« Il est trop » ce Sarko !

Le 24 avril 2007 à Rouen, entre les deux tours de l’élection pré­si­den­tielle, il avait été sublime : Com­ment être à Rouen et ne pas pen­ser à Jeanne d’Arc qui prit les armes pour sau­ver la France lorsqu’elle sut « la pitié qu’il y avait au royaume de France » (…) Com­ment être à Rouen et ne pas pen­ser à ce que Bar­rès disait de Jeanne ? (…) Je n’ai pas l’intention de renier cet héri­tage chré­tien dans l’histoire de France. Je sais, cela ne se fait pas. Trop tard, c’est fait. La France c’est Saint-Denis, c’est Reims, c’est Dom­ré­my, c’est le Mont Saint-Michel. La France c’est Dieu sor­ti du sanc­tuaire où l’art roman l’avait enfer­mé pour être offert à la lumière des cathé­drales. Cathé­drales qui font la fier­té des villes. »

 Le 6 jan­vier 2012, à Dom­ré­my, à l’occasion du sixième cen­te­naire de la nais­sance de la sainte de la patrie et à un peu plus de trois mois du pre­mier tour de l’élection pré­si­den­tielle, le pré­sident-can­di­dat fut plus sobre, évo­quant la foi et le cou­rage de Jeanne, « un des plus beaux visages de la France ». Il dénon­ça, à mots cou­verts, la récu­pé­ra­tion de Jeanne par le Front Natio­nal (mais qu’a fait, en cinq années de pré­si­dence, Nico­las Sar­ko­zy au nom de Jeanne ?) et sur­tout décou­vrit en elle « le visage de la pre­mière résis­tante fran­çaise (…) Jeanne d’Arc a ain­si sa place dans notre mémoire col­lec­tive à côté de Vic­tor Hugo, à côté du géné­ral De Gaulle, à côté de Jean Mou­lin, à côté d’Aimé Césaire, à côté des résis­tantes dépor­tées à Ravens­brück ».

Cette énu­mé­ra­tion, par un tel per­son­nage, en de telles cir­cons­tances, mérite ana­lyse. Cha­cun s’accordera d’abord sur le fait que la per­son­na­li­té et la mis­sion de Jeanne peuvent se carac­té­ri­ser de la manière sui­vante : pure­té du cœur et des inten­tions, amour de la France, volon­té de ser­vir Dieu.

Qu’en est-il de la filia­tion entre notre héroïne et les per­son­nages cités ci-des­sus ?

Vic­tor Hugo fut un immense poète. Cepen­dant son com­por­te­ment notoi­re­ment pria­pique l’apparente plus à l’ancien dépu­té-maire de Sar­celles qu’à la Pucelle d’Orléans… Quant à ses intui­tions vision­naires, cha­cun pour­ra en mesu­rer la per­ti­nence. Citons : « Le XIXe siècle est grand mais le XXe sera heu­reux. Ouvrir une école c’est fer­mer une pri­son… » Les visions de Jeanne sem­blaient plus fiables.

