Paru en sep­tembre 2008, l’ouvrage Benoît XVI et “la paix litur­gique” est pos­té­rieur au Motu pro­prio Sum­mo­rum Pon­ti­fi­cum du 7 juillet 2007, mais anté­rieur à la levée des excom­mu­ni­ca­tions, le 21 jan­vier 2009, des quatre évêques sacrés par Mgr Lefebvre en juin 1988.

Chris­tophe Gef­froy a ras­sem­blé en 300 pages l’ensemble des élé­ments qui traitent de la réforme litur­gique depuis qua­rante ans. La richesse de la docu­men­ta­tion consul­tée et exploi­tée ain­si que les ana­lyses, en bonne part nova­trices, menées par l’auteur feront cer­tai­ne­ment de ce livre une pré­cieuse base de tra­vail pour tous ceux qui s’intéressent aux ques­tions litur­giques. L’événement est d’autant plus impor­tant que cet ouvrage, bien qu’il ne cache pas les élé­ments les plus dra­ma­tiques de la crise que vit de manière aiguë l’Église depuis un demi-siècle et dont la réforme litur­gique n’est qu’un des aspects, a été publié aux édi­tions du Cerf, diri­gées par les domi­ni­cains depuis 1929. Nous sommes loin de l’irénisme et du triom­pha­lisme post-conci­liaires géné­ra­le­ment de mise dans les milieux ecclé­sias­tiques offi­ciels. Nous lisons ain­si : “L’autorité elle-même, cepen­dant, n’est pas sans res­pon­sa­bi­li­té dans cette situa­tion d’anarchie litur­gique, dans la mesure où, res­pon­sable des réformes, elle laisse faire les inno­va­tions et déplore les excès qu’elle ne se donne pas les moyens de contrô­ler et de stop­per” (p. 113).

Au-delà de la des­crip­tion des faits, de la mul­ti­pli­ca­tion des textes et des réfé­rences quelle est l’analyse de l’auteur ? Elle me semble résu­mée dans un texte du père Boni­no, o.p., écrit pour l’ouvrage Enquête sur la messe tra­di­tion­nelle : “On ne peut en effet se vou­loir fidèle à Rome… et accep­ter d’un cœur léger l’éventualité que le magis­tère de l’Église en pro­po­sant depuis trente ans au peuple chré­tien la messe selon l’Ordo de Paul VI, ait pure­ment et sim­ple­ment erré dans un domaine aus­si vital que la litur­gie… c’est donc en ver­tu d’un a prio­ri qui découle direc­te­ment de la foi en l’indéfectibilité de l’Église que nous nous inter­di­sons de sup­po­ser une telle errance, en l’occurrence une rup­ture sub­stan­tielle entre la messe dite de Paul VI et la messe dite de saint Pie V” (p. 278).

A défaut d’accepter d’un cœur léger peut-être faut-il subir ou obser­ver, d’un cœur bien lourd, la réa­li­té des faits ? Trois types de réa­li­tés semblent s’opposer, a pos­te­rio­ri, à ce refus, a prio­ri, de toute “rup­ture sub­stan­tielle” dans le domaine litur­gique. Il existe d’abord des pré­cé­dents his­to­riques de “rup­ture”. Nous lisons dans L’Histoire de l’Église de Dom Pou­let : “Léon X (1513–1521) avait eu la mal­en­con­treuse idée d’accommoder l’office divin au goût de la Renais­sance, et le napo­li­tain Zac­cha­rie Fer­re­ri avait com­po­sé un hym­naire enri­chi d’apparitions mytho­lo­giques. Puis, Clé­ment VII (1523–1534) char­gea le fran­cis­cain Qui­gno­nez de com­po­ser un bré­viaire sim­pli­fié qui parut sous Paul III (1534–1549) : on avait sup­pri­mé ver­sets, capi­tules et répons, et il ne res­tait plus que des psaumes, des antiennes et des hymnes ; plus de dis­tinc­tion de rites entre les fêtes, chaque jour, même degré de solen­ni­té. Ce bré­viaire anti-tra­di­tion­nel, publié à Rome en 1536, était sans doute regar­dé comme pro­vi­soire, et il n’était fait que pour la réci­ta­tion pri­vée ; en réa­li­té, nombre de cha­pitres l’adoptèrent. Paul III sup­pri­ma le bré­viaire de Qui­gno­nez et au concile de Trente le théo­lo­gien Jean d’Arz le cri­ti­qua avec âpre­té ; une demande de réforme fut intro­duite en 1562 à la fois par l’empereur Fer­di­nand Ier et par le car­di­nal de Lor­raine ; une com­mis­sion conci­liaire, celle de l’Index, fut délé­guée à la cor­rec­tion du bré­viaire. Elle ache­va son œuvre sous le pon­ti­fi­cat de Pie V, en 1568”. Il sem­ble­rait bien qu’il y ait eu là une “rup­ture” d’une cin­quan­taine d’années dans un domaine qui n’est pas mar­gi­nal puisqu’il s’agit, ni plus ni moins, de la louange divine.

