Amoris lætitia : une nécessaire clarification pour éviter une confusion générale

Avec l’aimable auto­ri­sa­tion de Mgr Schnei­der, évêque auxi­liaire de l’archidiocèse d’Astana au Kaza­khs­tan, nous avons l’honneur de vous adres­ser la ver­sion offi­cielle en franà§ais de ses réflexions sur l’exhortation apos­to­lique post-syno­dale Amo­ris là¦titia.

Le paradoxe des interprétations contradictoires d’Amoris lætitia

L’Exhortation Apos­to­lique Amo­ris læti­tia (AL), récem­ment publiée contient, pour notre temps, des élé­ments d’une grande richesse spi­ri­tuelle et pas­to­rale à pro­pos du mariage et de la famille chré­tienne. Cepen­dant cette publi­ca­tion a déjà, bien mal­heu­reu­se­ment, en peu de temps, don­né lieu à des inter­pré­ta­tions net­te­ment contra­dic­toires au sein même de l’épiscopat.

Cer­tains évêques et prêtres ont publi­que­ment décla­ré, que l’exhortation Amo­ris læti­tia offrait désor­mais une pos­si­bi­li­té très claire de don­ner la sainte Com­mu­nion aux divor­cés-rema­riés sans leur deman­der de vivre dans la conti­nence par­faite. Selon eux, c’est dans le chan­ge­ment radi­cal de cette pra­tique sacra­men­telle que rési­de­rait le carac­tère tout à fait révo­lu­tion­naire et nova­teur de l’exhortation. Inter­pré­tant Amo­ris læti­tia sur la ques­tion des couples irré­gu­liers, le Pré­sident d’une Confé­rence épis­co­pale a décla­ré, dans un texte publié sur le site de la même Confé­rence : « Il s’agit d’une mesure de misé­ri­corde, une ouver­ture du cœur, de la rai­son et de l’esprit qui ne néces­site aucune loi, dont on ne doit attendre aucune direc­tive ni indi­ca­tions. On peut et doit la mettre en pra­tique immé­dia­te­ment ». Cet avis est confir­mé par des décla­ra­tions récentes du Père Anto­nio Spa­da­ro S.J., qui avait écrit après le Synode des Évêques de 2015, que le synode avait posé les « fon­de­ments » pour l’accès des divor­cés-rema­riés à la Com­mu­nion, en « ouvrant une porte » qui était encore fer­mée lors du synode anté­rieur de 2014. Main­te­nant, le Père Spa­da­ro affirme dans son com­men­taire d’Amo­ris læti­tia que sa pré­dic­tion s’est révé­lée juste. Il se dit que P. Spa­da­ro fai­sait par­tie du groupe de tra­vail qui a rédi­gé l’exhortation.

La voie à des inter­pré­ta­tions abu­sives semble avoir été indi­quée par le car­di­nal Chris­toph Schön­born, arche­vêque de Vienne, lui-même. En effet lors de la pré­sen­ta­tion offi­cielle d’Amo­ris læti­tia à Rome, il avait décla­ré au sujet des unions irré­gu­lières : « La grande joie que me pro­cure ce docu­ment réside dans le fait qu’il dépasse de manière cohé­rente, la divi­sion arti­fi­cieuse, exté­rieure et nette entre les “régu­liers” et les “irré­gu­liers”. » Une telle affir­ma­tion sug­gère l’idée qu’il n’y a pas une claire dif­fé­rence entre un mariage valide et sacra­men­tel et une union irré­gu­lière. À l’opposé, cer­tains évêques affirment qu’Amo­ris læti­tia doit être lue à la lumière du Magis­tère pérenne de l’Église et que donc l’exhortation n’autorise pas la Com­mu­nion aux divor­cés-rema­riés, pas même dans des situa­tions excep­tion­nelles. En prin­cipe cette affir­ma­tion est cor­recte et d’ailleurs sou­hai­table. Chaque texte du Magis­tère doit en effet, théo­ri­que­ment, être cohé­rent dans son conte­nu avec le Magis­tère anté­rieur, sans aucune rup­ture.

Il n’est cepen­dant un secret pour per­sonne qu’en divers lieux des per­sonnes divor­cées-rema­riées sont admises à la Sainte Com­mu­nion sans vivre dans la conti­nence. Cer­tains pas­sages d’Amo­ris læti­tia peuvent être objec­ti­ve­ment uti­li­sés pour légi­ti­mer un abus déjà exis­tant dans la vie de l’Église en divers endroits.

Certaines affirmations d’Amoris Laetitia sont objectivement sujettes à de mauvaises interprétations.

Notre Saint Père le pape Fran­çois nous a tous invi­tés à appor­ter notre propre contri­bu­tion à la réflexion et au dia­logue concer­nant les déli­cates ques­tions du mariage et de la famille. « La réflexion des pas­teurs et des théo­lo­giens, si elle est fidèle à l’Église, si elle est hon­nête, réa­liste et créa­tive, nous aide­ra à trou­ver davan­tage de clar­té » (AL, § 2).

Mgr_Athanasius_Schneider.jpgEn ana­ly­sant avec hon­nê­te­té intel­lec­tuelle le texte de l’exhortation apos­to­lique, il est incon­tes­table que cer­taines affir­ma­tions appa­raissent dif­fi­ciles à inter­pré­ter selon la doc­trine tra­di­tion­nelle de l’Église. Cela s’explique par l’absence d’une réfé­rence concrète et expli­cite à la doc­trine et à la pra­tique constantes de l’Église, fon­dées sur la Parole de Dieu, et rap­pe­lées par le pape Jean Paul II : « L’Église, cepen­dant, réaf­firme sa dis­ci­pline, fon­dée sur l’Écriture Sainte, selon laquelle elle ne peut admettre à la com­mu­nion eucha­ris­tique les divor­cés rema­riés. Ils se sont ren­dus eux-mêmes inca­pables d’y être admis car leur état et leur condi­tion de vie sont en contra­dic­tion objec­tive avec la com­mu­nion d’amour entre le Christ et l’Église, telle qu’elle s’exprime et est ren­due pré­sente dans l’Eucharistie. Il y a par ailleurs un autre motif pas­to­ral par­ti­cu­lier : si l’on admet­tait ces per­sonnes à l’Eucharistie, les fidèles seraient induits en erreur et com­pren­draient mal la doc­trine de l’Église concer­nant l’indissolubilité du mariage. La récon­ci­lia­tion par le sacre­ment de péni­tence – qui ouvri­rait la voie au sacre­ment de l’Eucharistie – ne peut être accor­dée qu’à ceux qui (…) sont sin­cè­re­ment dis­po­sés à une forme de vie qui ne soit plus en contra­dic­tion avec l’indissolubilité du mariage. Cela implique concrè­te­ment que (…) ils prennent l’engagement de vivre en com­plète conti­nence, c’est-à-dire en s’abstenant des actes réser­vés aux époux » (Fami­lia­ris consor­tio, § 84).

