Chroniques sous Benoît XVI de Jean Madiran

Jean Madi­ran occupe une place à part dans le
pay­sage intel­lec­tuel fran­çais. Chro­ni­queur,
essayiste, il n’a jamais oublié qu’il fut pro­fes­seur de phi­lo­so­phie
. Il ne lui a pas suf­fi de
réagir à l’actualité ; il n’a ces­sé depuis un peu
plus de cin­quante ans de prendre appui sur
les évé­ne­ments pour en déga­ger la signi­fi­ca­tion pro­fonde, mettre en évi­dence les
symp­tômes de la crise de civi­li­sa­tion
qui secoue le monde occi­den­tal, décryp­ter les consé­quences de la révo­lu­tion coper­ni­cienne qui a vu
l’homme prendre la place de Dieu
jusque dans le dis­cours ecclé­sias­tique. Mais,
phi­lo­sophe, il n’en a pas moins vou­lu res­ter jour­na­liste :
il ne s’est pas conten­té de réflé­chir sur les causes, les fins
et les prin­cipes ; il s’est astreint à aus­cul­ter, jour après
jour, les maux qui affectent l’Église et la socié­té, à dénon­cer les défi­gu­ra­tions subies par la nation fran­çaise,
l’imposture d’une laï­ci­té deve­nue tota­li­taire, l’imprégnation mar­xiste de la pen­sée domi­nante, les dan­gers
d’une expan­sion musul­mane qui ne trouve guère devant
elle que des volon­taires pour la dhim­mi­tude. Il ne s’est
pas réfu­gié dans une confor­table tour d’ivoire : il a pris
plus que sa part des com­bats de son temps. Parce qu’il y
avait péril en la demeure. Crise dans l’Église et dans la
socié­té. « Quand Syra­cuse est prise, dit Maur­ras, Archi­mède est égor­gé, et tant pis pour le théo­rème ».

Les édi­tions Via Roma­na ont eu la bonne idée de ras­sem­bler en un fort volume de 430 pages ses édi­to­riaux et
chro­niques parus de la mort de Jean-Paul II, en avril
2005, au 31 décembre 2009. Le fami­lier de Pré­sent les retrou­ve­ra avec un bon­heur intact. La lec­ture cur­sive que
leur réunion per­met en sou­ligne la pro­fon­deur sin­gu­lière ; elle fait appa­raître avec une acui­té nou­velle la hau­teur de vue et la cohé­rence d’une pen­sée à tra­vers les
mille et un pré­textes que l’actualité lui offrait de se déployer. Les autres feront là une décou­verte émer­veillée.

On revit à les lire les grandes pages des pre­mières années du pon­ti­fi­cat de Benoît XVI, culmi­nant avec le
Motu pro­prio du 7 juillet 2007. On y suit les péri­pé­ties
d’une actua­li­té poli­tique mar­quée par les occa­sions man­quées de l’élection pré­si­den­tielle et les pro­grès d’un éga­li­ta­risme qui a fait de la lutte contre toutes les
dis­cri­mi­na­tions l’instrument de la des­truc­tion de la loi
natu­relle et de la dés­in­té­gra­tion de la socié­té. On y retrouve les épi­sodes de la gué­rilla menée par le par­ti mon­ti­nien et le noyau diri­geant de l’épiscopat fran­çais contre
la remise en cause des « acquis de Vati­can II», les mul­tiples mani­fes­ta­tions de la per­sis­tance du moder­nisme
dans le haut cler­gé.

On découvre dans ce pano­ra­ma du
débat d’idées des cinq der­nières années
bien des épi­sodes qui nous avaient
échap­pé. Tel concours admi­nis­tra­tif dont
l’épreuve consiste à don­ner son opi­nion
per­son­nelle sur l’interdiction du mariage homo­sexuel, tel com­men­taire d’un Mon­si­gnore
accré­di­té s’étonnant que le pape « foca­lise sa pré­di­ca­tion sur Dieu ».

Vir­tuose de la langue fran­çaise, Jean Madi­ran n’a
pas son pareil pour décor­ti­quer la décla­ra­tion imbé­cile d’un édi­to­ria­liste, d’un poli­ti­cien, d’un évêque.
Mon­trer les consé­quences absurdes ou délé­tères des
slo­gans conve­nus, des décla­ra­tions à l’emporte-pièce, des
pares­seuses habi­tudes de pen­sée de la moder­ni­té. Il les
exa­mine avec une méti­cu­lo­si­té jubi­la­toire, se jouant de
sa vic­time avec les délices d’un chat exa­mi­nant sous tous
les angles la sou­ris qu’il vient de cap­tu­rer. C’est sou­vent
savou­reux, par­fois cruel, tou­jours libé­ra­teur. Jean Madi­ran défie sur son propre ter­rain la police de la pen­sée avec
un humour digne de Beau­mar­chais. Il fait plus que cela.
Dans le déluge du men­songe et de la médio­cri­té, on a le
sen­ti­ment, à le lire, d’avoir le rare pri­vi­lège d’être épau­lé,
sou­te­nu, par un maître qui vous aide à voir, à réflé­chir, à
pen­ser. La lueur fugi­tive d’un phare dans la nuit.

Jean Madi­ran occupe une place à part dans le pay­sage
intel­lec­tuel fran­çais non pas seule­ment parce qu’il est à
la fois phi­lo­sophe et jour­na­liste, théo­lo­gien et polé­miste :
fils de saint Tho­mas d’Aquin, d’Aristote et de Maur­ras
autant que de Léon Dau­det. Parce qu’aussi, auteur d’une
qua­ran­taine de livres qui ont ana­ly­sé aus­si bien L’Hérésie du XXe siècle que les contra­dic­tions de la démo­cra­tie
moderne, l’agonie de la civi­li­sa­tion que la révo­lu­tion
conci­liaire, il en est, offi­ciel­le­ment igno­ré. Ne cher­chez
pas de recen­sion de son livre dans la grande presse où se
trouvent signa­lés, chaque jour, chaque semaine, tant de
chef d’œuvres, renou­ve­lant Bal­zac et Sten­dhal, nous dit on, par l’art d’écrire, Pas­cal et saint Augus­tin par le tran­chant de la pen­sée. Ces Chro­niques sous Benoît XVI ne
seront ni louées ni cri­ti­quées. Elles ne ren­con­tre­ront,
hors la « presse amie», que le silence. Ce silence juge
l’époque. C’est la lec­ture la plus intel­li­gente, la plus déci­sive, que l’on puisse recom­man­der.


Chro­niques sous Benoît XVI , Jean Madi­ran,

Edi­tions Via Roma­na (5 rue Maré­chal Joffre 78000 Ver­sailles -
Tél. 06 87 53 96 45),

430 pages, 34 s fran­co de port

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