S’agissant de la réforme litur­gique de 1969, il faut bien consta­ter, contre Chris­tophe Gef­froy, qu’un cer­tain nombre de décla­ra­tions auto­ri­sées ont recon­nu l’existence d’une telle “rup­ture”. Le car­di­nal Rat­zin­ger écrit dans son auto­bio­gra­phie, Ma vie, à pro­pos du mis­sel de saint Pie V : “Il s’agissait d’un pro­ces­sus conti­nu de crois­sance et d’épurement sans rup­ture. Pie V n’a jamais créé de mis­sel”. Là contre : “Le décret d’interdiction de ce mis­sel… a opé­ré une rup­ture dans l’histoire litur­gique, dont les consé­quences ne pou­vaient qu’être tra­giques” (p. 134). “On eut l’impression que la litur­gie était “fabri­quée”, sans rien de pré­éta­bli, et dépen­dant de notre déci­sion” (p. 134), expres­sion que repren­dra le car­di­nal Sti­ck­ler par­lant de “novus Ordo fabri­qué” dans une confé­rence pro­non­cée à l’été 1997 (cf. Témoi­gnage d’un expert au concile, Car­di­nal Sti­ck­ler, Ciel, 2002).

Si cela n’est pas une rup­ture, alors les mots n’ont plus de sens. Chris­tophe Gef­froy concède : “Il y a eu une rup­ture dans la pra­tique et la façon de conce­voir la nature de la litur­gie –c’est le fait– mais pas dans la réforme elle-même ni dans le nou­veau mis­sel en tant que tel” (p. 34). C’est un a prio­ri. Il convient, en effet, de s’attacher à l’observation impar­tiale des faits, telle qu’elle est menée dans le Bref exa­men cri­tique du nou­vel Ordo Missæ des car­di­naux Otta­via­ni et Bac­ci, que notre asso­cia­tion a réédi­té en 2004 à l’occasion de l’année de l’Eucharistie. Chris­tophe Gef­froy n’aime pas ce texte. Il le qua­li­fie de “viru­lent” (p. 125) puis le dis­cré­dite en pré­ten­dant qu’il “affirme de façon fort polé­mique plus qu’il ne démontre” (p. 126). Ce n’était pas l’avis du car­di­nal Sti­ck­ler, ancien membre de la com­mis­sion pré­pa­ra­toire du concile puis expert auprès de dif­fé­rentes com­mis­sions conci­liaires en par­ti­cu­lier dans le domaine litur­gique et donc un peu com­pé­tent, qui écri­vait dans la pré­face à notre réédi­tion en 2004 : “L’analyse du Novus Ordo faite par ces deux car­di­naux n’a rien per­du de sa valeur ni mal­heu­reu­se­ment de son actua­li­té”. Comme l’écrivait l’abbé Barthe dans son intro­duc­tion à notre réédi­tion : cet exa­men cri­tique est tou­jours en attente d’une réponse.

La volon­té de l’auteur de réduire la rup­ture entre les deux Ordos l’amène, fort logi­que­ment, à mini­mi­ser les défi­ciences du nou­vel Ordo Missæ, mais aus­si les qua­li­tés de l’Ordo tra­di­tion­nel : “L’ancien lec­tion­naire fait peu appel à l’Ancien Tes­ta­ment” (p. 46). Elle le conduit sur­tout à dia­bo­li­ser les oppo­sants les plus déter­mi­nés à la réforme litur­gique qui sont, à ses yeux, à la fois des igno­rants et des faibles d’esprit : “L’immense majo­ri­té des fidèles a main­te­nu la messe de saint Pie V bien plus pour des rai­sons de “sen­si­bi­li­té” que pour des rai­sons “doc­tri­nales” qui les dépas­saient sûre­ment et sont de plus fort contro­ver­sées” (p. 284). Cerise sur le gâteau, ces per­sonnes se sont depuis long­temps enfer­mées, tou­jours d’après l’auteur, dans “un confor­table ghet­to de pri­vi­lé­giés” (p. 283). Leurs prêtres sont, à ses yeux, des pares­seux qui méritent cette admo­nes­ta­tion faus­se­ment inter­ro­ga­tive : “Un jour ou l’autre ne fau­dra-t-il pas que ces prêtres mettent la main à la pâte ?” (p. 283).