Le pape Fran­çois n’a pas éta­bli « une nou­velle légis­la­tion géné­rale du genre cano­nique, appli­cable à tous les cas » (AL, § 300). Cepen­dant, il déclare au § 336 : « Pas davan­tage en ce qui concerne la dis­ci­pline sacra­men­telle, étant don­né que le dis­cer­ne­ment peut recon­naître que dans une situa­tion par­ti­cu­lière, il n’y a pas de faute grave ». Se réfé­rant évi­dem­ment aux divor­cés rema­riés le pape affirme au § 305 : « À cause des condi­tion­ne­ments ou des fac­teurs atté­nuants, il est pos­sible que, dans une situa­tion objec­tive de péché – qui n’est pas sub­jec­ti­ve­ment impu­table ou qui ne l’est pas plei­ne­ment – l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer, et qu’on puisse éga­le­ment gran­dir dans la vie de la grâce et dans la cha­ri­té, en rece­vant à cet effet l’aide de l’Église ». Dans la note 351, le pape pré­cise son affir­ma­tion affir­mant que « dans cer­tains cas, il peut s’agir aus­si de l’aide des sacre­ments. »

Dans le même cha­pitre VIII de l’exhortation, le Pape parle des « divor­cés enga­gés dans une nou­velle union … avec de nou­veaux enfants, avec une fidé­li­té prou­vée, un don de soi géné­reux, un enga­ge­ment chré­tien, la conscience de l’irrégularité de sa propre situa­tion et une grande dif­fi­cul­té à faire marche arrière sans sen­tir en conscience qu’on com­met de nou­velles fautes. L’Église recon­naît des situa­tions où l’homme et la femme ne peuvent pas, pour de graves motifs – par exemple l’éducation des enfants –, rem­plir l’obligation de la sépa­ra­tion ». Le pape cite dans la note 329 la consti­tu­tion pas­to­rale Gau­dium et spes du Concile Vati­can II d’une manière mal­heu­reu­se­ment incor­recte, puisque le Concile se réfère dans ce texte uni­que­ment au mariage chré­tien valide. L’application de cette affir­ma­tion aux divor­cés rema­riés peut don­ner l’impression qu’on assi­mile, non pas en théo­rie mais en pra­tique, une union de divor­cés au mariage valide.

L’admission des divorcés-remariés à la Sainte Communion et ses conséquences

Mal­heu­reu­se­ment Amo­ris læti­tia est dépour­vue de réfé­rences lit­té­rales aux prin­cipes de la doc­trine morale de l’Église tels qu’ils ont été for­mu­lés dans le § 84 de l’Exhortation Apos­to­lique Fami­lia­ris consor­tio et dans l’encyclique Veri­ta­tis splen­dor du pape Jean Paul II, notam­ment sur les sujets sui­vants qui sont d’une impor­tance capi­tale : « le choix fon­da­men­tal » (Veri­ta­tis splen­dor, §§ 67–68), « péché mor­tel et péché véniel » (ibid., §§ 69–70), « pro­por­tion­na­lisme, consé­quen­tia­lisme »  (ibid., § 75), « le mar­tyre et les normes morales uni­ver­selles et immuables » (ibid., §§ 91ss.). Tou­te­fois une cita­tion lit­té­rale au § 84 de Fami­lia­ris consor­tio ou de cer­taines affir­ma­tions plus mar­quantes de Veri­ta­tis splen­dor ren­drait l’exhortation invul­né­rable à des inter­pré­ta­tions hété­ro­doxes. Des allu­sions géné­rales aux prin­cipes moraux et à la doc­trine de l’Église sont tota­le­ment insuf­fi­santes dans une matière contro­ver­sée à la fois si impor­tante et si déli­cate.

Des membres du cler­gé et même de l’épiscopat affirment déjà que, selon l’esprit du cha­pitre VIII d’Amo­ris læti­tia, il n’est pas exclu que, dans cer­tains cas excep­tion­nels, les divor­cés-rema­riés puissent être admis à la Sainte Com­mu­nion sans qu’il leur ait été deman­dé de vivre en conti­nence par­faite. Si l’on admet une telle inter­pré­ta­tion de la lettre et de l’esprit de l’Exhortation, il est alors logique, par hon­nê­te­té intel­lec­tuelle et selon le prin­cipe de non-contra­dic­tion, d’accepter les conclu­sions sui­vantes :

Le sixième com­man­de­ment de Dieu inter­di­sant tout acte sexuel en dehors d’un mariage valide, ne serait plus uni­ver­sel­le­ment valable car il admet­trait alors des excep­tions. En l’occurrence les divor­cés-rema­riés pour­raient légi­ti­me­ment pra­ti­quer l’acte conju­gal et y seraient même encou­ra­gés afin de conser­ver la « fidé­li­té » mutuelle (AL § 298). Il y aurait donc une « fidé­li­té » dans un style de vie direc­te­ment contraire à la volon­té expresse de Dieu. Mal­heu­reu­se­ment, il se trouve qu’encourager et légi­ti­mer des actes qui sont en eux-mêmes et en tous temps contraires à la volon­té de Dieu irait contre la Révé­la­tion Divine.

La parole Divine du Christ : « Que l’homme donc ne sépare point ce que Dieu a uni » (Mt 19, 6) ne serait plus alors valide pour tou­jours et pour tous les époux sans excep­tion.

Il devien­drait pos­sible dans cer­tains cas par­ti­cu­liers de rece­voir le sacre­ment de la Péni­tence et la Sainte Com­mu­nion avec l’intention de conti­nuer à vio­ler direc­te­ment les com­man­de­ments divins : « Tu ne com­met­tras point d’adultère » (Ex 20, 14) et : « Que l’homme donc ne sépare point ce que Dieu a uni. » (Mt 19, 6 ; Gen 2, 24)

L’observance de ces com­man­de­ments et de la Parole de Dieu ne serait plus en ce cas que théo­rique et non pas pra­tique, condui­sant les divor­cés-rema­riés à vivre d’illusions : « Met­tez la parole de Dieu en pra­tique et ne vous conten­tez pas de l’écouter, ce serait vous illu­sion­ner. » (Jacques 1, 22) On pour­rait donc par­fai­te­ment croire intel­lec­tuel­le­ment au carac­tère divin du sixième com­man­de­ment et à l’indissolubilité du mariage sans tou­te­fois poser les actes cor­res­pon­dants.

