’ascenseur social

L’ascenseur social serait en panne, sans cepen­dant que l’on puisse savoir à  quel étage il s’est arrê­té. Les chiffres semblent acca­blants : la pro­por­tion d’élèves de l’ENA, d’HEC, de Poly­tech­nique et de Nor­male sup. issus de milieux modestes a chu­té de 29 % à  9 % entre 1950 et le début des années 1990. L’omni-président Sar­ko­zy s’en est ému et d’un mou­ve­ment volon­ta­riste du men­ton comme il les affec­tionne s’en est pris aux grandes écoles, sou­hai­tant leur impo­ser un quo­ta de 30 % de bour­siers par­mi leurs élèves.


Le constat fait et la réa­li­té des faits obser­vée, le remède « poli­ti­que­ment cor­rect » semble être la fameuse méthode des quo­tas déjà uti­li­sée dans d’autres domaines, qui semble être la pana­cée démo­cra­ti­que­ment cor­recte. Les dépu­tés, qui sont à 82 % des hommes, viennent ain­si d’imposer un quo­ta de femmes dans les conseils d’administration des socié­tés du CAC 40. Nos anciens ont connu les pro­mo­tions cana­pés, qui res­taient anec­do­tiques et mar­gi­nales, nos enfants connaî­tront les pro­mo­tions-quo­tas, géné­ra­li­sées et obli­ga­toires.

Peu de per­sonnes semblent cepen­dant s’être inter­ro­gées sur les rai­sons de la panne de l’ascenseur social. Une expli­ca­tion simple semble sous-tendre les ana­lyses. Une fois encore, une fois de plus, une fois de trop ? Le res­pon­sable serait ce can­cer qui ronge la socié­té fran­çaise : le racisme. Le poids des immi­grés et des per­sonnes issues de l’immigration ne cesse de croître dans les milieux les plus socia­le­ment défa­vo­ri­sés. Or ces milieux peinent plus que par le pas­sé à pro­fi­ter de l’ascenseur social. Voi­ci donc une marque sup­plé­men­taire du rejet par la socié­té fran­çaise des immi­grés. CQFD. Syl­lo­gisme en appa­rence impa­rable qui, s’il pré­tend prendre en compte la nature des can­di­dats à l’ascenseur social, refuse de s’interroger sur celle de l’ascenseur lui-même.

Depuis la nuit des temps, cet ascen­seur a été consti­tué par l’école, et cela bien avant qu’elle ne fût laïque, gra­tuite, publique et obli­ga­toire. Suger, fils de serf, entré très jeune comme élève à l’abbaye de Saint-Denis devint régent de Louis VII lorsque le roi par­tit à la croi­sade. Plus proches de nous, Georges Pom­pi­dou, dont les parents étaient ins­ti­tu­teurs, devint pré­sident de la Répu­blique fran­çaise après avoir été élève de l’École nor­male supé­rieure ou Albert Camus, dont la mère était illet­trée, qui devint prix Nobel de lit­té­ra­ture…

L’école don­nait aux enfants un accès à des savoirs que leurs familles n’avaient pu leur trans­mettre. Si l’école ne trans­met plus le savoir, la dif­fé­rence entre les élèves se fera sur ce qu’ils auront reçu de leurs familles res­pec­tives. Si les charmes de La Prin­cesse de Clèves n’ont pu être évo­qués en classe, il ne reste plus que la table fami­liale pour en par­ler. Il y aurait bien la télé­vi­sion mais Madame de Lafayette cela n’est pas très sexy. S’il s’agissait de Madame Bova­ry on pour­rait dis­cu­ter, un adul­tère peut tou­jours don­ner lieu à des scènes inté­res­santes…

Si l’ascenseur social est en panne, c’est parce que l’école a fait faillite. Mais qui ose­ra le dire ? Sont aujourd’hui en poste des ensei­gnants dont les plus jeunes ne maî­trisent ni la syn­taxe, ni l’orthographe de la langue fran­çaise. La dis­pa­ri­tion de l’enseignement du latin dans le secon­daire est, ain­si, l’inéluctable consé­quence du refus de l’apprentissage de l’analyse logique en fran­çais.