Inter­ro­gé, lors d’une récente émis­sion de KTO, sur la posi­tion des fidèles et des prêtres de la Fra­ter­ni­té St-Pie X, Chris­tophe Gef­froy a pris bien soin de pré­ci­ser qu’il n’en savait rien, car il ne connais­sait pas ces gens-là. Cela semble effec­ti­ve­ment évident. Même si M. Gef­froy omet de men­tion­ner qu’il fré­quen­tait les cha­pelles des­ser­vies par la dite Fra­ter­ni­té avant les sacres de 1988. Par­mi les reproches faits habi­tuel­le­ment aux prêtres de la Fra­ter­ni­té St-Pie X, celui de fai­néan­tise est une nou­veau­té, dont on ignore sur quoi elle repose et qui semble faire fi du tra­vail obs­cur auquel s’astreignent tous les prêtres en charge d’un trou­peau : offices litur­giques, admi­nis­tra­tion des sacre­ments, ensei­gne­ment du caté­chisme, visite des malades…

Plus encore, Chris­tophe Gef­froy affirme de manière péremp­toire : les “trois prin­ci­paux axes de contes­ta­tion ont tous les trois mal tour­né” (p. 96). Sché­ma­ti­que­ment, ces trois axes de contes­ta­tion sont, pour lui, la Contre-Réforme Catho­lique de l’abbé de Nantes, la Fra­ter­ni­té St-Pie X et les sédé­va­can­tistes. On note­ra que le direc­teur de La Nef fait ain­si l’impasse sur la revue Iti­né­raires et l’œuvre de Jean Madi­ran. La dif­fi­cul­té est, en outre, de défi­nir en quoi consiste, pour une com­mu­nau­té reli­gieuse ou un cou­rant de pen­sée, le fait de “mal tour­ner”.

Est-ce décroître numé­ri­que­ment ? Si ce cri­tère peut, peut-être, s’appliquer à la CRC et aux sédé­va­can­tistes (ce dont je ne suis pas cer­tain pour ces der­niers), il ne s’applique cer­tai­ne­ment pas à la Fra­ter­ni­té St-Pie X qui com­pre­nait 204 prêtres en 1988 et en compte désor­mais 491.

S’agit-il d’un juge­ment moral ? On se per­met­tra de contes­ter à Chris­tophe Gef­froy l’autorité néces­saire pour por­ter une appré­cia­tion aus­si géné­rale sur l’ensemble d’une famille sacer­do­tale, ain­si que sur les dizaines de mil­liers de fidèles qui ont trou­vé, auprès d’elle, les secours des sacre­ments.

S’agit-il d’une condam­na­tion moti­vée par le carac­tère schis­ma­tique, à ses yeux, des sacres de 1988 ? Cela expli­que­rait l’étrange “impasse” faite par Chris­tophe Gef­froy sur le rôle de Jean Madi­ran dans la résis­tance à la réforme litur­gique. Le direc­teur de La Nef aurait eu, en effet, quelque peine à englo­ber celui-ci dans sa répro­ba­tion de ceux qui ont approu­vé les sacres épis­co­paux opé­rés par Mgr Lefebvre. Et donc à étayer son argu­men­taire visant à éta­blir que la contes­ta­tion de la réforme litur­gique menait néces­sai­re­ment à ce qu’il consi­dère comme un “schisme”. Les mêmes obser­va­tions s’appliquent à tous ceux qui, par­mi les “ral­liés”, prêtres et fidèles, ont main­te­nu depuis 1988 leurs objec­tions à l’égard de la réforme litur­gique. L’auteur les passe sans com­plexe sous silence. Son juge­ment sur l’Institut du Bon Pas­teur est à cet égard symp­to­ma­tique. Il trouve “détes­table” (p. 279) la facul­té lais­sée à ce nou­vel ins­ti­tut de refu­ser de célé­brer selon le novus Ordo Missæ. Détes­table à quel titre ? Parce que cela démontre, contre lui, que l’on peut, à la fois vou­loir res­ter, selon les mots de Dom Gérard, dans le “péri­mètre visible de l’Église” et conti­nuer à contes­ter la réforme litur­gique. C’est-à-dire contre­dire sa propre posi­tion, ain­si éri­gée en loi morale uni­ver­selle dans une sorte de néo­kan­tisme.