La Parole Divine du Christ : « Celui qui répu­die sa femme et qui en épouse une autre, com­met un adul­tère à son égard ; et si une femme quitte son mari et en épouse un autre, elle com­met un adul­tère » (Mc 10, 12) n’aurait plus de por­tée uni­ver­selle mais admet­trait des excep­tions.

La vio­la­tion per­ma­nente, consciente et libre du sixième com­man­de­ment de Dieu ain­si que de la sacra­li­té et de l’indissolubilité du pre­mier mariage valide, dans le cas de divor­cés-rema­riés, ne serait plus alors tou­jours un péché grave, c’est-à-dire une oppo­si­tion directe à la volon­té de Dieu.

Il pour­rait exis­ter des cas de vio­la­tion grave, per­ma­nente, consciente et libre d’un des autres com­man­de­ments de Dieu (par exemple la cor­rup­tion finan­cière), dans les­quels on pour­rait accor­der à la per­sonne incri­mi­née l’accès aux sacre­ments, en fonc­tion de cir­cons­tances atté­nuantes, sans lui deman­der une sin­cère réso­lu­tion d’éviter désor­mais les actes de péché et le scan­dale.

Le pérenne et infaillible ensei­gne­ment de l’Église ne serait plus uni­ver­sel­le­ment valide, notam­ment celui confir­mé par le pape Jean Paul II dans Fami­lia­ris consor­tio, § 84 et par le pape Benoît XVI dans Sacra­men­tum cari­ta­tis, § 29, selon lequel les divor­cés-rema­riés ne peuvent rece­voir les sacre­ments que s’ils vivent dans la conti­nence par­faite.

L’observation du sixième com­man­de­ment de Dieu et de l’indissolubilité du mariage serait un idéal qui ne serait pas acces­sible à tous mais en quelque sorte réser­vée à une élite.

Les paroles intran­si­geantes du Christ qui com­mandent aux hommes d’observer les com­man­de­ments de Dieu, tou­jours et en toutes cir­cons­tances, même par­fois au prix de souf­frances consi­dé­rables, c’est-à-dire en accep­tant la Croix, ne seraient plus valides. Or nous lisons dans l’Écriture : « Si ta main droite est pour toi une occa­sion de chute, coupe la et jette-la loin de toi ; car il est avan­ta­geux pour toi qu’un seul de tes membres périsse, et que ton corps entier n’aille pas dans la géhenne. »  (Mt 5, 30)

Admettre des couples en « union irré­gu­lière » à la Sainte Com­mu­nion et leur per­mettre de pra­ti­quer les actes qui sont réser­vés aux époux dans le cadre d’un mariage valide, équi­vau­drait à usur­per un pou­voir, qui n’appartient à aucune auto­ri­té humaine, car il s’agirait, ni plus ni moins, que de pré­tendre cor­ri­ger la Parole de Dieu même.

Danger d’une collaboration de l’Église dans la propagation du « fléau du divorce »

Pro­fes­sant la doc­trine de tou­jours de Notre Sei­gneur Jésus-Christ, l’Église nous enseigne : « Fidèle au Sei­gneur, l’Église ne peut recon­naître comme Mariage l’union des divor­cés rema­riés civi­le­ment. “ Celui qui ren­voie sa femme pour en épou­ser une autre est cou­pable d’adultère envers elle. Si une femme a ren­voyé son mari pour en épou­ser un autre, elle est cou­pable d’adultère. ” (Mc 10,11–12) À leur égard, l’Église fait preuve d’une sol­li­ci­tude atten­tive, les invi­tant à une vie de foi, à la prière, aux œuvres de cha­ri­té et à l’éducation chré­tienne de leurs enfants. Mais aus­si long­temps que dure leur situa­tion, qui est objec­ti­ve­ment contraire à la loi de Dieu, ils ne peuvent rece­voir l’absolution sacra­men­telle, ni accé­der à la com­mu­nion eucha­ris­tique, ni exer­cer cer­taines res­pon­sa­bi­li­tés dans l’Église. » (Com­pen­dium du Caté­chisme de l’Église Catho­lique, § 349)

Vivre dans une union mari­tale non valide en contre­di­sant constam­ment le com­man­de­ment de Dieu ain­si que la sacra­li­té et l’indissolubilité du mariage, ne signi­fie pas vivre dans la Véri­té. Décla­rer que la pra­tique déli­bé­rée, libre et habi­tuelle des actes sexuels dans une union mari­tale non valide pour­rait dans un cas concret n’être plus un péché grave, n’est pas conforme à la véri­té mais consti­tue un grave men­songe, et en consé­quence cette situa­tion n’apportera jamais une joie authen­tique dans l’amour. Per­mettre à des per­sonnes dans cette situa­tion de rece­voir la sainte Com­mu­nion consti­tue une simu­la­tion, une hypo­cri­sie et un men­songe. En réa­li­té la Parole de Dieu dans la Sainte Écri­ture reste tou­jours valide : « Qui dit : “ Je le connais ”, alors qu’il ne garde pas ses com­man­de­ments est un men­teur, et la véri­té n’est pas en lui. » (1 Jean 2, 4)

Le Magis­tère de l’Église nous ins­truit sur la por­tée uni­ver­selle des dix com­man­de­ments de Dieu : « Puisqu’ils expriment les devoirs fon­da­men­taux de l’homme envers Dieu et envers son pro­chain, les dix com­man­de­ments révèlent, en leur conte­nu pri­mor­dial, des obli­ga­tions graves. Ils sont fon­ciè­re­ment immuables et leur obli­ga­tion vaut tou­jours et par­tout. Nul ne pour­rait en dis­pen­ser. » (Caté­chisme de l’Église Catho­lique, § 2072). Ceux qui ont affir­mé que les com­man­de­ments de Dieu, et notam­ment : « Tu ne com­met­tras pas d’adultère » acceptent des excep­tions qui empêchent d’en impu­ter la res­pon­sa­bi­li­té à leurs auteurs, rejoignent les Pha­ri­siens du temps du Christ puis les Gnos­tique chré­tiens des IIe et IIIe siècles de notre ère.

