Caritas in Veritate – Populorum Progressio, rupture ou continuité ?

Alors que le monde se débat dans la pire crise éco­no­mique qu’il ait connue, semble-t-il, depuis quatre-vingts ans, Benoît XVI a ren­du public, avant l’été, l’encyclique Cari­tas in Veri­tate, déjà qua­si­ment écrite depuis deux ans, qui se pro­pose de livrer une vision glo­bale du déve­lop­pe­ment dans le cadre de la mon­dia­li­sa­tion.

Cette ency­clique se pré­sente dans la conti­nui­té du concile, en par­ti­cu­lier de la consti­tu­tion pas­to­rale Gau­dium et Spes, et de l’enseignement de Paul VI sur le déve­lop­pe­ment conte­nu dans l’encyclique Popu­lo­rum Pro­gres­sio (§11 CV). Au-delà de l’hommage conve­nu à l’œuvre de ses pré­dé­ces­seurs qu’en est-il, sur le fond, de la pen­sée de Benoît XVI ?

D’une encyclique l’autre

L’encyclique de Paul VI du 26 mars 1967 Popu­lo­rum Pro­gres­sio et celle du 29 juin 2009 de Benoît XVI Cari­tas in Veri­tate se pré­oc­cupent l’une et l’autre du déve­lop­pe­ment. La pre­mière du “déve­lop­pe­ment des peuples”, la seconde du “déve­lop­pe­ment humain inté­gral dans la cha­ri­té et la véri­té”.

De tous les mots d’ordre qui ont ser­vi de che­val de Troie à la sub­ver­sion dans l’Église et dans la socié­té ces der­nières années, celui de “déve­lop­pe­ment” a sans doute été un des plus uti­li­sés. Le CCFD (Comi­té catho­lique contre la faim et pour le déve­lop­pe­ment) s’est ain­si révé­lé un effi­cace sou­tien des mou­ve­ments mar­xistes et révo­lu­tion­naires, en par­ti­cu­lier en Amé­rique latine. La théo­lo­gie de la libé­ra­tion, concep­tua­li­sée par l’ouvrage épo­nyme du père Gutiér­rez paru en 1972, est chro­no­lo­gi­que­ment pos­té­rieure à la consti­tu­tion conci­liaire Gau­dium et Spes et à l’encyclique Popu­lo­rum Pro­gres­sio.

Dès 1968, la confé­rence de Medel­lin, réunis­sant les évêques lati­no-amé­ri­cains, avait éta­bli un lien, au moins séman­tique, et sans doute concep­tuel entre un déve­lop­pe­ment et une libé­ra­tion, qui n’était pas que celle du péché, dans une décla­ra­tion “enga­geant l’Église pour le déve­lop­pe­ment inté­gral de tout homme et de tous les hommes vers une libé­ra­tion.”

L’encyclique de Benoît XVI se pré­sente comme la conti­nui­té de l’encyclique de Paul VI (§8 CV). C’est d’ailleurs à ce texte qu’est emprun­té le terme de “déve­lop­pe­ment humain inté­gral” (§8 CV ; §5 PP). Mais existe-t-il entre ces deux ency­cliques une réelle “her­mé­neu­tique de conti­nui­té”, ou une vraie rup­ture plus ou moins reven­di­quée ?

Une différence de perspective

L’encyclique de 1967 pre­nait en compte le nou­veau contexte mon­dial lié à la déco­lo­ni­sa­tion. L’encyclique de 2009 prend acte d’“une socié­té en voie de mon­dia­li­sa­tion” (§7 CV). L’un et l’autre textes, au-delà des fidèles de l’Église, s’adressent à “tous les hommes de bonne volon­té” et en appellent au déve­lop­pe­ment “authen­tique de l’homme” qui ne sau­rait “se réduire à la seule crois­sance de l’avoir” (§11 CV) car “le déve­lop­pe­ment ne se réduit pas à la simple crois­sance éco­no­mique” (§ 14 PP).

