Après le séisme, les décombres

La France est cou­verte de ruines maté­rielles et imma­té­rielles. Ruines de nos usines désaf­fec­tées et flot gros­sis­sant des chà´meurs et des nou­veaux pauvres. Ruines des dogmes, de la morale et des ins­ti­tu­tions. Ruines de l’école et ruines de l’Église.

Après avoir pro­fi­té des Trente Glo­rieuses (1945–1973), notre pays a tour­né la page des Trente Piteuses (1974–2004) et est main­te­nant de plain-pied dans une période qui risque bien d’être celle des Trente Dou­lou­reuses voire des Trente Désas­treuses.


Le gou­ver­ne­ment socia­liste en place ne dis­pose plus de la confiance que de 5% des Fran­çais. L’opposition de droite qui se dit de gou­ver­ne­ment est aux mains d’une équipe de pieds-nicke­lés consti­tuée d’un notable poi­te­vin dont la vive intel­li­gence se lit sur le visage, d’un repris de jus­tice psy­cho­ri­gide, condam­né en appel en 2004 à un an d’inéligibilité, et d’un éter­nel second cou­teau au pro­fil de gendre idéal et au cha­risme de cocker.

Le Front Natio­nal est deve­nu, au soir du 25 mai, le pre­mier par­ti de France en nombre d’électeurs, Marine Le Pen ayant incon­tes­ta­ble­ment réus­si l’opération de dédia­bo­li­sa­tion du par­ti que lui avait trans­mis son père. Ce par­ti fait le plein des voix ex-vil­lié­ristes et retrouve le score et le nombre d’élus des listes Le Pen et de Vil­liers de… 1994. Ce résul­tat, inat­ten­du, est la preuve que la dic­ta­ture de la « pen­sée unique » et la « tyran­nie média­tique » ont de plus en plus de mal à s’imposer. C’est une nou­velle récon­for­tante. Mais le plus dif­fi­cile est à venir.

Les décombres

Obser­vons d’abord que jamais, en France, un chan­ge­ment majeur de para­digme poli­tique n’a été le fruit des élec­tions. C’est un fait.

Or c’est d’un véri­table chan­ge­ment de régime dont notre pays a besoin pour rele­ver les défis qui remettent en cause sa péren­ni­té : effon­dre­ment démo­gra­phique (depuis 1975 notre pays ne renou­velle plus ses géné­ra­tions), défer­lante migra­toire inas­si­mi­lée car inas­si­mi­lable (10 % de la popu­la­tion), poids déme­su­ré de la dette (2 000 mil­liards d’euros – 95 % du PIB), manque de com­pé­ti­ti­vi­té des entre­prises (depuis 2003 la balance du com­merce exté­rieur de la France a tou­jours été défi­ci­taire), échec de l’école publique dans sa mis­sion d’instruction et de trans­fert de savoir (10 % des jeunes de 17 ans sont en situa­tion d’illettrisme), hyper­tro­phie de la fonc­tion publique (1 actif sur 5), car­can de l’euro qui retire à la France toute auto­no­mie bud­gé­taire, mon­tant confis­ca­toire des pré­lè­ve­ments obli­ga­toires (46,5 % du PIB en 2014), exil des jeunes diplô­més…

Et puis il y a ce qui se mesure moins : l’esprit de Mai 68 « Jouir sans entrave », que Nico­las Sar­ko­zy ne pour­fen­dit qu’en paroles, l’arrivée à l’âge adulte d’une géné­ra­tion qui n’a jamais vu ses parents tra­vailler sans que leurs condi­tions de vie n’en soient obé­rées (le RMI date de 1988) et qui a bien l’intention de res­ter fidèle à ce modèle fami­lial, la men­ta­li­té contra­cep­tive, les cris­pa­tions sec­to­rielles sur des « acquis sociaux » obso­lètes, la résis­tance au chan­ge­ment d’un corps élec­to­ral dont 30 % a plus de 60 ans, les repen­tances à répé­ti­tion…

Sous les pavés, la plage

Cepen­dant, ce triste constat ne doit pas nous cacher la réa­li­té : un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse. De manière sur­pre­nante, voire mira­cu­leuse, des évé­ne­ments s’accumulent, à contre-cou­rant de ce flot domi­nant d’utopies d’abandons et d’égoïsmes : chaque jour voit se créer une école indé­pen­dante ; les foules ras­sem­blées par La Manif Pour Tous ont été une « divine sur­prise » ; l’armée fran­çaise a mené au Mali, mal­gré des moyens déri­soires, une opé­ra­tion mili­taire exem­plaire qui a sus­ci­té l’admiration de tous ses par­te­naires ; la nata­li­té fran­çaise se main­tient à un niveau hono­rable, échap­pant au désastre de pays qui semblent ne plus être catho­liques que sur le papier comme l’Italie ou l’Espagne ; l’émergence d’un vote mas­sif en faveur du Front Natio­nal est la mani­fes­ta­tion claire de la volon­té d’un peuple de ne pas se lais­ser sub­ti­li­ser son iden­ti­té.