Les affir­ma­tions sui­vantes du Magis­tère res­tent tou­jours valides car elles font par­tie du Magis­tère infaillible dans la forme du Magis­tère ordi­naire et uni­ver­sel : « Les pré­ceptes néga­tifs de la loi natu­relle sont uni­ver­sel­le­ment valables : ils obligent tous et cha­cun, tou­jours et en toute cir­cons­tance. En effet, ils inter­disent une action déter­mi­née sem­per et pro sem­per, sans excep­tion. (…) L’Église a tou­jours ensei­gné que l’on ne doit jamais choi­sir des com­por­te­ments pro­hi­bés par les com­man­de­ments moraux expri­més sous forme néga­tive par l’Ancien et le Nou­veau Tes­ta­ment. Comme on l’a vu, Jésus lui-même redit qu’on ne peut déro­ger à ces inter­dic­tions : “ Si tu veux entrer dans la vie, observe les com­man­de­ments. Tu ne tue­ras pas, tu ne com­met­tras pas d’adultère, tu ne vole­ras pas, tu ne por­te­ras pas de faux témoi­gnage. ” (Mt 19, 17–18) » (Jean Paul II, Ency­clique Veri­ta­tis splen­dor, § 52).

Le Magis­tère de l’Église nous enseigne encore plus clai­re­ment : « La conscience bonne et pure est éclai­rée par la foi véri­table. Car la cha­ri­té pro­cède en même temps “ d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sans détours. ” (1 Tm 1, 5 ; cf. 3, 9 ; 2 Tm 1, 3 ; 1 P 3, 21 ; Ac 24, 16) » (Caté­chisme de l’Église Catho­lique, § 1794)

Si une per­sonne com­met des actes moraux objec­ti­ve­ment graves en pleine conscience, sans troubles de san­té men­tale, en pleine liber­té, et avec l’intention de répé­ter cet acte dans le futur, il est impos­sible de lui appli­quer le prin­cipe de non-impu­ta­bi­li­té de la faute en rai­son de cir­cons­tances atté­nuantes. L’application du prin­cipe de non-impu­ta­bi­li­té de la faute à de tels couples de divor­cés-rema­riés repré­sen­te­rait une hypo­cri­sie et un sophisme gnos­tique. Si l’Église admet­tait de telles per­sonnes même en une seule occa­sion à la Sainte Com­mu­nion, elle contre­di­rait ce qu’elle pro­fesse dans sa doc­trine, don­nant elle-même un contre-témoi­gnage public contre l’indissolubilité du mariage et contri­buant ain­si à la crois­sance du « fléau du divorce » (Concile Vati­can II, Gau­dium et spes, § 47).

Afin d’éviter une telle contra­dic­tion, à la fois into­lé­rable et scan­da­leuse, l’Église, inter­pré­tant infailli­ble­ment la véri­té Divine sur la loi morale et l’indissolubilité du mariage, a obser­vé immua­ble­ment pen­dant deux mille années la pra­tique de n’admettre à la Sainte Com­mu­nion que les divor­cés qui vivent dans la conti­nence par­faite et « remo­to scan­da­lo » (en évi­tant le scan­dale) sans aucune excep­tion ou pri­vi­lège excep­tion­nel.

La pre­mière tâche pas­to­rale, que le Sei­gneur a confiée à son Église, est l’enseignement de la doc­trine (cf. Mt 28, 20). L’observation des com­man­de­ments de Dieu est intrin­sè­que­ment connexe à la doc­trine. Pour cette rai­son, l’Église a tou­jours reje­té la contra­dic­tion entre la doc­trine et la vie, la qua­li­fiant de gnos­tique, tout comme l’est la théo­rie luthé­rienne héré­tique du « simul ius­tus et pec­ca­tor ». Il ne devrait pas y avoir de contra­dic­tions entre la vie des enfants de l’Église et leurs croyances.

On ne peut pas, à pro­pos de l’observation du com­man­de­ment exprès de Dieu sur l’indissolubilité du mariage, par­ler d’interprétations théo­lo­giques oppo­sées. Si Dieu a dit : « Tu ne com­met­tras pas l’adultère », aucune auto­ri­té humaine ne peut dire : « En quelque cas excep­tion­nels ou pour une bonne fin, tu peux com­mettre l’adultère. »

Les paroles sui­vantes du pape Fran­çois au sujet de l’intégration des divor­cés-rema­riés à la vie de l’Église sont très impor­tantes : « Ce dis­cer­ne­ment ne pour­ra jamais s’exonérer des exi­gences de véri­té et de cha­ri­té de l’Évangile pro­po­sées par l’Église. (…) Il faut garan­tir les condi­tions néces­saires d’humilité, de dis­cré­tion, d’amour de l’Église et de son ensei­gne­ment. (…) On évite le risque qu’un dis­cer­ne­ment don­né conduise à pen­ser que l’Église entre­tient une double morale » (AL, § 300). Ces affir­ma­tions louables de l’exhortation apos­to­lique res­tent tou­te­fois sans consignes concrètes concer­nant la ques­tion de l’obligation des divor­cés-rema­riés de se sépa­rer ou du moins de vivre dans la conti­nence par­faite pour accé­der à la Sainte Com­mu­nion.

Quand il s’agit de la vie ou de la mort du corps, aucun méde­cin ne laisse une situa­tion dans l’ambiguïté. Le méde­cin ne dit pas au patient : « Je vous laisse déci­der, en votre âme et conscience, de l’application à votre cas concret des lois géné­rales de la méde­cine. » Un tel com­por­te­ment serait cer­tai­ne­ment consi­dé­ré comme gra­ve­ment irres­pon­sable. Or la vie de l’âme immor­telle est plus impor­tante que celle du corps, puisque de la san­té de l’âme dépend son des­tin pour toute l’éternité.

La vérité libératrice de la pénitence et du mystère de la Croix

Affir­mer que les divor­cés-rema­riés ne sont pas des pécheurs publics dans l’Église est une affir­ma­tion fausse. Cepen­dant, être pécheur est la condi­tion véri­table de tous les membres de l’Église mili­tante sur la terre. Si les divor­cés-rema­riés affirment que leurs actes volon­taires et déli­bé­rés contre le sixième com­man­de­ment de Dieu ne sont pas des péchés, voire des péchés graves, ils se trompent eux-mêmes et la véri­té n’est pas en eux, comme le dit saint Jean : « Si nous disons : « Nous n’avons pas de péché », nous nous abu­sons, la véri­té n’est pas en nous. Si nous confes­sons nos péchés, lui, fidèle et juste, par­don­ne­ra nos péchés et nous puri­fie­ra de toute ini­qui­té. Si nous disons : « Nous n’avons pas péché », nous fai­sons de lui un men­teur, et sa parole n’est pas en nous. » (1 Jean 1, 8–10)

L’acceptation par les divor­cés-rema­riés de la véri­té qu’ils sont des pécheurs et même des pécheurs publics, n’enlève rien à leur Espé­rance chré­tienne. Seule­ment l’acceptation de la réa­li­té et de la véri­té les rend capables de prendre le che­min d’une péni­tence fruc­tueuse selon les paroles de Jésus Christ.