La jus­tice vou­drait enfin que, quels que soient les évé­ne­ments pos­té­rieurs à 1988 et les choix de cha­cun, tous recon­naissent que la Fra­ter­ni­té St-Pie X a mené pen­dant vingt ans, qua­si­ment seule, un com­bat dont sont béné­fi­ciaires toutes les com­mu­nau­tés et les fidèles qui ont pro­fi­té du Motu pro­prio Eccle­sia Dei. Le fait objec­tif est que les sacres opé­rés par Mgr Lefebvre sont du 30 juin 1988 et le Motu pro­prio du 2 juillet 1988. Ne pas voir de lien entre les deux faits c’est nier les évi­dences les plus aveu­glantes. Les rap­pe­ler évi­te­rait sans doute les juge­ments témé­raires, impru­dents et un peu trop abrupts.

Le cri­tère rete­nu par Chris­tophe Gef­froy est-il d’ailleurs rece­vable ? Une idée est juste ou fausse, indé­pen­dam­ment de la manière dont évo­luent ulté­rieu­re­ment ceux qui s’en sont faits les porte-paroles. L’Église ne fait pas ain­si, par exemple, de la sain­te­té per­son­nelle des pon­tifes la condi­tion de leur infailli­bi­li­té doc­tri­nale. Même si les com­mu­nau­tés qu’il stig­ma­tise avaient, comme il dit, “mal tour­né”, en quoi cela démon­tre­rait-il qu’elles avaient tort sur le rituel de la messe ? Est-ce parce qu’un grand nombre de jésuites, avec à leur tête leur supé­rieur géné­ral le Père Arrupe, se sont ral­liés à la Théo­lo­gie de la Libé­ra­tion, que cela remet en cause les prin­cipes sur les­quels saint Ignace de Loyo­la a fon­dé la Com­pa­gnie de Jésus ? Les dérives des domi­ni­cains qui fai­saient flot­ter, après le concile, le dra­peau noir sur leur couvent, jus­ti­fient-elles la condam­na­tion de l’œuvre de saint Domi­nique ? Plus près de nous, le direc­teur de La Nef pren­drait-il appui sur les récentes révé­la­tions à pro­pos de la vie pri­vée du fon­da­teur des Légion­naires du Christ pour contes­ter leur atta­che­ment à la messe de Paul VI ? Y voir une consé­quence des défaillances du nou­veau rite ?

Plu­tôt qu’un juge­ment aus­si géné­ral, on aurait donc pré­fé­ré que M. Gef­froy se pen­chât sur les rai­sons qui ont jus­ti­fié la dis­si­dence de la Fra­ter­ni­té St-Pie X et sur la dif­fi­cul­té de conci­lier, par exemple, l’enseignement de l’encyclique de Pie XI Mor­ta­lium Ani­mos avec le ras­sem­ble­ment d’Assise. Il s’en garde. Au contraire, le direc­teur de La Nef croit trou­ver la preuve de la per­ti­na­ci­té dans l’erreur de ladite Fra­ter­ni­té dans le fait que “même les docu­ments pon­ti­fi­caux les plus tra­di­tion­nels comme le Caté­chisme de l’Église catho­lique ou Veri­ta­tis Splen­dor n’ont pas trou­vé grâce aux yeux des prêtres de la Fra­ter­ni­té St-Pie X” (p. 98). Serait-il inter­dit d’ouvrir les yeux pour lire, et faire part de la contra­dic­tion qui peut appa­raître à une intel­li­gence sans doute moins déliée que la sienne, entre ces textes :

 Caté­chisme de l’Église catho­lique (§1601) : “L’alliance matri­mo­niale par laquelle un homme et une femme consti­tuent entre eux une com­mu­nau­té de toute la vie, ordon­née par son carac­tère natu­rel au bien des conjoints ain­si qu’à la géné­ra­tion et à l’éducation des enfants a été éle­vée entre bap­ti­sés par le Christ-Sei­gneur à la digni­té de sacre­ment.”