Ne pas men­tir

Tou­te­fois, ces réa­li­tés ne por­te­ront de fruit dans le temps que si elles sont effec­ti­ve­ment confron­tées à d’autres réa­li­tés. Dans la situa­tion dif­fi­cile et com­plexe qui est la nôtre, la ten­ta­tion natu­relle serait de cher­cher un bouc-émis­saire unique, exté­rieur à nous, cause de tous nos maux, et dont la mise hors d’état de nuire suf­fi­rait à res­tau­rer la pros­pé­ri­té et la paix. Pour les uns, tout le mal vien­drait de la finance inter­na­tio­nale, pour d’autres de l’immigration, pour d’autres enfin du sexisme ou du racisme, etc. Dan­ge­reuses uto­pies.

En d’autres temps de mal­heur, le vieillard de quatre-vingt quatre ans à qui la France exsangue avait confié la mis­sion de la pro­té­ger d’un vain­queur bru­tal et sans scru­pule dres­sa un constat sévère mais sans doute juste : « L’esprit de jouis­sance détruit ce que l’esprit de sacri­fice a édi­fié. » Ces pro­pos sont tou­jours d’une brû­lante actua­li­té, mais peuvent-ils consti­tuer un pro­gramme élec­to­ral sus­cep­tible d’obtenir l’assentiment des Fran­çais ? Il est légi­time d’en dou­ter. Quand Wins­ton Chur­chill pro­met qu’il n’a « rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, de la sueur et des larmes », il vient d’être inves­ti par la chambre des Com­munes.

david_rockefeller.jpgSous de nom­breux aspects, notre situa­tion n’est pas meilleure que celle de la France de juin 1940. L’occupation que nous subis­sons n’est plus mili­taire mais elle est ins­ti­tu­tion­nelle, phy­sique, intel­lec­tuelle, morale… Pré­tendre s’en libé­rer par le simple jeu de « bonnes élec­tions » est une chi­mère. La dis­pa­ri­tion des nations cor­res­pond à un pro­jet poli­tique bien expli­ci­té par David Rocke­fel­ler le 5 mars 2005 : « La sou­ve­rai­ne­té supra­na­tio­nale d’une élite intel­lec­tuelle et des ban­quiers du monde est sûre­ment pré­fé­rable à l’autodétermination natio­nale ayant eu lieu au cours des siècles pas­sés. »

Renon­cer aux faux prin­cipes

La voie de notre libé­ra­tion sera dif­fi­cile et semée d’embûches. Elle exi­ge­ra la mise en œuvre d’une véri­table réforme intel­lec­tuelle et morale ain­si que la renon­cia­tion aux prin­cipes erro­nés dont beau­coup de nos contem­po­rains déplorent les consé­quences sans en déce­ler l’origine. Le risque est que le sur­saut natio­nal auquel nous assis­tons ne soit dévoyé par un sys­tème qui en a digé­ré d’autres. C’est sous les huées de la foule, après une grève de l’équipage qui refu­sait d’appareiller, que vingt-sept par­le­men­taires quit­tèrent Bor­deaux pour le Maroc à bord du Mas­si­lia, en juin 1940. Par­mi eux, des dépu­tés mobi­li­sés qui avaient « omis » de rejoindre leurs uni­tés, comme Jean Zay et Pierre Men­dès-France.

Le dis­cré­dit de la fonc­tion poli­tique était alors sans doute de même inten­si­té que ce qu’il est aujourd’hui. Mais quel poli­ti­cien aura le cou­rage de battre en brèche une culture domi­nante faite de laxisme moral, d’irresponsabilité sociale, d’assistanat endé­mique, d’individualisme hédo­niste, de laï­cisme mili­tant, etc. pour bâtir une socié­té repo­sant sur les droits de la famille, la noblesse du tra­vail, la liber­té d’entreprendre, les gran­deurs de la res­pon­sa­bi­li­té, l’honneur de ser­vir, l’amour de la France et la fidé­li­té à sa voca­tion de fille aînée de l’Église ?

Une salu­taire réac­tion qui ne repo­se­rait pas sur ces prin­cipes ne ferait qu’actualiser le constat un peu désa­bu­sé, appli­qué aux prin­cipes de 1789, d’Alexis de Toc­que­ville dans ses Sou­ve­nirs : alexis-de-tocqueville.jpg« Arri­ve­rons-nous (…) à une trans­for­ma­tion sociale plus com­plète et plus pro­fonde que ne l’avaient vou­lue nos pères (…) ou devons nous n’aboutir sim­ple­ment qu’à cette anar­chie inter­mit­tente, chro­nique et incu­rable mala­die bien connue des vieux peuples ? Quant à moi je ne puis le dire, j’ignore quand fini­ra ce long voyage ; je suis fati­gué de prendre suc­ces­si­ve­ment pour le rivage des vapeurs trom­peuses, et je me demande, sou­vent si cette terre ferme que nous cher­chons depuis si long­temps existe en effet ou si notre des­ti­née n’est pas de battre éter­nel­le­ment la mer. »

Jean-Pierre Mau­gendre