Il serait très salu­taire de res­tau­rer l’esprit des pre­miers chré­tiens et celui des Pères de l’Église. Il exis­tait alors une soli­da­ri­té vivante entre les fidèles et les pécheurs publics, cepen­dant il s’agissait d’une soli­da­ri­té selon la véri­té. Une telle soli­da­ri­té n’avait rien de dis­cri­mi­na­toire ; au contraire, il y avait une par­ti­ci­pa­tion active de toute l’Église au che­min péni­ten­tiel des pécheurs publics par des prières d’intercession, des larmes, des actes d’expiation et de cha­ri­té en leur faveur.

L’Exhortation apos­to­lique Fami­lia­ris consor­tio enseigne : « Même ceux qui se sont éloi­gnés du com­man­de­ment du Sei­gneur et conti­nuent de vivre dans cet état (divor­cés rema­riés) pour­ront obte­nir de Dieu la grâce de la conver­sion et du salut, s’ils per­sé­vèrent dans la prière, la péni­tence et la cha­ri­té. » (§ 84)
Dans les pre­miers siècles de l’Église, les pécheurs publics étaient inté­grés à la com­mu­nau­té priante des fidèles et devaient implo­rer, à genoux et les bras levés, l’intercession de leurs frères. Ter­tul­lien nous donne ce témoi­gnage émou­vant : « Le corps ne peut se réjouir, quand souffre l’un de ses membres. Il est néces­saire que tout entier il s’afflige et tra­vaille à sa gué­ri­son. Lorsque tu tends des mains vers les genoux de tes frères, c’est le Christ que tu touches, c’est le Christ que tu implores. Pareille­ment, quand ils versent des larmes sur toi, c’est le Christ qui com­pa­tit » (De pae­ni­ten­tia, 10, 5–6). Saint Ambroise de Milan s’exprime de la même façon : « L’Église entière prit sur elle le far­deau du pécheur public, en souf­frant avec lui au moyen des larmes, des prières et de dou­leurs » (De pae­ni­ten­tia 1, 81).

Certes, les formes de la dis­ci­pline péni­ten­tielle de l’Église ont chan­gé. Tou­te­fois l’esprit de cette dis­ci­pline doit res­ter iden­tique en tous temps dans l’Église. Aujourd’hui des prêtres et des évêques, s’appuyant sur cer­taines affir­ma­tions d’Amo­ris læti­tia, com­mencent à expli­quer aux divor­cés-rema­riés que leur condi­tion ne consti­tue pas un état objec­tif de pécheur public. Ils les tran­quillisent en décla­rant que leurs actes sexuels hors mariage légi­time ne consti­tuent pas un péché grave. Une telle atti­tude n’est pas conforme à la véri­té. Ces pas­teurs privent les divor­cés-rema­riés de la pos­si­bi­li­té d’une conver­sion radi­cale à l’obéissance à la volon­té de Dieu, lais­sant ces âmes dans l’illusion. Une telle atti­tude pas­to­rale est très facile à adop­ter et ne coûte rien. Elle ne coûte pas de larmes, de prières ni d’œuvres d’intercession et d’expiation fra­ter­nelle en faveur des divor­cés-rema­riés.

Quand on admet les divor­cés-rema­riés, même pour des rai­sons excep­tion­nelles, à la Sainte Com­mu­nion sans leur deman­der de mettre fin à leurs actes contraires au sixième com­man­de­ment de Dieu, en décla­rant pré­somp­tueu­se­ment en outre que leurs actes ne consti­tuent pas un péché grave, on choi­sit le che­min facile, on écarte le scan­dale de la Croix. Une telle pas­to­rale des divor­cés-rema­riés est une pas­to­rale éphé­mère et trom­peuse. À tous ceux qui amé­nagent aux divor­cés-rema­riés un tel che­min facile et sans aspé­ri­tés, Jésus a déjà répon­du par ces paroles : « Passe der­rière moi, Satan ! Tu me fais obs­tacle, car tes pen­sées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! Alors Jésus dit à ses dis­ciples : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive. » (Mt 16, 23–25)

Concer­nant la pas­to­rale des divor­cés-rema­riés il faut rap­pe­ler à notre temps que se mettre à la suite du Christ c’est accep­ter la véri­té de la Croix et de la péni­tence, qui seule apporte une joie qui demeure, évi­tant des joies éphé­mères qui sont en fin de compte trom­peuses. Les paroles du pape Saint Gré­goire le Grand se révèlent vrai­ment actuelles et lumi­neuses : « Nous ne devons pas nous habi­tuer trop à notre exil ter­restre. Les com­mo­di­tés de cette vie ne doivent pas nous faire oublier notre vraie patrie afin que notre esprit ne devienne pas enfin som­nolent au milieu de ces com­mo­di­tés. Pour cette rai­son, Dieu unit à ses dons ses « visites » ou puni­tions, afin que tout ce qui nous enchante dans ce monde, devienne pour nous amer et allume dans l’âme ce feu qui nous pousse tou­jours à nou­veau au désir des choses célestes et nous fait pro­gres­ser. Ce feu nous fait de la peine plai­sam­ment, nous cru­ci­fie dou­ce­ment et nous attriste joyeu­se­ment. » (In Ez., 2, 4, 3)