Cepen­dant, autant le déve­lop­pe­ment “des peuples” se place, par défi­ni­tion, dans une pers­pec­tive col­lec­tive et mas­si­fiante autant le déve­lop­pe­ment “humain” est, par nature, plus indi­vi­duel. Logi­que­ment, l’importance accor­dée aux réformes de struc­ture est plus pré­gnante dans Popu­lo­rum Pro­gres­sio que dans Cari­tas in Veri­tate. Si Benoît XVI pré­sente son ency­clique comme une actua­li­sa­tion (§8 CV) de celle de Paul VI, il estime néces­saire de pré­ci­ser : “Par le terme de “déve­lop­pe­ment” il (Paul VI) vou­lait dési­gner avant tout l’objectif de faire sor­tir les peuples de la faim, de la misère, des mala­dies endé­miques et de l’analphabétisme” (§21 CV), puis il note que “Paul VI avait une vision struc­tu­rée du déve­lop­pe­ment… nous nous deman­dons dans quelle mesure les attentes de Paul VI ont été satis­faites” (§21 CV). Suit un long pas­sage qui semble remettre en cause la vision très éco­no­miste et struc­tu­relle du déve­lop­pe­ment selon Paul VI et dont la théo­lo­gie de la libé­ra­tion a pu appa­raître comme l’aboutissement ultime. Be-noît XVI avait déjà noté : “Les ins­ti­tu­tions ne suf­fisent pas à elles seules (à assu­rer) le déve­lop­pe­ment inté­gral de l’homme” (§11 CV). De plus “L’adhésion aux valeurs du chris­tia­nisme est un élé­ment non seule­ment utile, mais indis­pen­sable pour l’édification d’une socié­té bonne et d’un véri­table déve­lop­pe­ment humain inté­gral” (§8 CV). La pre­mière condi­tion du déve­lop­pe­ment est donc, logi­que­ment pour Benoît XVI, l’évangélisation et le ser­vice de la véri­té : “Seule la cha­ri­té, éclai­rée par la lumière de la rai­son et de la foi per­met­tra d’atteindre des objec­tifs de développement…L’Église n’a pas de solu­tions tech­niques à offrir” (§9 CV). Là où, pour Paul VI, la foi est le cou­ron­ne­ment d’un “huma­nisme plé­nier” (§42 PP) per­met­tant à l’homme d’atteindre une “plus grande plé­ni­tude” (§16 PP), elle est pour Benoît XVI un fon­de­ment, un élé­ment “indis­pen­sable pour un véri­table déve­lop­pe­ment humain inté­gral” (§8 CV) Sous les appa­rences de la conti­nui­té, il y a là en réa­li­té plus qu’une rup­ture : une inver­sion des moyens et des fins, une révo­lu­tion coper­ni­cienne.

Les réflexions théo­lo­giques de Cari­tas in Veri­tate sur les rap­ports de la foi et de la rai­son, de la cha­ri­té et de la véri­té, de la jus­tice et du don… étaient, signi­fi­ca­ti­ve­ment, absentes de Popu­lo­rum Pro­gres­sio. De même Benoît XVI rap­pelle à l’homme moderne la place du “péché ori­gi­nel” et de sa “nature bles­sée” (§34 CV), toutes consi­dé­ra­tions absentes de l’encyclique de Paul VI.

Populorum_Progressio.jpgOn peut se deman­der si Popu­lo­rum Pro­gres­sio n’avait pas oublié la parole de l’Écriture : “Cher­chez d’abord le Royaume de Dieu et sa jus­tice et le reste vous sera don­né par sur­croît” (MATT VI, 34) en insis­tant déme­su­ré­ment sur l’importance des réformes de struc­ture. Notons d’ailleurs que Benoît XVI n’emploie pas une seule fois dans son ency­clique l’expression “struc­ture de péché” sou­vent uti­li­sée par Jean-Paul II. Benoît XVI s’adresse à des per­sonnes qui toutes ont des choix éthiques per­son­nels à faire comme pro­duc­teurs, consom­ma­teurs, action­naires, con-joints… et pas à des peuples. Est-ce un hasard si Cari­tas in Veri­tate ne fait réfé­rence en notes qu’à des textes du magis­tère ou à des auteurs antiques, alors que Popu­lo­rum Pro­gres­sio abon­dait en réfé­rences contem­po­raines socio­lo­giques ou éco­no­miques, aujourd’hui bien datées (R.P. Lebret, J. Mari­tain, Lettre à la semaine sociale de Brest…) ?

Précisions ou modifications ?