L’invocation aux mânes du géné­ral De Gaulle consti­tue aujourd’hui le signe de recon­nais­sance de l’ensemble de l’Établissement poli­ti­co-média­tique selon la for­mule d’André Mal­raux : « Tout le monde a été, est ou sera gaul­liste ». Ce qui est cer­tain, c’est que Jeanne pleu­rait de voir cou­ler le sang fran­çais, « elle n’avait jamais vu de sang fran­çais que les che­veux ne se lèvent sur la tête ». L’homme du 18 Juin ne fut, quant à lui, guère avare du sang fran­çais qu’il fit cou­ler. Il y eut les incon­nus de Dakar, de Syrie, de l’Épuration, les har­kis livrés au FLN, les résis­tants assas­si­nés de l’Algérie Fran­çaise… Il y eut aus­si de plus célèbres vic­times : un ministre de l’Intérieur, Pierre Pucheu, un poète de 36 ans, Robert Bra­sillach, un colo­nel qui n’avait, quant à lui, jamais eu une goutte de sang sur les mains, Jean Bas­tien-Thi­ry, etc. N’oublions pas ceux dont la dis­pa­ri­tion tra­gique faci­li­ta à ce point les des­seins du Géné­ral qu’il serait naïf de n’y voir qu’un pro­vi­den­tiel concours de cir­cons­tance. Nous pou­vons ain­si évo­quer l’assassinat le 24 décembre 1942 de l’amiral Dar­lan, der­nier obs­tacle sur la route du pou­voir suprême, ou l’élimination en juillet 1961 de Si-Salah qui avait cru à la paix des braves en Algé­rie… « Divi­ser au nom de Jeanne d’Arc, c’est tra­hir la mémoire de Jeanne d’Arc » déclare Nico­las Sar­ko­zy. Certes, mais que vient alors faire le géné­ral De Gaulle dans sa filia­tion, lui qui, selon le mot défi­ni­tif de Jacques Per­ret fut « géné­ral de bri­gade à titre pro­vi­soire et de divi­sion à titre défi­ni­tif ».

Quant à Jean Mou­lin, ancien pré­fet d’Eure-et-Loir, éphé­mère pré­sident du Conseil natio­nal de la Résis­tance (deux mois), dont les « cendres pré­su­mées » sont au Pan­théon, la mis­sion que lui avait confiée le géné­ral De Gaulle était d’unifier les mou­ve­ments de résis­tance sous son auto­ri­té, en liai­son étroite avec les par­tis ins­ti­tu­tion­nels de la IIIe Répu­blique dont le Par­ti Com­mu­niste. Son arres­ta­tion, dans des cir­cons­tances jamais clai­re­ment élu­ci­dées, puis sa mort suite aux tor­tures qu’il subit, mirent fin à la mis­sion. Au-delà de ce des­tin tra­gique, l’influence de l’action de Jean Mou­lin sur le cours des évé­ne­ments semble bien faible. S’il fal­lait don­ner en exemple une figure lumi­neuse de la Résis­tance, le lieu­te­nant de vais­seau Hono­ré d’Estienne d’Orves serait sans doute plus indi­qué. Il avait cepen­dant le tort d’être monar­chiste et catho­lique alors que Jean Mou­lin était fils de franc-maçon, peut-être franc-maçon lui-même, et s’était dis­tin­gué au cabi­net de Pierre Cot, ministre de l’Air, dans l’aide aux répu­bli­cains espa­gnols. Entre la pure jeune fille morte à 19 ans qui sauve la France et l’obscur fonc­tion­naire répu­bli­cain empor­té par la tour­mente, on cherche, sans le trou­ver, le rap­port.

Quant à Aimé Césaire, je ne suis pas cer­tain que les poèmes sur­réa­listes de ce membre du par­ti com­mu­niste auraient char­mé Jeanne. Ce qui est cer­tain c’est que son appa­ri­tion l’aurait éton­née. Peut-être l’aurait-elle pris pour un roi mage ? Nous met­trons cette réfé­rence à Aimé Césaire, qui ne s’attendait sans doute pas à être un jour consi­dé­ré comme un héri­tier de Jeanne d’Arc, sur le compte de la dis­cri­mi­na­tion posi­tive. Comme il faut un quo­ta de beurs à Sciences Po, il convient qu’il y ait un ratio de « per­sonnes issues de la diver­si­té » dans les dis­cours du pré­sident de la Répu­blique.

Cer­tains pour­raient être sur­pris qu’un pré­sident de la Répu­blique dit de droite cite majo­ri­tai­re­ment des per­son­na­li­tés de gauche, dans la pré­ten­due conti­nui­té de Jeanne d’Arc. Le géné­ral De Gaulle est un cas à part : étant la France à lui tout seul, il est à la fois la gauche et la droite.