L’esprit de la dis­ci­pline péni­ten­tielle authen­tique de l’Église des pre­miers siècles a tou­jours per­du­ré dans l’Église jusqu’à nos jours. Nous connais­sons l’exemple tou­chant de la Bien­heu­reuse Lau­ra del Car­men Vicu­na, née en 1891 au Chi­li. Sœur Azo­car, qui avait soi­gné Lau­ra, a racon­té : « Je me sou­viens que la pre­mière fois que j’ai expli­qué le sacre­ment du mariage, Lau­ra s’est éva­nouie, sans doute parce qu’elle com­prit à mes paroles que sa maman était en état de péché mor­tel aus­si long­temps qu’elle res­te­rait chez ce mon­sieur. En ce temps-là à Junin, une seule famille vivait confor­mé­ment à la volon­té de Dieu. » Dès lors, Lau­ra mul­ti­plie prières et péni­tences pour sa maman. Elle fait sa pre­mière com­mu­nion le 2 juin 1901 avec une grande fer­veur ; elle écrit les réso­lu­tions sui­vantes : « 1- Je veux, mon Jésus, t’aimer et te ser­vir durant toute ma vie ; pour cela je t’offre toute mon âme, tout mon cœur et tout mon être. 2- Je pré­fère mou­rir plu­tôt que de t’offenser par le péché ; je veux donc m‘éloigner de tout ce qui pour­rait me sépa­rer de toi. 3- Je pro­mets de faire tout mon pos­sible, même de grands sacri­fices, afin que tu sois tou­jours plus connu et aimé, et afin de répa­rer les offenses que, tous les jours, t’infligent les hommes qui ne t’aiment pas, spé­cia­le­ment celles que tu reçois de ceux qui me sont proches. – Oh, mon Dieu, accorde-moi une vie d’amour, de mor­ti­fi­ca­tion et de sacri­fice ! » Mais sa grande joie est assom­brie en voyant que sa mère, pré­sente à la céré­mo­nie, ne com­mu­nie pas. En 1902, Lau­ra offre sa vie pour sa mère qui coha­bite avec un homme dans une union irré­gu­lière en Argen­tine. Lau­ra mul­ti­plie prières et pri­va­tions pour obte­nir la vraie conver­sion de sa mère. Quelques heures avant de mou­rir, elle appelle sa maman près d’elle. Com­pre­nant que c’était le moment suprême, elle s’exclame : « Maman, je vais mou­rir. C’est moi qui l’ai deman­dé à Jésus et j’ai été exau­cée. Il y a presque deux ans que je lui ai offert ma vie pour la grâce de ton retour. Maman, je n’aurai pas la joie de voir ton repen­tir avant que je ne meure ? » Bou­le­ver­sée, sa maman pro­met : « Demain matin, j’irai à l’église et je me confes­se­rai. » Lau­ra cherche des yeux le prêtre pré­sent et lui dit : « Père, ma mère en cet ins­tant pro­met d’abandonner cet homme ; soyez témoin de sa pro­messe ! » Puis, elle ajoute : « Main­te­nant je meurs contente ! ». C’est par ces mots qu’elle expire, le 22 jan­vier 1904, à Junin des Andes (Argen­tine), à l’âge de 13 ans, dans les bras de sa mère qui retrouve alors la foi et met fin à l’union irré­gu­lière dans laquelle elle vivait.

L’exemple admi­rable de la vie de la Bien­heu­reuse Lau­ra, une toute jeune fille, est une démons­tra­tion du degré de sérieux qu’un vraie catho­lique doit accor­der au sixième com­man­de­ment de Dieu ain­si qu’à la sacra­li­té et à l’indissolubilité du mariage. Notre Sei­gneur Jésus-Christ nous com­mande d’éviter même l’apparence d’une appro­ba­tion d’une union irré­gu­lière ou d’une union adul­tère. L’Église a tou­jours fidè­le­ment conser­vé et trans­mis sans ambi­guï­té dans sa doc­trine et sa pra­tique ce com­man­de­ment divin. En offrant sa jeune vie, la Bien­heu­reuse Lau­ra n’avait cer­tai­ne­ment pas en tête diverses inter­pré­ta­tions doc­tri­nales ou pas­to­rales pos­sibles. On ne donne pas sa vie pour une inter­pré­ta­tion doc­tri­nale ou pas­to­rale pos­sible, mais pour une véri­té Divine immuable et uni­ver­sel­le­ment valide. Cette véri­té a été démon­trée par l’offrande de la vie d’un grand nombre de saints, à com­men­cer par saint Jean Bap­tiste jusqu’aux simples fidèles de nos jours dont Dieu seul connaît le nom.

La nécessité d’une « veritatis lætitia »

L’exhortation Amo­ris læti­tia contient effec­ti­ve­ment et heu­reu­se­ment des affir­ma­tions théo­lo­giques, doc­tri­nales, spi­ri­tuelles et pas­to­rales de grande valeur. Tou­te­fois, affir­mer que Amo­ris læti­tia devrait être inter­pré­tée selon la doc­trine et la pra­tique tra­di­tion­nelles de l’Église, reste pra­ti­que­ment insuf­fi­sant. En effet, quand un docu­ment ecclé­sias­tique, qui en notre cas est dépour­vu de carac­tère défi­ni­tif et d’infaillibilité, pré­sente des affir­ma­tions sus­cep­tibles de don­ner lieu à des inter­pré­ta­tions ou des appli­ca­tions, aux consé­quences spi­ri­tuelles dan­ge­reuses, tout membre de l’Église, et en pre­mier lieu les évêques comme col­la­bo­ra­teurs fra­ter­nels du Sou­ve­rain Pon­tife dans la col­lé­gia­li­té effec­tive, a le devoir de signa­ler res­pec­tueu­se­ment ce fait et de deman­der aux auto­ri­tés com­pé­tentes une inter­pré­ta­tion authen­tique.

Quand il s’agit de la foi Divine, des com­man­de­ments de Dieu, de la sacra­li­té et de l’indissolubilité du mariage, tous les membres de l’Église, à com­men­cer par les simples fidèles jusqu’au plus haut repré­sen­tant du Magis­tère doivent faire un effort com­mun afin de conser­ver intact le tré­sor de la Foi ain­si que son appli­ca­tion pra­tique. Le Concile Vati­can II enseigne : « La col­lec­ti­vi­té des fidèles, ayant l’onction qui vient du Saint (cf. 1 Jn 2, 20.27), ne peut se trom­per dans la foi ; ce don par­ti­cu­lier qu’elle pos­sède, elle le mani­feste moyen­nant le sens sur­na­tu­rel de foi qui est celui du peuple tout entier, lorsque “ des évêques jusqu’aux der­niers des fidèles laïcs ” (S. Augus­tin, De Praed. Sanct. 14, 27), elle apporte aux véri­tés concer­nant la foi et les mœurs un consen­te­ment uni­ver­sel. Grâce en effet à ce sens de la foi qui est éveillé et sou­te­nu par l’Esprit de véri­té, et sous la conduite du magis­tère sacré, pour­vu qu’il lui obéisse fidè­le­ment, le Peuple de Dieu reçoit non plus une parole humaine, mais véri­ta­ble­ment la Parole de Dieu (cf. 1 Th 2, 13), il s’attache indé­fec­ti­ble­ment à la foi trans­mise aux saints une fois pour toutes (cf. Jude 3), il y pénètre plus pro­fon­dé­ment par un juge­ment droit et la met plus par­fai­te­ment en œuvre dans sa vie. » (Lumen gen­tium, § 12). Le Magis­tère, pour sa part, « n’est pas au-des­sus de la Parole de Dieu, mais il est à son ser­vice, n’enseignant que ce qui a été trans­mis. » (Concile Vati­can II, Dei Ver­bum, § 10)