Benoît XVI aborde, de même, la ques­tion deve­nue cru­ciale de l’immigration de manière sen­si­ble­ment dif­fé­rente de celle de Paul VI. Popu­lo­rum Pro­gres­sio affir­mait : “Le même accueil est dû aux tra­vailleurs immi­grés qui vivent dans des condi­tions sou­vent inhu­maines” (§69) sans trai­ter des dif­fi­cul­tés géné­rées pour les pays d’accueil. Benoît XVI demande de “sau­ve­gar­der les exi­gences et les droits des per­sonnes et des familles émi­grées et, en même temps, ceux des socié­tés où arrivent ces mêmes émi­grés” (§62 CV) Il y a là plus qu’une nuance, un chan­ge­ment de pers­pec­tive !

Concer­nant un éven­tuel gou­ver­ne­ment mon­dial, Paul VI citant son dis­cours à l’assemblée géné­rale de l’ONU du 4 octobre 1965 évo­quait sans res­tric­tion : “La néces­si­té d’arriver pro­gres­si­ve­ment à ins­tau­rer une auto­ri­té poli­tique mon­diale en mesure d’agir effi­ca­ce­ment sur le plan juri­dique et poli­tique” (§78 PP). La pen­sée de son suc­ces­seur appa­raît sub­stan­tiel­le­ment dif­fé­rente. Face “au déve­lop­pe­ment irré­sis­tible de l’interdépendance mon­diale” (§67 CV) le pape en appelle à une “auto­ri­té poli­tique mon­diale… réglée par le droit, conforme de manière cohé­rente aux prin­cipes de sub­si­dia­ri­té et de soli­da­ri­té, ordon­née à la réa­li­sa­tion du bien com­mun, enga­gée pour la pro­mo­tion d’un authen­tique déve­lop­pe­ment humain inté­gral qui s’inspire des valeurs de l’amour et de la véri­té… recon­nue par tous, jouis­sant d’un pou­voir effec­tif pour assu­rer à cha­cun la sécu­ri­té, le res­pect de la jus­tice et des droits” (§67 CV). La défi­ni­tion est bien plus pré­cise même si on ne voit pas très bien, dans le contexte actuel, quelle pour­rait être cette auto­ri­té “de nature poly­ar­chique et sub­si­diaire” (§57 CV) char­gée de mettre en place, de manière urgente, “un ordre social conforme à l’ordre moral” (§67 CV). Cela d’autant plus que Benoît XVI, tout en appe­lant à “un degré supé­rieur d’organisation à l’échelle inter­na­tio­nale de type sub­si­diaire pour la gou­ver­nance de la mon­dia­li­sa­tion”, sou­ligne “l’urgence de la réforme de l’Organisation des Nations-Unies” (§67 CV) et dénonce “les orga­nismes inter­na­tio­naux… aux struc­tures bureau­cra­tiques et admi­nis­tra­tives sou­vent trop coû­teuses… Qui réservent à leur propre sub­sis­tance des pour­cen­tages trop éle­vés des res­sources qui devraient au contraire être des­ti­nés au déve­lop­pe­ment” (§47 CV).

Qui seront cette auto­ri­té et ces orga­nismes inter­na­tio­naux d’aide au déve­lop­pe­ment ? Benoît XVI ne nous en dit rien. Quand il exis­tait des États catho­liques, l’Église a pu jouer ce rôle d’autorité morale et poli­tique supra­na­tio­nale ; par exemple en défi­nis­sant la répar­ti­tion des futures colo­nies espa­gnoles et por­tu­gaises dans le Nou­veau Monde par le trai­té de Tor­de­sillas en 1494. De même, seule l’Église semble pou­voir don­ner sans humi­lier car c’est des sur­abon­dances du Cœur Sacré de Jésus-Christ qu’elle donne à cha­cun au-delà de ses mérites et même de ses dési­rs, per­met­tant d’obtenir par sur­croît ce que la prière n’ose deman­der.

Paul VI avait sin­gu­liè­re­ment éten­du la notion de pro­chain : “Le super­flu des pays riches doit ser­vir aux pays pauvres. La règle qui valait autre­fois en faveur des plus proches doit s’appliquer aujourd’hui à la tota­li­té des néces­si­teux du monde” (§49 PP) tirant les consé­quences de ce que “la soli­da­ri­té uni­ver­selle, qui est un fait, et un béné­fice pour nous est aus­si un devoir” (§17 PP). Puis, logi­que­ment, il affir­mait §62 “le natio­na­lisme isole les peuples contre leur bien véri­table” et évo­quait §72 “la superbe natio­na­liste”.

