Extrait de la revue n°108
Caritas in Veritate - Populorum Progressio, rupture ou continuité ?
Alors que le monde se débat dans la pire crise économique qu’il ait connue, semble-t-il, depuis quatre-vingts ans, Benoît XVI a rendu public, avant l’été, l’encyclique Caritas in Veritate, déjà quasiment écrite depuis deux ans, qui se propose de livrer une vision globale du développement dans le cadre de la mondialisation.
Cette encyclique se présente dans la continuité du concile, en particulier de la constitution pastorale Gaudium et Spes, et de l’enseignement de Paul VI sur le développement contenu dans l’encyclique Populorum Progressio (§11 CV). Au-delà de l’hommage convenu à l’œuvre de ses prédécesseurs qu’en est-il, sur le fond, de la pensée de Benoît XVI ?
D’une encyclique l’autre
L’encyclique de Paul VI du 26 mars 1967 Populorum Progressio et celle du 29 juin 2009 de Benoît XVI Caritas in Veritate se préoccupent l’une et l’autre du développement. La première du “développement des peuples”, la seconde du “développement humain intégral dans la charité et la vérité”.
De tous les mots d’ordre qui ont servi de cheval de Troie à la subversion dans l’Église et dans la société ces dernières années, celui de “développement” a sans doute été un des plus utilisés. Le CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement) s’est ainsi révélé un efficace soutien des mouvements marxistes et révolutionnaires, en particulier en Amérique latine. La théologie de la libération, conceptualisée par l’ouvrage éponyme du père Gutiérrez paru en 1972, est chronologiquement postérieure à la constitution conciliaire Gaudium et Spes et à l’encyclique Populorum Progressio.
Dès 1968, la conférence de Medellin, réunissant les évêques latino-américains, avait établi un lien, au moins sémantique, et sans doute conceptuel entre un développement et une libération, qui n’était pas que celle du péché, dans une déclaration “engageant l’Église pour le développement intégral de tout homme et de tous les hommes vers une libération.”
L’encyclique de Benoît XVI se présente comme la continuité de l’encyclique de Paul VI (§8 CV). C’est d’ailleurs à ce texte qu’est emprunté le terme de “développement humain intégral” (§8 CV ; §5 PP). Mais existe-t-il entre ces deux encycliques une réelle “herméneutique de continuité”, ou une vraie rupture plus ou moins revendiquée ?
Une différence de perspective
L’encyclique de 1967 prenait en compte le nouveau contexte mondial lié à la décolonisation. L’encyclique de 2009 prend acte d’“une société en voie de mondialisation” (§7 CV). L’un et l’autre textes, au-delà des fidèles de l’Église, s’adressent à “tous les hommes de bonne volonté” et en appellent au développement “authentique de l’homme” qui ne saurait “se réduire à la seule croissance de l’avoir” (§11 CV) car “le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique” (§ 14 PP).
Cependant, autant le développement “des peuples” se place, par définition, dans une perspective collective et massifiante autant le développement “humain” est, par nature, plus individuel. Logiquement, l’importance accordée aux réformes de structure est plus prégnante dans Populorum Progressio que dans Caritas in Veritate. Si Benoît XVI présente son encyclique comme une actualisation (§8 CV) de celle de Paul VI, il estime nécessaire de préciser : “Par le terme de “développement” il (Paul VI) voulait désigner avant tout l’objectif de faire sortir les peuples de la faim, de la misère, des maladies endémiques et de l’analphabétisme” (§21 CV), puis il note que “Paul VI avait une vision structurée du développement… nous nous demandons dans quelle mesure les attentes de Paul VI ont été satisfaites” (§21 CV). Suit un long passage qui semble remettre en cause la vision très économiste et structurelle du développement selon Paul VI et dont la théologie de la libération a pu apparaître comme l’aboutissement ultime. Be-noît XVI avait déjà noté : “Les institutions ne suffisent pas à elles seules (à assurer) le développement intégral de l’homme” (§11 CV). De plus “L’adhésion aux valeurs du christianisme est un élément non seulement utile, mais indispensable pour l’édification d’une société bonne et d’un véritable développement humain intégral” (§8 CV). La première condition du développement est donc, logiquement pour Benoît XVI, l’évangélisation et le service de la vérité : “Seule la charité, éclairée par la lumière de la raison et de la foi permettra d’atteindre des objectifs de développement…L’Église n’a pas de solutions techniques à offrir” (§9 CV). Là où, pour Paul VI, la foi est le couronnement d’un “humanisme plénier” (§42 PP) permettant à l’homme d’atteindre une “plus grande plénitude” (§16 PP), elle est pour Benoît XVI un fondement, un élément “indispensable pour un véritable développement humain intégral” (§8 CV) Sous les apparences de la continuité, il y a là en réalité plus qu’une rupture : une inversion des moyens et des fins, une révolution copernicienne.