 Dis­cours de Pie XII aux sages-femmes, le 20 octobre 1951 : “La véri­té est que le mariage, comme ins­ti­tu­tion de la nature, en ver­tu de la volon­té du Créa­teur, a, pour fin pre­mière et ultime, non pas le per­fec­tion­ne­ment per­son­nel des époux, mais la pro­créa­tion et l’éducation de la nou­velle vie.” [[Texte bien en phase avec la béné­dic­tion nup­tiale lors de la célé­bra­tion du mariage selon le rite romain tra­di­tion­nel : “Sei­gneur, accor­dez votre secours à l’institution du mariage par laquelle vous avez réglé l’accroissement du genre humain”. La litur­gie est aus­si un “lieu théo­lo­gique”, ce qui aggrave encore la gra­vi­té de toute dis­tor­sion ou dérive dans ce domaine !]]

Si les mots ont un sens, il y a bien eu, de l’un à l’autre, inver­sion des prio­ri­tés…

Autre exemple : com­ment accor­der le fait qu’Eccle­sia de Eucha­ris­tia, l’encyclique de Jean-Paul II, se contente de défi­nir la messe comme un sacri­fice de louange sans évo­quer son carac­tère pro­pi­tia­toire, avec le Canon III du décret sur le saint sacri­fice de la messe du concile de Trente (chap. IX de la XXIIe ses­sion) qui pro­clame : “Si quelqu’un dit que le sacri­fice de la Messe est seule­ment un sacri­fice de louange (…) et qu’il n’est pas pro­pi­tia­toire (…), qu’il soit ana­thème” ?

C’est cer­tai­ne­ment sur ce type de ques­tions que vont por­ter les fameuses dis­cus­sions doc­tri­nales entre la Fra­ter­ni­té St-Pie X et le Saint-Siège. On se gar­de­ra de les tran­cher en lieu et place du magis­tère. On ne sau­rait pour­tant, sans mal­hon­nê­te­té, les tenir pour nulles et non ave­nues. Consi­dé­rer comme une atti­tude schis­ma­tique le seul fait de les sou­le­ver.

Si l’on conteste toute rup­ture, quelle dif­fé­rence y a-t-il entre les deux rites ? Chris­tophe Gef­froy reprend à son compte l’idée que déve­loppe le père Fran­çois Cas­sin­ge­na-Tré­ve­dy, béné­dic­tin de Ligu­gé, pro­fes­seur de litur­gie à l’Institut catho­lique de Paris, selon laquelle il y a “deux ethos célé­bra­toires” : le mys­té­rique (forme extra­or­di­naire), qu’il rat­tache au pseu­do-Denys, et le “social” (forme ordi­naire) qu’il fait remon­ter à saint Augus­tin (p. 274). Der­rière ce pathos il y a pour­tant un aspect de la ques­tion que n’aborde pas l’auteur : c’est la pro­tes­tan­ti­sa­tion objec­tive de la litur­gie romaine tra­di­tion­nelle que mani­feste le novus Ordo Missæ.

De nom­breux pro­tes­tants se sont expri­més à ce sujet : le frère Max Thu­rian de Tai­zé : “Des com­mu­nau­tés non-catho­liques pour­ront célé­brer la Sainte Cène avec les mêmes prières que l’Église catho­lique. Théo­lo­gi­que­ment c’est pos­sible” (La Croix, 30 mai 1969). Mais aus­si, offi­ciel­le­ment, le consis­toire de la Confes­sion d’Augsbourg d’Alsace et de Lor­raine : “Il devrait être pos­sible aujourd’hui à un pro­tes­tant de recon­naître dans la célé­bra­tion eucha­ris­tique catho­lique la cène ins­ti­tuée par le Sei­gneur” (Décla­ra­tion du 8 décembre 1973).