Pour Benoît XVI, “les pro­ces­sus de mon­dia­li­sa­tion… offrent la pos­si­bi­li­té d’une grande redis­tri­bu­tion de la richesse au niveau pla­né­taire comme cela ne s’était jamais pas­sé aupa­ra­vant… La dif­fu­sion du bien-être à l’échelle mon­diale ne doit donc pas être frei­née par des pro­jets égoïstes, pro­tec­tion­nistes (!) ou dic­tés par des inté­rêts par­ti­cu­liers” (§42 CV). La posi­tion, si elle reste dis­cu­table, est moins bru­tale.

Rien de plus frap­pant, au fond, que la mise en regard des deux textes sui­vants qui consti­tuent cha­cun qua­si­ment la conclu­sion des deux ency­cliques : “Il se pour­rait que (cer­tains) n’aient pas per­çu le dyna­misme d’un monde qui veut vivre plus fra­ter­nel­le­ment, et qui, mal­gré ses igno­rances, ses erreurs, ses péchés même, ses rechutes en bar­ba­rie et ses longues diva­ga­tions hors de la voie du salut, se rap­proche, len­te­ment même sans s’en rendre compte de son créa­teur” (§79 PP).

“Ce qui est stu­pé­fiant, c’est la capa­ci­té de sélec­tion­ner arbi­trai­re­ment ce qui, aujourd’hui, est pro­po­sé comme digne de res­pect. Prompts à se scan­da­li­ser pour des ques­tions mar­gi­nales, beau­coup semblent tolé­rer des injus­tices inouïes” CV §75. Entre l’optimisme post-conci­liaire, désa­voué par les faits, et l’amer constat rat­zin­ge­rien, plus proche de la réa­li­té, il y a plus qu’une nuance.

Herméneutique de la continuité ?

On peut donc pen­ser que nous avons là, en acte, un exemple de la méthode que le pape a défi­nie par le concept d’“herméneutique de la conti­nui­té”. Face à un texte dont l’interprétation géné­rale s’avère hété­ro­doxe à cause de l’ambiguïté des termes employés et de l’absence de rap­pels pré­cis des véri­tés à croire, Benoît XVI, sans heur­ter de front le texte en cause, le réin­ter­prète dans un sens plus conforme à la Tra­di­tion. L’exercice avait déjà eu lieu avec la décla­ra­tion de la Congré­ga­tion pour la doc­trine de la foi Domi­nus Jesus, du 6 août 2000, sur l’unicité et l’universalité sal­vi­fique de Jésus-Christ “pré­ci­sant”, “cor­ri­geant” cer­taines décla­ra­tions conci­liaires qui pou­vaient être inter­pré­tées, et l’avaient effec­ti­ve­ment été, dans un sens remet­tant en cause la néces­si­té d’appartenir à l’Église catho­lique pour être sau­vé.
Popu­lo­rum Pro­gres­sio s’était livré à une cri­tique socia­li­sante du libé­ra­lisme éco­no­mique, pri­vi­lé­giant les réformes de struc­ture, même s’il met­tait en garde contre la “tech­no­cra­tie” (§34 PP).
Cari­tas in Veri­tate dénonce la mon­dia­li­sa­tion libé­rale et en appelle à un ordre social qui s’y sub­sti­tue­rait. Le pape com­mence par réper­to­rier un cer­tain nombre de fac­teurs réels de sous-déve­lop­pe­ment :
– la visée exclu­sive du pro­fit (§21 CV),
– la cor­rup­tion et le non res­pect des lois (§22 CV),
– la pro­tec­tion exces­sive du droit à la pro­prié­té intel­lec­tuelle (§22 CV),
– cer­tains modèles cultu­rels et cer­taines normes sociales (§22 CV),
– la délo­ca­li­sa­tion des pro­duc­tions à bas coûts (§25 CV).
Puis, il s’inquiète, pour l’avenir, de :
– la per­ma­nence de l’insécurité ali­men­taire qui a par­fois des causes struc­tu­relles (§27 CV),
– l’accès à l’eau comme droit uni­ver­sel de tous les êtres humains (§27 CV),
– la non mise en œuvre de justes réformes agraires (§27 CV repre­nant §29 PP),
– la per­ma­nence du refus de l’accueil de la vie (§28 CV), dénon­çant les orga­nismes inter­na­tio­naux qui condi­tionnent leurs aides “à un contrôle contrai­gnant des nais­sances” ou à la recon­nais­sance juri­dique de l’euthanasie,
– la néga­tion du droit à la liber­té reli­gieuse (§29 CV),
– l’accaparement par cer­tains États ou groupes de pou­voir des res­sources éner­gé­tiques de la pla­nète (§49 CV),
– la façon dont l’homme traite l’environnement (§51 CV).