Les réflexions théologiques de Caritas in Veritate sur les rapports de la foi et de la raison, de la charité et de la vérité, de la justice et du don… étaient, significativement, absentes de Populorum Progressio. De même Benoît XVI rappelle à l’homme moderne la place du “péché originel” et de sa “nature blessée” (§34 CV), toutes considérations absentes de l’encyclique de Paul VI.
On peut se demander si Populorum Progressio n’avait pas oublié la parole de l’Écriture : “Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice et le reste vous sera donné par surcroît” (MATT VI, 34) en insistant démesurément sur l’importance des réformes de structure. Notons d’ailleurs que Benoît XVI n’emploie pas une seule fois dans son encyclique l’expression “structure de péché” souvent utilisée par Jean-Paul II. Benoît XVI s’adresse à des personnes qui toutes ont des choix éthiques personnels à faire comme producteurs, consommateurs, actionnaires, con-joints… et pas à des peuples. Est-ce un hasard si Caritas in Veritate ne fait référence en notes qu’à des textes du magistère ou à des auteurs antiques, alors que Populorum Progressio abondait en références contemporaines sociologiques ou économiques, aujourd’hui bien datées (R.P. Lebret, J. Maritain, Lettre à la semaine sociale de Brest…) ?
Précisions ou modifications ?
Benoît XVI aborde, de même, la question devenue cruciale de l’immigration de manière sensiblement différente de celle de Paul VI. Populorum Progressio affirmait : “Le même accueil est dû aux travailleurs immigrés qui vivent dans des conditions souvent inhumaines” (§69) sans traiter des difficultés générées pour les pays d’accueil. Benoît XVI demande de “sauvegarder les exigences et les droits des personnes et des familles émigrées et, en même temps, ceux des sociétés où arrivent ces mêmes émigrés” (§62 CV) Il y a là plus qu’une nuance, un changement de perspective !
Concernant un éventuel gouvernement mondial, Paul VI citant son discours à l’assemblée générale de l’ONU du 4 octobre 1965 évoquait sans restriction : “La nécessité d’arriver progressivement à instaurer une autorité politique mondiale en mesure d’agir efficacement sur le plan juridique et politique” (§78 PP). La pensée de son successeur apparaît substantiellement différente. Face “au développement irrésistible de l’interdépendance mondiale” (§67 CV) le pape en appelle à une “autorité politique mondiale… réglée par le droit, conforme de manière cohérente aux principes de subsidiarité et de solidarité, ordonnée à la réalisation du bien commun, engagée pour la promotion d’un authentique développement humain intégral qui s’inspire des valeurs de l’amour et de la vérité… reconnue par tous, jouissant d’un pouvoir effectif pour assurer à chacun la sécurité, le respect de la justice et des droits” (§67 CV). La définition est bien plus précise même si on ne voit pas très bien, dans le contexte actuel, quelle pourrait être cette autorité “de nature polyarchique et subsidiaire” (§57 CV) chargée de mettre en place, de manière urgente, “un ordre social conforme à l’ordre moral” (§67 CV). Cela d’autant plus que Benoît XVI, tout en appelant à “un degré supérieur d’organisation à l’échelle internationale de type subsidiaire pour la gouvernance de la mondialisation”, souligne “l’urgence de la réforme de l’Organisation des Nations-Unies” (§67 CV) et dénonce “les organismes internationaux… aux structures bureaucratiques et administratives souvent trop coûteuses… Qui réservent à leur propre subsistance des pourcentages trop élevés des ressources qui devraient au contraire être destinés au développement” (§47 CV).
Qui seront cette autorité et ces organismes internationaux d’aide au développement ? Benoît XVI ne nous en dit rien. Quand il existait des États catholiques, l’Église a pu jouer ce rôle d’autorité morale et politique supranationale ; par exemple en définissant la répartition des futures colonies espagnoles et portugaises dans le Nouveau Monde par le traité de Tordesillas en 1494. De même, seule l’Église semble pouvoir donner sans humilier car c’est des surabondances du Cœur Sacré de Jésus-Christ qu’elle donne à chacun au-delà de ses mérites et même de ses désirs, permettant d’obtenir par surcroît ce que la prière n’ose demander.