Le Concile Vati­can II a ain­si par­ti­cu­liè­re­ment encou­ra­gé tous les fidèles et sur­tout les évêques à mani­fes­ter sans crainte leurs pré­oc­cu­pa­tions et leurs obser­va­tions en vue du bien de toute l’Église. La ser­vi­li­té et la sou­mis­sion au « poli­ti­que­ment cor­rect » sont un mal per­ni­cieux pour la vie de l’Église. Le célèbre évêque et théo­lo­gien du Concile de Trente, Mel­chior Cano o.p., a pro­non­cé cette mémo­rable phrase : « Pierre n’a pas besoin de nos men­songes ni de nos adu­la­tions. Ceux qui, les yeux fer­més et de manière indis­cri­mi­née, défendent chaque déci­sion du Sou­ve­rain Pon­tife, sont ceux qui sapent le plus l’autorité du Saint Siège. Ils détruisent ses fon­de­ments au lieu de les conso­li­der. »

Notre Sei­gneur nous a ensei­gné sans ambi­guï­té expli­quant en quoi consistent le vrai amour et la vraie joie de l’amour : « Celui qui a mes com­man­de­ments et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime. » (Jean 14, 21) Lorsqu’il donne aux hommes le sixième com­man­de­ment et l’obligation de l’observance de l’indissolubilité du mariage, Dieu s’adresse à tous les hommes sans excep­tion et pas seule­ment à une élite. Déjà dans l’Ancien Tes­ta­ment, Dieu avait affir­mé : « Ce com­man­de­ment que je te pres­cris aujourd’hui n’est cer­tai­ne­ment point au-des­sus de tes forces et hors de ta por­tée » (Deu­té­ro­nome 30, 11) et « Si tu le veux, tu gar­de­ras les com­man­de­ments pour res­ter fidèle à son bon plai­sir » (Ecclé­sias­tique 15, 15). Jésus dit à tous : « Si tu veux entrer dans la vie, observe les com­man­de­ments. Les­quels ? Et Jésus répon­dit : Tu ne tue­ras point ; tu ne com­met­tras point d’adultère » (Mt 19, 17–18). L’enseignement des Apôtres nous a trans­mis la même doc­trine : « Car l’amour de Dieu consiste à gar­der ses com­man­de­ments. Et ses com­man­de­ments ne sont pas pesants » (1 Jean 5, 4).

Il n’existe pas de vraie vie sur­na­tu­relle et éter­nelle sans l’observation des com­man­de­ments de Dieu : « Je te pres­cris d’observer ses com­man­de­ments. J’ai mis devant toi la vie et la mort. Choi­sis la vie ! » (Deu­té­ro­nome 30, 16.19). Il n’y a pas de vraie vie et de vraie joie d’amour authen­tique sans la véri­té. « L’amour consiste à vivre selon ses com­man­de­ments » (2 Jean 6). La joie d’amour consiste dans la joie de la véri­té. La vie authen­ti­que­ment chré­tienne consiste dans la vie et dans la joie de la véri­té : « Apprendre que mes enfants vivent dans la véri­té, rien ne m’est un plus grand sujet de joie » (3 Jean 4).

Saint Augus­tin nous explique l’intime connexion entre la joie et la véri­té : « Je leur demande à tous s’ils ne pré­fèrent pas la joie de la véri­té à celle du men­songe. Et ils n’hésitent pas plus ici que pour la réponse à la ques­tion du bon­heur. Car la vie heu­reuse c’est la joie de la véri­té, nous vou­lons tous la joie de la véri­té. » (Confes­sions, X, 23)

Le danger d’une confusion générale à propos de l’indissolubilité du mariage

Depuis déjà un cer­tain temps s’observe dans l’Église, en cer­tains endroits, l’admission des divor­cés-rema­riés à la Sainte Com­mu­nion sans leur deman­der de vivre en conti­nence par­faite. Les affir­ma­tions peu claires du cha­pitre VIII d’Amo­ris læti­tia ont don­né un nou­veau dyna­misme aux pro­pa­ga­teurs affir­més de l’admission des divor­cés-rema­riés à la Sainte Com­mu­nion en arguant de cas par­ti­cu­liers.

Saint_Athanase.gifOn constate main­te­nant que ces abus se répandent plus lar­ge­ment, cette pra­tique parais­sant avoir en quelque sorte été légi­ti­mée. Une grande confu­sion s’est éga­le­ment ins­tal­lée à pro­pos de l’interprétation en par­ti­cu­lier des affir­ma­tions du cha­pitre VIII d’Amo­ris læti­tia. La confu­sion est aujourd’hui à son comble car aus­si bien les par­ti­sans de l’admission des divor­cés-rema­riés à la Sainte Com­mu­nion que leurs oppo­sants déclarent : « La doc­trine de l’Église en cette matière n’a pas été chan­gée. »

Tout en pre­nant en compte de réelles dif­fé­rences his­to­riques et doc­tri­nales, notre situa­tion pré­sente des res­sem­blances et des ana­lo­gies avec la période de confu­sion géné­rale que fut celle de la crise arienne au IVe siècle. À cette époque, la foi apos­to­lique tra­di­tion­nelle qui affir­mait la divi­ni­té du Fils de Dieu fut garan­tie par le mot « consub­stan­tiel » (« homoou­sios »), dogme défi­ni par le Magis­tère uni­ver­sel lors du Concile de Nicée I en 325. La plu­part des évêques refu­sèrent ou esqui­vèrent l’utilisation du mot « consub­stan­tiel » (homoou­sios), ce qui pro­vo­qua une crise de la foi d’ampleur uni­ver­selle et une grande confu­sion. Le cler­gé et sur­tout l’épiscopat pro­po­sèrent des expres­sions alter­na­tives qui en fin de compte étaient ambi­guës et impré­cises comme par exemple : « Sem­blable dans la sub­stance » (« homoiou­sios ») ou sim­ple­ment « sem­blable » (« homoios »). La for­mule « homoou­sios » adop­tée par le Magis­tère uni­ver­sel de ce temps expri­mait la pleine et vraie divi­ni­té du VERBE d’une façon tel­le­ment pré­cise qu’elle ne lais­sait plus aucune espace à une inter­pré­ta­tion équi­voque. 

Dans les années 357–360, suite à divers évé­ne­ments, presque tout l’épiscopat était deve­nu arien ou semi-arien. En 357, le pape Libère avait signé une des for­mules ambi­guës adop­tées par le synode de Sir­mium qui écar­tait l’expression « homoou­sios ». De plus le pape avait scan­da­leu­se­ment excom­mu­nié saint Atha­nase, défen­seur de la foi tra­di­tion­nelle de l’Église selon la for­mule nicéenne. Saint Hilaire de Poi­tiers fut l’unique évêque qui osa for­mu­ler de graves reproches au pape Libère à cause de l’ambiguïté de son com­por­te­ment. En 359, les synodes paral­lèles de l’épiscopat occi­den­tal à Rimi­ni et de l’épiscopat orien­tal à Séleu­cie avaient accep­té des for­mules plei­ne­ment ariennes, qui étaient encore pires que la for­mule ambi­guë signée par le pape Libère. Décri­vant la situa­tion confuse de cette époque, saint Jérôme avait consta­té : « Tout le monde fut sur­pris de se voir deve­nu arien » (« Inge­muit totus orbis, et aria­num se esse mira­tus est » : Adv. Lucif., 19).