Au-delà de ces ques­tions tech­niques, Benoît XVI remet fon­da­men­ta­le­ment en cause “l’hédonisme et le consu­mé­risme” (§51 CV) de la socié­té actuelle. Il observe que “l’être humain est fait pour le don” (§34 CV) qui n’est pas qu’assistance (§35 CV) ou gra­tui­té (§38 CV) mais recherche du bien com­mun (§36 CV). Pour le pape : “Le déve­lop­pe­ment des peuples dépend sur­tout de la recon­nais­sance du fait que nous sommes une seule famille” (§53 CV). Enfin, le pape rap­pelle, avec vigueur, qu’aucun domaine de l’activité humaine (éco­no­mie, tech­nique, science, finance…) n’échappe au juge­ment moral (§76 CV).

Fon­da­men­ta­le­ment, il faut que “soit fina­le­ment mis en place un ordre social conforme à l’ordre moral” (§67 CV). Tous les moyens tech­niques sont condi­tion­nés à cet impé­ra­tif moral même la fameuse “Auto­ri­té poli­tique mon­diale”. Benoît XVI, contre le mon­dia­lisme et le libé­ra­lisme éco­no­mique, fus­tige “une classe cos­mo­po­lite de mana­gers qui, sou­vent, ne répondent qu’aux indi­ca­tions des action­naires de réfé­rence, consti­tués en géné­ral par des fonds ano­nymes” (§40 CV). A la dic­ta­ture de la finance et au pri­mat des solu­tions struc­tu­relles et tech­niques, le pape oppose “l’amour dans la véri­té” qui seul peut per­mettre d’atteindre “la jus­tice et le bien com­mun” (§ 6CV) dans l’attente de la vie éter­nelle, dont seule la pers­pec­tive peut don­ner son “souffle” à un véri­table pro­grès humain (§9 CV). Il rejoint ain­si la pen­sée tra­di­tion­nelle de l’Église : “Dès que les mœurs chré­tiennes sont en hon­neur, elles exercent natu­rel­le­ment sur la pros­pé­ri­té tem­po­relle leur part de bien­fai­sante influence” (Léon XIII, Rerum Nova­rum). Est-ce à dire que Cari­tas in Veri­tate nous pro­pose aujourd’hui un mani­feste com­plet de la doc­trine sociale de l’Église, dans une par­faite conti­nui­té avec l’enseignement des papes pré­con­ci­liaires ?

Nos interrogations

Paul VI pen­sait que “par son inser­tion dans le Christ vivi­fiant, l’homme accède à un épa­nouis­se­ment nou­veau, à un huma­nisme trans­cen­dant qui lui donne sa plus grande plé­ni­tude.” (§16 PP). Benoît XVI enseigne que “l’adhésion aux valeurs du chris­tia­nisme est un élé­ment non seule­ment utile, mais indis­pen­sable pour l’édification d’une socié­té bonne et d’un véri­table déve­lop­pe­ment humain inté­gral” (§8 CV). Cette approche “chris­to­cen­trique” du déve­lop­pe­ment, après un salu­taire rap­pel –“La liber­té reli­gieuse ne veut pas dire indif­fé­rence reli­gieuse et elle n’implique pas que toutes les reli­gions soient équi­va­lentes” (§55 CV)–, a de quoi réjouir tous ceux qui militent inlas­sa­ble­ment, depuis des années, et sou­vent en dépit des réserves expri­mées par des membres émi­nents de la hié­rar­chie catho­lique, pour la pro­cla­ma­tion du règne social du Christ.