Paul VI avait singulièrement étendu la notion de prochain : “Le superflu des pays riches doit servir aux pays pauvres. La règle qui valait autrefois en faveur des plus proches doit s’appliquer aujourd’hui à la totalité des nécessiteux du monde” (§49 PP) tirant les conséquences de ce que “la solidarité universelle, qui est un fait, et un bénéfice pour nous est aussi un devoir” (§17 PP). Puis, logiquement, il affirmait §62 “le nationalisme isole les peuples contre leur bien véritable” et évoquait §72 “la superbe nationaliste”.
Pour Benoît XVI, “les processus de mondialisation… offrent la possibilité d’une grande redistribution de la richesse au niveau planétaire comme cela ne s’était jamais passé auparavant… La diffusion du bien-être à l’échelle mondiale ne doit donc pas être freinée par des projets égoïstes, protectionnistes ( !) ou dictés par des intérêts particuliers” (§42 CV). La position, si elle reste discutable, est moins brutale.
Rien de plus frappant, au fond, que la mise en regard des deux textes suivants qui constituent chacun quasiment la conclusion des deux encycliques : “Il se pourrait que (certains) n’aient pas perçu le dynamisme d’un monde qui veut vivre plus fraternellement, et qui, malgré ses ignorances, ses erreurs, ses péchés même, ses rechutes en barbarie et ses longues divagations hors de la voie du salut, se rapproche, lentement même sans s’en rendre compte de son créateur” (§79 PP).
“Ce qui est stupéfiant, c’est la capacité de sélectionner arbitrairement ce qui, aujourd’hui, est proposé comme digne de respect. Prompts à se scandaliser pour des questions marginales, beaucoup semblent tolérer des injustices inouïes” CV §75. Entre l’optimisme post-conciliaire, désavoué par les faits, et l’amer constat ratzingerien, plus proche de la réalité, il y a plus qu’une nuance.
Herméneutique de la continuité ?
On peut donc penser que nous avons là, en acte, un exemple de la méthode que le pape a définie par le concept d’“herméneutique de la continuité”. Face à un texte dont l’interprétation générale s’avère hétérodoxe à cause de l’ambiguïté des termes employés et de l’absence de rappels précis des vérités à croire, Benoît XVI, sans heurter de front le texte en cause, le réinterprète dans un sens plus conforme à la Tradition. L’exercice avait déjà eu lieu avec la déclaration de la Congrégation pour la doctrine de la foi Dominus Jesus, du 6 août 2000, sur l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus-Christ “précisant”, “corrigeant” certaines déclarations conciliaires qui pouvaient être interprétées, et l’avaient effectivement été, dans un sens remettant en cause la nécessité d’appartenir à l’Église catholique pour être sauvé. Populorum Progressio s’était livré à une critique socialisante du libéralisme économique, privilégiant les réformes de structure, même s’il mettait en garde contre la “technocratie” (§34 PP). Caritas in Veritate dénonce la mondialisation libérale et en appelle à un ordre social qui s’y substituerait. Le pape commence par répertorier un certain nombre de facteurs réels de sous-développement : – la visée exclusive du profit (§21 CV), – la corruption et le non respect des lois (§22 CV), – la protection excessive du droit à la propriété intellectuelle (§22 CV), – certains modèles culturels et certaines normes sociales (§22 CV), – la délocalisation des productions à bas coûts (§25 CV). Puis, il s’inquiète, pour l’avenir, de : – la permanence de l’insécurité alimentaire qui a parfois des causes structurelles (§27 CV), – l’accès à l’eau comme droit universel de tous les êtres humains (§27 CV), – la non mise en œuvre de justes réformes agraires (§27 CV reprenant §29 PP), – la permanence du refus de l’accueil de la vie (§28 CV), dénonçant les organismes internationaux qui conditionnent leurs aides “à un contrôle contraignant des naissances” ou à la reconnaissance juridique de l’euthanasie, – la négation du droit à la liberté religieuse (§29 CV), – l’accaparement par certains États ou groupes de pouvoir des ressources énergétiques de la planète (§49 CV), – la façon dont l’homme traite l’environnement (§51 CV).
Au-delà de ces questions techniques, Benoît XVI remet fondamentalement en cause “l’hédonisme et le consumérisme” (§51 CV) de la société actuelle. Il observe que “l’être humain est fait pour le don” (§34 CV) qui n’est pas qu’assistance (§35 CV) ou gratuité (§38 CV) mais recherche du bien commun (§36 CV). Pour le pape : “Le développement des peuples dépend surtout de la reconnaissance du fait que nous sommes une seule famille” (§53 CV). Enfin, le pape rappelle, avec vigueur, qu’aucun domaine de l’activité humaine (économie, technique, science, finance…) n’échappe au jugement moral (§76 CV).