Il existe de même à notre époque une grande confu­sion, qui croît, en ce qui concerne la dis­ci­pline sacra­men­telle des divor­cés-rema­riés. Des élé­ments réels incitent à pen­ser que cette confu­sion peut atteindre une dimen­sion encore plus vaste, si le Saint Siège évite de pro­po­ser et de pro­cla­mer la for­mule sui­vante du Magis­tère uni­ver­sel et infaillible : « La récon­ci­lia­tion par le sacre­ment de péni­tence – qui ouvri­rait la voie au sacre­ment de l’Eucharistie – ne peut être accor­dée qu’à ceux qui prennent l’engagement de vivre en com­plète conti­nence, c’est-à-dire en s’abstenant des actes réser­vés aux époux. » (Pape Jean Paul II, Fami­lia­ris consor­tio, § 84) Cette for­mule est mal­heu­reu­se­ment et incom­pré­hen­si­ble­ment absente de l’exhortation Amo­ris læti­tia. En revanche, ce texte contient de manière inex­pli­cable l’affirmation : « Dans ces situa­tions (des divor­cés-rema­riés), connais­sant et accep­tant la pos­si­bi­li­té de coha­bi­ter “ comme frère et sœur ” que l’Église leur offre, beau­coup sou­lignent que s’il manque cer­taines mani­fes­ta­tions d’intimité la fidé­li­té peut cou­rir des risques et le bien des enfants être com­pro­mis » (AL, § 298, note 329). Une telle affir­ma­tion laisse l’impression d’une contra­dic­tion avec l’enseignement pérenne du Magis­tère uni­ver­sel, tel qu’il a été for­mu­lé dans le texte pré­cé­dem­ment cité de Fami­lia­ris consor­tio, § 84.

Il est urgent que le Siège Apos­to­lique confirme et pro­clame à nou­veau, peut-être sous la forme d’une inter­pré­ta­tion authen­tique d’Amo­ris læti­tia, la for­mule citée de Fami­lia­ris consor­tio § 84. Cette for­mule peut, d’une cer­taine manière, être consi­dé­rée comme l’« homoou­sios » de nos jours. L’absence d’une telle confir­ma­tion offi­cielle et expli­cite de la for­mule de Fami­lia­ris consor­tio § 84, de la part du Siège Apos­to­lique pour­rait entraî­ner une confu­sion majeure dans la dis­ci­pline sacra­men­telle avec des réper­cus­sions gra­duelles et inévi­tables dans le domaine doc­tri­nal. De cette manière serait créée une situa­tion à laquelle on pour­rait appli­quer dans l’avenir le constat sui­vant : « Tout le monde fut sur­pris d’avoir en pra­tique accep­té le divorce » (« Inge­muit totus orbis, et divor­tium in praxi se acce­pisse mira­tus est »).

Cette confu­sion dans la dis­ci­pline sacra­men­telle à l’égard des divor­cés-rema­riés aurait iné­luc­ta­ble­ment des réper­cus­sions doc­tri­nales qui contre­di­raient la nature même de l’Église Catho­lique, telle qu’elle a été décrite par saint Iré­née au IIe siècle : « L’Église, ayant reçu cette pré­di­ca­tion et cette foi, bien que dis­per­sée dans le monde entier, les garde avec soin, comme n’habitant qu’une seule mai­son, elle y croit d’une manière iden­tique, comme n’ayant qu’une seule âme et qu’un même cœur, et elle les prêche, les enseigne et les trans­met d’une voix una­nime, comme ne pos­sé­dant qu’une seule bouche. » (Adver­sus hae­reses, I, 10, 2)

Le_synode_sur_la_famille.jpgLe Siège de Pierre, c’est-à-dire le Sou­ve­rain Pon­tife, est le garant de l’unité de la foi et de la dis­ci­pline sacra­men­telle issues des apôtres. Au regard de la confu­sion exis­tant dans la pra­tique sacra­men­telle à l’égard des divor­cés-rema­riés et des diverses inter­pré­ta­tions de l’exhortation Amo­ris læti­tia par les prêtres et les évêques, il est légi­time de lan­cer un appel à notre cher pape Fran­çois, Vicaire du Christ et « doux Christ en terre » (sainte Cathe­rine de Sienne), afin qu’il ordonne la publi­ca­tion d’une inter­pré­ta­tion authen­tique d’Amo­ris Lae­ti­tia. Celle-ci devrait néces­sai­re­ment conte­nir la pro­cla­ma­tion expli­cite du prin­cipe dis­ci­pli­naire du Magis­tère uni­ver­sel et infaillible de l’Église à l’égard de l’admission des divor­cés-rema­riés aux sacre­ments, tel qu’il a été for­mu­lé dans Fami­lia­ris consor­tio § 84.

Dans la grande confu­sion de la crise arienne du IVe siècle, saint Basile le Grand avait ain­si lan­cé un appel urgent au pape Damase afin que, par sa parole, il éclair­cisse la situa­tion et réta­blisse l’unité de la foi et de la cha­ri­té (cf. Ep. 70).

Une inter­pré­ta­tion authen­tique d’Amo­ris Lae­ti­tia par le Siège Apos­to­lique appor­te­ra à toute l’Église une joie dans la clar­té (« cla­ri­ta­tis lae­ti­tia »). Une telle clar­té garan­ti­ra un amour dans la joie (« amo­ris lae­ti­tia »), un amour et une joie qui ne seront pas selon la pen­sée des hommes, mais selon la pen­sée de Dieu (cf. Mt 16, 23). Et c’est cela qui compte, pour la joie, la vie et le salut éter­nel des divor­cés-rema­riés et de tous les hommes.

Atha­na­sius Schnei­der, Évêque auxi­liaire

de l’archidiocèse de Sainte-Marie en Asta­na, Kaza­khs­tan


Deux ouvrages de Mgr Schneider sont disponibles aux éditions Contretemps

Le synode sur la famille en 100 ques­tions : Trois évêques abordent selon la méthode simple des ques­tions : réponses, à la lumière de l’Évangile, les prin­ci­paux aspects de l’enseignement de l’Église sur le rôle et la place de la famille dans le monde.

Cor­pus Chris­ti : L’eucharistie est au centre de la vie de l’Église. Le mode de récep­tion de la com­mu­nion est donc au cœur de la crise que vit encore l’Eglise aujourd’hui.