On obser­ve­ra que, sous la plume du Saint-Père, cette approche devient cepen­dant au fil des pages seule­ment “théo­cen­trique” : “La reli­gion chré­tienne et les autres reli­gions (c’est nous qui sou­li­gnons) ne peuvent appor­ter leur contri­bu­tion au déve­lop­pe­ment que si Dieu a aus­si sa place dans la sphère publique (…) La néga­tion du droit de pro­fes­ser publi­que­ment sa reli­gion et d’œuvrer pour que les véri­tés de la foi ins­pirent aus­si la vie publique a des consé­quences néga­tives sur le déve­lop­pe­ment véri­table” (§56 CV). Nous sommes là dans le droit fil de la décla­ra­tion conci­liaire sur la liber­té reli­gieuse Humanæ Digni­ta­tis et de son inter­pré­ta­tion habi­tuelle. Or, com­ment conci­lier ce texte avec ce que nous lisions quelques lignes aupa­ra­vant : “Sub­sistent par­fois des héri­tages cultu­rels et reli­gieux qui figent la socié­té en castes sociales immuables, dans des croyances magiques, qui ne res­pectent pas la digni­té de la per­sonne”. Ces “héri­tages cultu­rels et reli­gieux” ont-ils, aux yeux du Saint-Père, un droit objec­tif à l’expression publique ? Ce serait para­doxal pour des reli­gions qui ne “res­pectent pas la digni­té de l’homme”.

La conclu­sion de Cari­tas in Veri­tate reprend la même ambi­va­lence évo­quant d’une part la parole du Christ “Sans moi vous ne pou­vez rien faire” (JN XV, 5) mais au nom d’un “huma­nisme inté­gral” cher à Jacques Mari­tain posant, dans le même temps une décla­ra­tion plus géné­rale “l’humanisme qui exclut Dieu est un huma­nisme inhu­main” sans qu’il soit pré­ci­sé que ce Dieu ne peut-être que Jésus-Christ, même s’il est cer­tain qu’il s’agit de la pen­sée du pape puisqu’il est fait ensuite réfé­rence à “l’Amour indes­truc­tible de Dieu”, apa­nage du Christ “d’où pro­cède l’authentique déve­lop­pe­ment (qui) n’est pas pro­duit par nous mais nous est don­né”.

Ces affir­ma­tions semblent donc dif­fi­ciles à conci­lier entre elles, et l’on est quelque peu gêné par cette forme de grand écart entre le chris­tia­nisme “élé­ment indis­pen­sable du déve­lop­pe­ment” et le droit à la liber­té reli­gieuse pour toutes les reli­gions. “S’il est vrai, d’une part, enseigne Benoît XVI, que le déve­lop­pe­ment a besoin des reli­gions et des cultures des dif­fé­rents peuples, il n’en reste pas moins vrai, d’autre part, qu’opérer un dis­cer­ne­ment appro­prié est néces­saire” (§55 CV) Mais quel autre dis­cer­ne­ment serait légi­time que celui qui dis­tingue le catho­li­cisme des héré­sies et des fausses reli­gions ?

Le pape fus­tige à bon droit le “laï­cisme” et le “fon­da­men­ta­lisme reli­gieux” qui rendent impos­sible “une col­la­bo­ra­tion effi­cace entre la rai­son et la foi” (§56 CV). La dif­fi­cul­té est cepen­dant de défi­nir le “fon­da­men­ta­lisme reli­gieux”. Le catho­li­cisme tra­di­tion­nel n’est-il pas, aux yeux de cer­tains, un fon­da­men­ta­lisme reli­gieux comme peut l’apparaître l’Islam wah­ha­bite à nos yeux ? (la cou­ver­ture du hors-série coédi­té par Marianne-l’Histoire (ci-contre) sur “Les inté­gristes”, en août-sep­tembre 2009 pré­sente les pho­tos d’un juif reli­gieux, d’un “être” en bur­ka et de 3 reli­gieux du couvent capu­cin de stricte obser­vance de Mor­gon est symp­to­ma­tique de la pré­gnance de cet état d’esprit). N’est-il, dès lors, pas périlleux de tra­cer une ligne de démar­ca­tion qui pour­rait lais­ser croire, contre les dénon­cia­tions répé­tées du rela­ti­visme par le Saint-Père, que toutes les reli­gions sont bonnes, pour autant qu’elles ne sombrent pas dans un fon­da­men­ta­lisme contraire à la rai­son, le catho­li­cisme ces­sant lui aus­si de l’être quand il adopte des formes jugées extrêmes par la pen­sée domi­nante ? Entre l’enseignement tra­di­tion­nel de l’Église et le dia­logue inter-reli­gieux ini­tié par Paul VI et Jean-Paul II, Benoît XVI paraît ain­si se pro­po­ser de réa­li­ser une conci­lia­tion qui se révèle para­doxale.