Fondamentalement, il faut que “soit finalement mis en place un ordre social conforme à l’ordre moral” (§67 CV). Tous les moyens techniques sont conditionnés à cet impératif moral même la fameuse “Autorité politique mondiale”. Benoît XVI, contre le mondialisme et le libéralisme économique, fustige “une classe cosmopolite de managers qui, souvent, ne répondent qu’aux indications des actionnaires de référence, constitués en général par des fonds anonymes” (§40 CV). A la dictature de la finance et au primat des solutions structurelles et techniques, le pape oppose “l’amour dans la vérité” qui seul peut permettre d’atteindre “la justice et le bien commun” (§ 6CV) dans l’attente de la vie éternelle, dont seule la perspective peut donner son “souffle” à un véritable progrès humain (§9 CV). Il rejoint ainsi la pensée traditionnelle de l’Église : “Dès que les mœurs chrétiennes sont en honneur, elles exercent naturellement sur la prospérité temporelle leur part de bienfaisante influence” (Léon XIII, Rerum Novarum). Est-ce à dire que Caritas in Veritate nous propose aujourd’hui un manifeste complet de la doctrine sociale de l’Église, dans une parfaite continuité avec l’enseignement des papes préconciliaires ?
Nos interrogations
Paul VI pensait que “par son insertion dans le Christ vivifiant, l’homme accède à un épanouissement nouveau, à un humanisme transcendant qui lui donne sa plus grande plénitude.” (§16 PP). Benoît XVI enseigne que “l’adhésion aux valeurs du christianisme est un élément non seulement utile, mais indispensable pour l’édification d’une société bonne et d’un véritable développement humain intégral” (§8 CV). Cette approche “christocentrique” du développement, après un salutaire rappel –“La liberté religieuse ne veut pas dire indifférence religieuse et elle n’implique pas que toutes les religions soient équivalentes” (§55 CV)–, a de quoi réjouir tous ceux qui militent inlassablement, depuis des années, et souvent en dépit des réserves exprimées par des membres éminents de la hiérarchie catholique, pour la proclamation du règne social du Christ.
On observera que, sous la plume du Saint-Père, cette approche devient cependant au fil des pages seulement “théocentrique” : “La religion chrétienne et les autres religions (c’est nous qui soulignons) ne peuvent apporter leur contribution au développement que si Dieu a aussi sa place dans la sphère publique (…) La négation du droit de professer publiquement sa religion et d’œuvrer pour que les vérités de la foi inspirent aussi la vie publique a des conséquences négatives sur le développement véritable” (§56 CV). Nous sommes là dans le droit fil de la déclaration conciliaire sur la liberté religieuse Humanæ Dignitatis et de son interprétation habituelle. Or, comment concilier ce texte avec ce que nous lisions quelques lignes auparavant : “Subsistent parfois des héritages culturels et religieux qui figent la société en castes sociales immuables, dans des croyances magiques, qui ne respectent pas la dignité de la personne”. Ces “héritages culturels et religieux” ont-ils, aux yeux du Saint-Père, un droit objectif à l’expression publique ? Ce serait paradoxal pour des religions qui ne “respectent pas la dignité de l’homme”.
La conclusion de Caritas in Veritate reprend la même ambivalence évoquant d’une part la parole du Christ “Sans moi vous ne pouvez rien faire” (JN XV, 5) mais au nom d’un “humanisme intégral” cher à Jacques Maritain posant, dans le même temps une déclaration plus générale “l’humanisme qui exclut Dieu est un humanisme inhumain” sans qu’il soit précisé que ce Dieu ne peut-être que Jésus-Christ, même s’il est certain qu’il s’agit de la pensée du pape puisqu’il est fait ensuite référence à “l’Amour indestructible de Dieu”, apanage du Christ “d’où procède l’authentique développement (qui) n’est pas produit par nous mais nous est donné”.
Ces affirmations semblent donc difficiles à concilier entre elles, et l’on est quelque peu gêné par cette forme de grand écart entre le christianisme “élément indispensable du développement” et le droit à la liberté religieuse pour toutes les religions. “S’il est vrai, d’une part, enseigne Benoît XVI, que le développement a besoin des religions et des cultures des différents peuples, il n’en reste pas moins vrai, d’autre part, qu’opérer un discernement approprié est nécessaire” (§55 CV) Mais quel autre discernement serait légitime que celui qui distingue le catholicisme des hérésies et des fausses religions ?