Or, quel que soit son domaine d’activité, le préa­lable requis pour assu­mer des res­pon­sa­bi­li­tés est de dis­po­ser d’éléments pour struc­tu­rer sa pen­sée et la trans­mettre. La richesse, et donc une cer­taine forme de com­plexi­té, de la langue fran­çaise est la condi­tion d’expression d’une pen­sée riche, capable de nuances et de pré­ci­sion. Le flot est crois­sant de ces jeunes qui, au cours d’une dis­cus­sion ou d’un expo­sé, avouent : « Je vou­drais dire quelque chose mais je ne trouve pas les mots pour le dire ». Pour le grand oral de l’École natio­nale d’administration ou de l’École natio­nale de la magis­tra­ture, c’est gênant !

Nous n’avons pas fini de payer la fac­ture de Mai 68 ! « Les parents ont man­gé des rai­sins verts et les dents des enfants en ont été aga­cées » (Jr.31, 29). L’utopie soixante-hui­tarde et son intel­lec­tua­lisme fumeux règnent tou­jours dans les esprits et s’incarnent dans le rêve de conduire 80 % d’une classe d’âge à obte­nir le bac­ca­lau­réat et le refus de la sélec­tion à l’entrée des uni­ver­si­tés. Tout ceci ne pro­cède, au fond, que d’un pro­fond mépris du tra­vail manuel. Très concrè­te­ment, il n’est d’ailleurs pas cer­tain que la France ait encore les moyens de finan­cer le tou­risme uni­ver­si­taire des enfants des classes moyennes et supé­rieures. Com­bien d’étudiants mul­ti­plient les pre­mières ou secondes années de facul­té sans atteindre la licence, pré­sents ou non en cours, béné­fi­ciaires du CROUS… pour un prix déri­soire, en regard des véri­tables coûts : locaux, ensei­gnants, per­son­nel admi­nis­tra­tif ou d’entretien… Est-ce bien le rôle de la soli­da­ri­té natio­nale, concré­ti­sée par l’impôt, que de finan­cer l’adolescence pro­lon­gée de jeunes lan­cés dans des études supé­rieures sans en avoir ni le goût ni les capa­ci­tés ? Face à l’irresponsabilité de l’État fran­çais édu­ca­teur, deuxième employeur mon­dial der­rière l’armée chi­noise, répa­rer l’ascenseur social, ce n’est pas impo­ser des quo­tas aux grandes écoles, c’est :

 dans l’enseignement pri­maire, reve­nir à la trans­mis­sion des savoirs de base : écrire, lire (est-il utile de pré­ci­ser qu’il s’agit de la langue fran­çaise et pas du mol­do-valaque ou du ouo­lof ?), comp­ter, se posi­tion­ner dans le temps et l’espace (his­toire et géo­gra­phie) ;

 dans l’enseignement secon­daire, trans­mettre une véri­table culture huma­niste, condi­tion d’une véri­table liber­té de pen­sée et de juge­ment, et faire acqué­rir des méthodes de tra­vail ; mettre fin au col­lège unique qui nie la diver­si­té des apti­tudes des enfants à suivre un cur­sus sco­laire intel­lec­tuel et reva­lo­ri­ser le tra­vail manuel en faci­li­tant l’apprentissage dès 14 ans et en renon­çant au mythe de 80 % de bache­liers ;

 dans l’enseignement supé­rieur, réta­blir la sélec­tion à l’entrée des uni­ver­si­tés et condi­tion­ner l’exercice de la soli­da­ri­té natio­nale à un tra­vail effec­tif. Pour­quoi ain­si ne pas ali­gner les frais d’inscription en uni­ver­si­té sur leur coût réel ? Cela contri­bue­ra gran­de­ment à réduire le tou­risme uni­ver­si­taire et donc les coûts d’un ser­vice public obso­lète et inadap­té. On peut ain­si espé­rer une réduc­tion du mon­tant de la dette de l’État, voire (ultime uto­pie ?) une réduc­tion des pré­lè­ve­ments obli­ga­toires. En com­pen­sa­tion, les cri­tères d’attribution des bourses pour­raient être élar­gis pour les élèves néces­si­teux et condi­tion­nés à un tra­vail effec­tif et donc à la réus­site des exa­mens. Cela entraî­ne­rait auto­ma­ti­que­ment une reva­lo­ri­sa­tion des diplômes uni­ver­si­taires.

Voi­là quelques pistes de réflexion de vraie réforme et d’authentique rup­ture avec l’esprit de Mai 68 pour le petit Nico­las qui est à l’Élysée. En aura-t-il le cou­rage ?

On peut mal­heu­reu­se­ment en dou­ter.

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