Dans le domaine plus spé­ci­fi­que­ment poli­tique on note­ra les nom­breuses réfé­rences de Benoît XVI au sys­tème démo­cra­tique conçu comme un objec­tif en soi : “L’augmentation mas­sive de la pau­vre­té… met en dan­ger la démo­cra­tie” (§32 CV) ; “A côté des aides éco­no­miques, il doit y avoir celles qui ont pour but de ren­for­cer les garan­ties propres de l’État de droit… des ins­ti­tu­tions vrai­ment démo­cra­tiques” (§41CV) ; “Les moyens de com­mu­ni­ca­tion sociale… n’universalisent pas le déve­lop­pe­ment et la démo­cra­tie pour tous” (§73 CV) à mettre en regard de la réserve sui­vante : “Si les droits de l’homme ne trouvent leur propre fon­de­ment que dans les déli­bé­ra­tions d’une assem­blée de citoyens, ils peuvent être modi­fiés à tout moment et, par consé­quent, le devoir de les res­pec­ter et de les pro­mou­voir dimi­nue dans la conscience com­mune” (§43 CV). On se per­met­tra de remar­quer que Jean-Paul II avait tou­jours assor­ti ses pro­pos louan­geurs sur la démo­cra­tie de nom­breuses réserves qui sont absentes de Cari­tas in Veri­tate, même si on les trouve dans d’autres textes de Benoît XVI.

Remettre en cause le concile

Il y a la poli­tique au quo­ti­dien, qui est l’art du pos­sible, ou plu­tôt l’art de rendre pos­sible ce qui est néces­saire et l’objectif ultime de toute action poli­tique catho­lique qui ne peut être que le règne du Christ. En appe­lant à conce­voir les rela­tions inter­na­tio­nales dans le cadre d’“une seule famille” (§53 CV), Benoît XVI en appelle impli­ci­te­ment à recon­naître l’existence d’une pater­ni­té ou d’une mater­ni­té sur les nations, condi­tion indis­pen­sable de leur fra­ter­ni­té. Seuls Dieu le Père et la Mère Église sont en mesure de rem­plir ce rôle.

Le “déve­lop­pe­ment humain inté­gral” exige d’abord la conver­sion des cœurs et la fidé­li­té à la véri­té de cha­cun, c’est ce que demande Benoît XVI à l’encontre d’un Paul VI qui pri­vi­lé­giait une orien­ta­tion plus hori­zon­tale et natu­ra­liste du déve­lop­pe­ment.

Il se trouve cepen­dant que la sym­pa­thie pour le monde moderne a été la ligne direc­trice du concile Vati­can II, comme le démontre ample­ment le dis­cours de clô­ture du concile pro­non­cé par Paul VI le 7 décembre 1965 : “Il faut recon­naître que ce Concile, dans le juge­ment qu’il a por­té sur l’homme, s’est arrê­té bien plus à cet aspect heu­reux de l’homme qu’à son aspect mal­heu­reux. Son atti­tude a été net­te­ment et volon­tai­re­ment opti­miste. Un cou­rant d’affection et d’admiration a débor­dé du Concile sur le monde humain moderne.” C’est, sans doute, en ver­tu de ce même par­ti-pris d’optimisme que le concile a refu­sé de condam­ner le com­mu­nisme. Tout Vati­can II baigne dans l’optimisme béat que récuse Benoît XVI. L’objectif de res­tau­ra­tion qui est visi­ble­ment celui du Saint-Père, pour atteindre plei­ne­ment ses objec­tifs, pour­ra-t-il dès lors faire l’économie d’une remise en ques­tion, au moins par­tielle, de Vati­can II ? Il fau­dra bien un jour conve­nir que l’utopie conci­liaire, qui est en bonne part la croyance en la bon­té de la nature humaine et la volon­té de se récon­ci­lier avec le monde moderne, a ren­du dif­fi­cile l’expression publique de la convic­tion que l’amour de la Véri­té est, par nature, exclu­sif de la recon­nais­sance à l’erreur de droits objec­tifs.

Jean-Pierre Mau­gendre

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