Aucune de ces décla­ra­tions, qui font par­tie de l’état de la ques­tion, ne sont men­tion­nées par l’auteur [[Pas plus que n’est men­tion­née dans la biblio­gra­phie (161 titres), l’opuscule de Daniel Raf­fard de Brienne, Lex Oran­di, La nou­velle messe et la foi, certes moins éru­dit que d’autres ouvrages mais sans doute plus lar­ge­ment dif­fu­sé (20 000 exem­plaires) et faci­le­ment acces­sible à tout lec­teur.]]. Or, il ne s’agit pas de lubies de pro­tes­tants exal­tés. Bien plu­tôt de constats fon­dés sur les trans­for­ma­tions du rituel de la messe opé­rées par le mis­sel de Paul VI. Dans le rite tra­di­tion­nel, le prêtre fait ain­si, par exemple, une génu­flexion d’adoration immé­dia­te­ment après avoir pro­non­cé les paroles de la consé­cra­tion, et avant de pré­sen­ter l’hostie en ado­ra­tion aux fidèles. Cela mani­feste avec évi­dence l’immédiateté de la trans­sub­stan­tia­tion des saintes espèces, du seul fait de l’action du ministre agis­sant in per­so­na Chris­ti. Dans le novus Ordo, le prêtre ne fait de génu­flexion qu’après avoir pré­sen­té l’hostie aux fidèles. Cette trans­for­ma­tion du rite n’est pas le fait du hasard ou de la négli­gence. Elle ne témoigne pas de la seule volon­té d’alléger la litur­gie de marques de res­pect envers la sainte hos­tie jugées super­fé­ta­toires, exces­sives. Elle a été pen­sée, vou­lue ; elle répond à un but pré­cis puisque les réfor­ma­teurs ont choi­si, par­mi toutes les génu­flexions qu’ils vou­laient sup­pri­mer, jus­te­ment celle-ci. Or le fait est qu’elle crée une ambi­guï­té avec la concep­tion pro­tes­tante selon laquelle le Christ ne serait pré­sent que du fait de la foi des fidèles qui assistent à la céré­mo­nie.

La même équi­voque peut être rele­vée à pro­pos de l’acclamation dévo­lue à l’assistance, dans le nou­vel Ordo, après la consé­cra­tion : “Nous annon­çons votre mort, Sei­gneur (…) jusqu’à ce que vous veniez”. Que peut signi­fier ce donec venias (jusqu’à ce que vous veniez) au moment où, pré­ci­sé­ment, le Christ est venu sur l’autel et où il est sub­stan­tiel­le­ment pré­sent ? Il n’est pas faux, sans doute, que les fidèles attendent, dans l’Espérance, le retour escha­to­lo­gique du Christ. Le leur faire pro­cla­mer à cet ins­tant pré­cis ne peut man­quer de créer une confu­sion sus­cep­tible de miner la foi dans la pré­sence réelle, sub­stan­tielle du Christ dans la sainte hos­tie. On pour­rait mul­ti­plier les exemples. Ils cor­ro­borent, de fait, ce qu’affirmait Jean Guit­ton, grand ami de Paul VI, au micro de Lumière 101 le 19 décembre 1993 : “L’intention de Paul VI, au sujet de la litur­gie, de ce qu’on appelle vul­gai­re­ment la messe, c’est de réfor­mer la litur­gie catho­lique de manière à ce qu’elle coïn­cide presque avec la litur­gie pro­tes­tante… avec la Cène pro­tes­tante”. Le dire n’est pas jeter l’anathème sur tous ceux, prêtres ou fidèles, qui ont cru devoir, en conscience, adop­ter la réforme litur­gique. C’est deman­der qu’on exa­mine en toute bonne foi les argu­ments de ceux qui ont, depuis qua­rante ans, résis­té à ce qui leur est appa­ru comme un ordre illé­gi­time.

Si Dieu seul sonde les reins et les cœurs, ce n’est que sur la réa­li­té regar­dée en face que nous pour­rons bâtir l’avenir. Yves Daou­dal dans Recon­quête (n°253 de novembre-décembre 2008) a lumi­neu­se­ment rap­pe­lé les erre­ments par­fois graves qui ont jalon­né le cours de l’histoire de l’Église. Obser­ver que la réforme litur­gique, à fina­li­tés œcu­mé­nique et “par­ti­ci­pa­tive”, a débou­ché logi­que­ment sur une pro­tes­tan­ti­sa­tion de l’Église catho­lique, ce n’est pas déses­pé­rer de l’Église ni croire que les portes de l’enfer ont pré­va­lu, c’est, plus sim­ple­ment, s’immerger dans “Le mys­tère de l’Église” à la fois sainte et imma­cu­lée, parce que Dieu y est, mais aus­si com­po­sée de pécheurs, puisque nous en sommes.

Jean-Pierre Mau­gendre

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