Ce serait ne pas com­prendre que la vraie ligne de frac­ture entre la gauche et la droite n’est pas où cer­tains le croient. Il serait plus juste de cher­cher une ligne de par­tage entre tenants de la Révo­lu­tion et adver­saires de celle-ci. À cet égard, la dis­tinc­tion la plus simple et la plus immé­dia­te­ment com­pré­hen­sible par tous n’est-elle pas entre ceux qui se recon­naissent dans la parole de l’Écriture « La véri­té vous libè­re­ra » (Jn, VIII, 32) et ceux qui chantent le chœur des esclaves du Nabuc­co de Ver­di, « Liber­té, tu es la seule véri­té » ? Les autres dis­tinc­tions peuvent être des dif­fé­rences de degré mais pas de nature, ce qui explique l’absence de gêne de Nico­las Sar­ko­zy à citer des per­son­na­li­tés dont il sait bien qu’elles sont, en fait, plus proches de lui qu’elles ne le sont de Jeanne, « récu­pé­rée par l’extrême-droite ».

De plus la conti­nui­té est à la mode. Notre époque sans repères se cherche des racines. Jacques Chi­rac nous avait déjà expli­qué qu’elles étaient autant musul­manes que chré­tiennes ; Nico­las Sar­ko­zy, lui, estime que « Jeanne incarne les racines chré­tiennes de la France, ce qui ne fait en aucun cas injure à la laï­ci­té dans laquelle nous croyons tant ». La laï­ci­té, à la fran­çaise, serait ain­si dans la conti­nui­té de la chré­tien­té. La démons­tra­tion reste à faire ! Ce qui est cer­tain c’est que, dans ce dis­cours, pas une fois ne sont cités les mots Dieu, Christ ou Jésus. On ne plai­sante pas avec la laï­ci­té, mais on se condamne éga­le­ment à ne rien com­prendre à la mis­sion johan­nique.

N’étant pas à une contra­dic­tion près, trois jours avant cet éloge de Jeanne d’Arc, qu’il concluait par la phrase célèbre de Mal­raux sur Jeanne, qui aurait sym­bo­li­sé « le corps brû­lé de la che­va­le­rie», Nico­las Sar­ko­zy avait fus­ti­gé, lors de ses vœux aux Armées à la base de Lan­véoc-Poul­mic, l’«obs­cu­ran­tisme médié­val » à pro­pos des tali­bans afghans. Il y eut Tin­tin au Tibet, Jeanne au pays des pach­touns semble plus impro­bable… Tout cela pour­rait évo­quer pour nous le constat désa­bu­sé de mon­sieur de Bonald : « L’ignorance des hommes d’État fait pitié plus encore que leur cor­rup­tion ne fait hor­reur ». Il n’en est rien car l’essentiel est ailleurs. Per­sonne n’a lu, ni ne lira le dis­cours de Nico­las Sar­ko­zy à Dom­ré­my ! L’Histoire, en revanche, retien­dra que le pré­sident de la Répu­blique ès-qua­li­té a ren­du hom­mage à la Sainte de la Patrie à l’occasion du sixième cen­te­naire de sa nais­sance. Cette démarche offi­cielle du chef de l’État donne à l’événement une dimen­sion et au des­tin de Jeanne une exem­pla­ri­té, que seul le pres­tige de la fonc­tion dont Nico­las Sar­ko­zy est revê­tu pou­vait confé­rer. C’est un fait. Comme celui d’avoir éle­vé le com­man­dant Hélie Denoix de Saint-Marc à la digni­té de grand-croix de la Légion d’honneur est la recon­nais­sance de la péren­ni­té dans le temps, au moins au sein de nos forces armées, de la légi­ti­mi­té de la belle devise : Hon­neur et Fidé­li­té.

Alors que les cal­culs élec­to­raux passent bien vite, cer­tains gestes fastes portent du fruit dans le temps, comme l’a admi­ra­ble­ment sou­li­gné Jacques Tré­mo­let de Vil­lers dans Pré­sent du 11 jan­vier der­nier. Entre naï­ve­té et zèle amer, sachons accueillir le bien et nous en réjouir quand il sur­vient, même impar­fait et enta­ché d’erreurs et de cal­culs.

Jean-Pierre Mau­gendre

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