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Revue, Janvier / Février 2010



Éditorial de la revue Renaissance Catholique n° 110

De l’ascenseur social

par Jean-Pierre Maugendre

L’ascenseur social serait en panne, sans cependant que l’on puisse savoir à quel étage il s’est arrêté. Les chiffres semblent accablants : la proportion d’élèves de l’ENA, d’HEC, de Polytechnique et de Normale sup. issus de milieux modestes a chuté de 29 % à 9 % entre 1950 et le début des années 1990. L’omni-président Sarkozy s’en est ému et d’un mouvement volontariste du menton comme il les affectionne s’en est pris aux grandes écoles, souhaitant leur imposer un quota de 30 % de boursiers parmi leurs élèves.

Le constat fait et la réalité des faits observée, le remède « politiquement correct » semble être la fameuse méthode des quotas déjà utilisée dans d’autres domaines, qui semble être la panacée démocratiquement correcte. Les députés, qui sont à 82 % des hommes, viennent ainsi d’imposer un quota de femmes dans les conseils d’administration des sociétés du CAC 40. Nos anciens ont connu les promotions canapés, qui restaient anecdotiques et marginales, nos enfants connaîtront les promotions-quotas, généralisées et obligatoires.

Peu de personnes semblent cependant s’être interrogées sur les raisons de la panne de l’ascenseur social. Une explication simple semble sous-tendre les analyses. Une fois encore, une fois de plus, une fois de trop ? Le responsable serait ce cancer qui ronge la société française : le racisme. Le poids des immigrés et des personnes issues de l’immigration ne cesse de croître dans les milieux les plus socialement défavorisés. Or ces milieux peinent plus que par le passé à profiter de l’ascenseur social. Voici donc une marque supplémentaire du rejet par la société française des immigrés. CQFD. Syllogisme en apparence imparable qui, s’il prétend prendre en compte la nature des candidats à l’ascenseur social, refuse de s’interroger sur celle de l’ascenseur lui-même.

Depuis la nuit des temps, cet ascenseur a été constitué par l’école, et cela bien avant qu’elle ne fût laïque, gratuite, publique et obligatoire. Suger, fils de serf, entré très jeune comme élève à l’abbaye de Saint-Denis devint régent de Louis VII lorsque le roi partit à la croisade. Plus proches de nous, Georges Pompidou, dont les parents étaient instituteurs, devint président de la République française après avoir été élève de l’École normale supérieure ou Albert Camus, dont la mère était illettrée, qui devint prix Nobel de littérature…

L’école donnait aux enfants un accès à des savoirs que leurs familles n’avaient pu leur transmettre. Si l’école ne transmet plus le savoir, la différence entre les élèves se fera sur ce qu’ils auront reçu de leurs familles respectives. Si les charmes de La Princesse de Clèves n’ont pu être évoqués en classe, il ne reste plus que la table familiale pour en parler. Il y aurait bien la télévision mais Madame de Lafayette cela n’est pas très sexy. S’il s’agissait de Madame Bovary on pourrait discuter, un adultère peut toujours donner lieu à des scènes intéressantes…

Si l’ascenseur social est en panne, c’est parce que l’école a fait faillite. Mais qui osera le dire ? Sont aujourd’hui en poste des enseignants dont les plus jeunes ne maîtrisent ni la syntaxe, ni l’orthographe de la langue française. La disparition de l’enseignement du latin dans le secondaire est, ainsi, l’inéluctable conséquence du refus de l’apprentissage de l’analyse logique en français.

Or, quel que soit son domaine d’activité, le préalable requis pour assumer des responsabilités est de disposer d’éléments pour structurer sa pensée et la transmettre. La richesse, et donc une certaine forme de complexité, de la langue française est la condition d’expression d’une pensée riche, capable de nuances et de précision. Le flot est croissant de ces jeunes qui, au cours d’une discussion ou d’un exposé, avouent : « Je voudrais dire quelque chose mais je ne trouve pas les mots pour le dire ». Pour le grand oral de l’École nationale d’administration ou de l’École nationale de la magistrature, c’est gênant !

Nous n’avons pas fini de payer la facture de Mai 68 ! « Les parents ont mangé des raisins verts et les dents des enfants en ont été agacées » (Jr.31, 29). L’utopie soixante-huitarde et son intellectualisme fumeux règnent toujours dans les esprits et s’incarnent dans le rêve de conduire 80 % d’une classe d’âge à obtenir le baccalauréat et le refus de la sélection à l’entrée des universités. Tout ceci ne procède, au fond, que d’un profond mépris du travail manuel. Très concrètement, il n’est d’ailleurs pas certain que la France ait encore les moyens de financer le tourisme universitaire des enfants des classes moyennes et supérieures. Combien d’étudiants multiplient les premières ou secondes années de faculté sans atteindre la licence, présents ou non en cours, bénéficiaires du CROUS… pour un prix dérisoire, en regard des véritables coûts : locaux, enseignants, personnel administratif ou d’entretien… Est-ce bien le rôle de la solidarité nationale, concrétisée par l’impôt, que de financer l’adolescence prolongée de jeunes lancés dans des études supérieures sans en avoir ni le goût ni les capacités ? Face à l’irresponsabilité de l’État français éducateur, deuxième employeur mondial derrière l’armée chinoise, réparer l’ascenseur social, ce n’est pas imposer des quotas aux grandes écoles, c’est :

  • dans l’enseignement primaire, revenir à la transmission des savoirs de base : écrire, lire (est-il utile de préciser qu’il s’agit de la langue française et pas du moldo-valaque ou du ouolof ?), compter, se positionner dans le temps et l’espace (histoire et géographie) ;
  • dans l’enseignement secondaire, transmettre une véritable culture humaniste, condition d’une véritable liberté de pensée et de jugement, et faire acquérir des méthodes de travail ; mettre fin au collège unique qui nie la diversité des aptitudes des enfants à suivre un cursus scolaire intellectuel et revaloriser le travail manuel en facilitant l’apprentissage dès 14 ans et en renonçant au mythe de 80 % de bacheliers ;
  • dans l’enseignement supérieur, rétablir la sélection à l’entrée des universités et conditionner l’exercice de la solidarité nationale à un travail effectif. Pourquoi ainsi ne pas aligner les frais d’inscription en université sur leur coût réel ? Cela contribuera grandement à réduire le tourisme universitaire et donc les coûts d’un service public obsolète et inadapté. On peut ainsi espérer une réduction du montant de la dette de l’État, voire (ultime utopie ?) une réduction des prélèvements obligatoires. En compensation, les critères d’attribution des bourses pourraient être élargis pour les élèves nécessiteux et conditionnés à un travail effectif et donc à la réussite des examens. Cela entraînerait automatiquement une revalorisation des diplômes universitaires.

Voilà quelques pistes de réflexion de vraie réforme et d’authentique rupture avec l’esprit de Mai 68 pour le petit Nicolas qui est à l’Élysée. En aura-t-il le courage ?

On peut malheureusement en douter.






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Mise à jour le 5 mars 2010