Le pape fustige à bon droit le “laïcisme” et le “fondamentalisme religieux” qui rendent impossible “une collaboration efficace entre la raison et la foi” (§56 CV). La difficulté est cependant de définir le “fondamentalisme religieux”. Le catholicisme traditionnel n’est-il pas, aux yeux de certains, un fondamentalisme religieux comme peut l’apparaître l’Islam wahhabite à nos yeux ? (la couverture du hors-série coédité par Marianne-l’Histoire (ci-contre) sur “Les intégristes”, en août-septembre 2009 présente les photos d’un juif religieux, d’un “être” en burka et de 3 religieux du couvent capucin de stricte observance de Morgon est symptomatique de la prégnance de cet état d’esprit). N’est-il, dès lors, pas périlleux de tracer une ligne de démarcation qui pourrait laisser croire, contre les dénonciations répétées du relativisme par le Saint-Père, que toutes les religions sont bonnes, pour autant qu’elles ne sombrent pas dans un fondamentalisme contraire à la raison, le catholicisme cessant lui aussi de l’être quand il adopte des formes jugées extrêmes par la pensée dominante ? Entre l’enseignement traditionnel de l’Église et le dialogue inter-religieux initié par Paul VI et Jean-Paul II, Benoît XVI paraît ainsi se proposer de réaliser une conciliation qui se révèle paradoxale.
Dans le domaine plus spécifiquement politique on notera les nombreuses références de Benoît XVI au système démocratique conçu comme un objectif en soi : “L’augmentation massive de la pauvreté… met en danger la démocratie” (§32 CV) ; “A côté des aides économiques, il doit y avoir celles qui ont pour but de renforcer les garanties propres de l’État de droit… des institutions vraiment démocratiques” (§41CV) ; “Les moyens de communication sociale… n’universalisent pas le développement et la démocratie pour tous” (§73 CV) à mettre en regard de la réserve suivante : “Si les droits de l’homme ne trouvent leur propre fondement que dans les délibérations d’une assemblée de citoyens, ils peuvent être modifiés à tout moment et, par conséquent, le devoir de les respecter et de les promouvoir diminue dans la conscience commune” (§43 CV). On se permettra de remarquer que Jean-Paul II avait toujours assorti ses propos louangeurs sur la démocratie de nombreuses réserves qui sont absentes de Caritas in Veritate, même si on les trouve dans d’autres textes de Benoît XVI.
Remettre en cause le concile
Il y a la politique au quotidien, qui est l’art du possible, ou plutôt l’art de rendre possible ce qui est nécessaire et l’objectif ultime de toute action politique catholique qui ne peut être que le règne du Christ. En appelant à concevoir les relations internationales dans le cadre d’“une seule famille” (§53 CV), Benoît XVI en appelle implicitement à reconnaître l’existence d’une paternité ou d’une maternité sur les nations, condition indispensable de leur fraternité. Seuls Dieu le Père et la Mère Église sont en mesure de remplir ce rôle.
Le “développement humain intégral” exige d’abord la conversion des cœurs et la fidélité à la vérité de chacun, c’est ce que demande Benoît XVI à l’encontre d’un Paul VI qui privilégiait une orientation plus horizontale et naturaliste du développement.
Il se trouve cependant que la sympathie pour le monde moderne a été la ligne directrice du concile Vatican II, comme le démontre amplement le discours de clôture du concile prononcé par Paul VI le 7 décembre 1965 : “Il faut reconnaître que ce Concile, dans le jugement qu’il a porté sur l’homme, s’est arrêté bien plus à cet aspect heureux de l’homme qu’à son aspect malheureux. Son attitude a été nettement et volontairement optimiste. Un courant d’affection et d’admiration a débordé du Concile sur le monde humain moderne.” C’est, sans doute, en vertu de ce même parti-pris d’optimisme que le concile a refusé de condamner le communisme. Tout Vatican II baigne dans l’optimisme béat que récuse Benoît XVI. L’objectif de restauration qui est visiblement celui du Saint-Père, pour atteindre pleinement ses objectifs, pourra-t-il dès lors faire l’économie d’une remise en question, au moins partielle, de Vatican II ? Il faudra bien un jour convenir que l’utopie conciliaire, qui est en bonne part la croyance en la bonté de la nature humaine et la volonté de se réconcilier avec le monde moderne, a rendu difficile l’expression publique de la conviction que l’amour de la Vérité est, par nature, exclusif de la reconnaissance à l’erreur de droits objectifs.
Jean-Pierre Maugendre
Lettre d’invitation à la Marche pour la (...)
Éducation nationale ou corruption générale (...)
Mise à jour le 1er octobre 2009

